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« Un morveux de 3 ans aurait pu le faire »

Par Sander Roks

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L’art moderne – soit le truc que vous dénigrez le plus au monde, en revendiquant à qui veut l’entendre votre aptitude à pouvoir faire la même chose, lorsque vous déambulez dans un musée avec votre plan cul du moment, sourire moqueur aux lèvres – provoque une réaction universelle chez les individus : « Un mioche de 3 ans aurait pu pondre cette merde. » Il fallait que je vérifie. Je me suis donc rendu au musée Stedelijk à Amsterdam, avec une boîte de pastels et Martin, 3 ans.



Martin s’est dans un premier temps attelé à la reproduction d’une œuvre d’Ellsworth Kelly, un artiste appartenant au mouvement du Colorfield painting. Leur trip consiste principalement à choisir deux ou trois couleurs et de les balancer sur une toile. D’ailleurs, je pense que les parents de Martin entretiennent une relation secrète avec l’artiste, vu comment ils fringuent leur lardon.



Bleu Vert Rouge, est une huile sur toile, datant de 1964. « Trois couleurs, c’est pas mal » a dit Martin et, lorsque je lui ai demandé s’il voudrait de ces trois couleurs dans sa chambre, il s’est empressé d’acquiescer. Prends ça comme un compliment, Ellsworth.

Un employé du musée s’est approché de l’œuvre de Martin et a osé soulever le fait qu’il y avait plus de trois couleurs dans sa reproduction. Martin n’a pas apprécié et s’est mis à frotter ses mains nerveusement sur son dessin, peut-être pour fusionner l’énergie des couleurs, mais peut-être pas – qui peut réellement savoir ce qui se passe dans la tête d’un artiste ?



Une fois la fusion effectuée, la reproduction était terminée. Ne vous laissez pas attendrir par l’expression faciale de Martin, il tire toujours cette tête de poisson rouge lorsqu’il contrefait une œuvre d’art. NE VOUS FAITES PAS AVOIR.



J’ai ensuite proposé à Martin de reproduire cette peinture, il a refusé. « Trop moche », selon lui.



Martin était en revanche beaucoup plus enthousiaste devant « Police Helicopter », une photographie de Wolfgang Tillmans datant de 1995. Tillmans est décrit comme un artiste qui « interroge les modes de vie contemporains, la mode, mais aussi la société et la politique ». Rien que ça.

Je doute que Martin ait été sensible aux motivations de l’artiste, cependant. Je crois bien qu’il était surtout motivé par l’hélicoptère et les faisceaux lumineux.



Pendant qu’il s’attelait à reproduire cette œuvre, Martin m’a confirmé que « les lumières dans le ciel » le fascinaient. J’ai également appris que « la nuit est effrayante, mais belle », ce qui est aussi mignon que profond.

À supposer que vous soyez un débile profond, ou insensible à l’art, je spécifie que les lignes rouges symbolisent les faisceaux lumineux tandis qu’en bas à gauche de la page (au même titre que sur le sol, car Martin n’aime pas qu’on lui pose des limites quand il s’exprime artistiquement) est réservé pour les lettres. « Le "E" et le "N" sont là », et apparemment, c’est une bonne chose.



La nuit a été représentée par le biais de violents coups de crayon noir – la nature de l’œuvre lui suggérait peut-être que la tombée de la nuit agissait comme une barrière entre ceux qui prospèrent le jour et les marginaux qui errent dans le monde de la nuit. Ou alors Martin en avait marre de s’essayer à la reproduction.



Martin a également érigé une maison en crayons.



Et voilà ! Comme pour sa première réalisation, Martin a choisi de signer par le biais de frottements de manches, et de mains.



Dans un dernier élan créatif, Martin a jeté ses crayons par terre et a couru vers un mur d’un blanc immaculé pour y frotter ses mains colorées.

Les gardiens, un peu refroidis par l’épisode précédent (Martin VS le sol) – « Monsieur, c’est du parquet » – ont fait semblant de me comprendre quand j’ai expliqué que Martin était « juste un môme », mais ils ont quand même insisté pour prendre mon nom, mon adresse et mon numéro de téléphone.

Après que Martin s’est lavé les mains, je suis retourné sur les lieux de son dernier travail pour le prendre en photo. Alors que je m’accroupissais, une dame s’est approchée de moi – et je vous jure sur la tête du mouflet que c’est vrai – et s’est exclamée : « Oh ! Il y a aussi des petites vagues bleues qui rappellent la grosse vague plus haut. C’est tellement subtil ! Chéri, viens voir, il y a quelque chose qu’on n’avait pas remarqué. »

Le musée est désormais doté d’un tout nouveau chef-d’œuvre, réalisé par un p’tit loup de 3 ans.



Vagues subtiles sur fond blanc, 2012, pastels, musée Stedelijk, Amsterdam

Alors voilà, on ne peut plus accuser de blasphème les gens déclarant que les œuvres d’art modernes sont dignes des réalisations d’un bambin de 3 ans, car dorénavant, ils sont pas loin d’avoir raison.

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