3500 flics veulent légaliser les drogues

Peter Christ et ses potes veulent mettre un terme à cette guerre qu’ils ne gagneront pas

Par Roc Morin

« Soyons bien clairs. » Voilà les mots avec lesquels Peter Christ a ouvert notre première conversation téléphonique. « Si tu cherches la définition du mot hypocrite dans le dictionnaire, tu tomberas sur une photo de moi. Avant même de devenir flic, je pensais déjà que cette guerre contre la drogue était une idée débile. »

Pendant vingt ans, l'agent Christ a patrouillé dans les rues de Tonawanda, une petite ville de 80 000 habitants de l’État de New York, près de Buffalo. Peter Christ a pris sa retraite en 1989, avec le grade de capitaine. Il a ensuite fondé la Law Enforcement Against Prohibition (la LEAP, soit les Forces de l'ordre contre la prohibition), une association qui regroupe 3 500 anciens policiers militant pour la légalisation de toutes les drogues. J'ai pris un vol direction Buffalo pour faire un tour en voiture avec Peter dans le quartier où il travaillait, et on a parlé de drogues et de politique. J’ai identifié sa voiture dès que je suis sorti du hall de l’aéroport. Impossible de la confondre avec les dizaines d’autres qui étaient stationnées là ; sur la plaque d’immatriculation, on pouvait lire : CHRIST.

Nous nous sommes salués et avons échangé une poignée de main. « Comment vous avez fait pour avoir cette plaque face à tous les chrétiens de l’État ? » lui ai-je demandé en montrant sa plaque personnalisée.

Le bonhomme de 66 ans, qui respirait la jeunesse avec sa queue de cheval et sa boucle d'oreille en or, m’a gratifié d’un large sourire avant de répondre malicieusement : « J'étais flic.
- OK, ça se tient. Et si on parlait de drogues ?
- C'est mon sujet préféré. »

Peter a démarré pendant qu’on poursuivait la conversation.

 « Comment vous avez vécu la guerre contre la drogue, en tant que policier ?

- Je vais te le dire, a-t-il prononcé de sa voix de DJ de fête foraine, comme s’il voulait donner un maximum d’effet à chacun de ses mots. Au bout de quatre ans dans la police, j’ai compris que peu importaient mes efforts ou ceux de mes frères et sœurs d'armes, on ne ferait aucune différence. Quand on avait une série de cambriolages ou de viols dans le quartier, quelqu'un attrapait le voleur ou le violeur et, pendant un moment, ce genre de crimes disparaissait. Mais avec la drogue, on pouvait arrêter autant de personnes qu’on voulait, ça ne changeait rien. Parce qu’on n’arrêtait pas des victimes mais des personnes qui participaient volontairement à un échange économique. C'est du business.
- Et donc, quels sont vos arguments en faveur de la légalisation ?
- Laisse-moi te poser une question, Roc, a-t-il poursuivi avant de marquer une pause théâtrale. Tu crois qu’on peut gagner la guerre contre la drogue ? »

J'ai inspiré profondément.

Il a levé la main. « Avant que tu répondes, définissons ce qu'on entend par gagner. Nixon ne nous a jamais dit à quoi ressemblerait la victoire quand il a déclaré cette guerre, mais après tout, c'est une guerre. On sait tous comment ça doit finir. Une guerre prend fin quand l’ennemi est vaincu. On a gagné la seconde guerre mondiale, par exemple. La preuve, c’est qu’on ne se bat pas contre les Allemands, les Japonais ou les Italiens tous les 6 mois, pas vrai ? Donc on aura gagné la guerre contre la drogue quand on aura fait sortir les mots marijuana et héroïne du dictionnaire. Quand les drogues auront disparu, on pourra passer à autre chose. Tu crois que c'est possible ?
- Je ne pense pas, Peter.
- Bien sûr. Et quand je pose la question dans un Rotary Club ou un Lion's Club, personne ne lève la main. Personne. Alors je dis : soyons honnêtes. L’Amérique ne sera jamais débarrassée des drogues. Elles feront toujours partie de notre culture. Et la question devient donc : qui veut-on voir diriger ce marché ? Des gangsters, des voyous, des terroristes ou des businessmen avec des permis, soumis à une régulation et à des contrôles ? C'est la seule discussion qui vaille, la seule qu'on devrait se poser, et c'est la seule qu'on ne se pose pas.

- Comment ça a commencé, la LEAP ? lui ai-je demandé.

- L'idée de la LEAP s'inspire d'un petit groupe qui s’appelait Vietnam Veterans Against the War. Je les ai entendus au début des années 1970, ils tenaient une conférence. Le public pouvait ne pas être d’accord avec leurs conclusions sur la guerre, personne n'avait le courage de les regarder en face et de dire : "Vous ne comprenez pas le problème." Avant la LEAP, si tu allais à un débat sur la politique antidrogue, il y avait d’un côté la bonne sœur, le juge ou le policier, et d’un autre le hippie allumé qui disait : "Ho, les gars, la drogue c'est cooool !" Tu vois la direction que prenaient systématiquement tous les débats. Laisse-moi te dire en quoi la LEAP a changé la donne : si tu mets Kerlikowske, le grand manitou de la politique antidrogue et ancien chef de la police de Seattle d’un côté, tu sais qui on va mettre de l’autre ? Norm Stamper, un autre ancien chef de la police de Seattle. Donc le débat, ce n’est plus “Qui a raison entre le flic et le hippie ?” mais "Lequel de ces deux anciens chefs de police me convainc ? »

Alors qu'on roulait, Peter me racontait ses souvenirs.

« Tu vois ce pont ?
- Ouais.
- Un jour, on a eu un tireur qui était planqué là-dessous. Il a shooté quelques personnes. »

La conversation s'est arrêtée, le temps pour chacun de nous d'examiner le pont.

Je lui ai demandé : « Alors, comment ça se passe au Rotary Club ? Vous arrivez à convaincre combien de personnes ?
- La toute première semaine, j'ai amené 10 % du public à s'inscrire, m'a-t-il répondu. La semaine suivante, c'était 25 %, et ça se maintient à ce niveau depuis.
- Qu'est-ce qui a changé ?
- On a des petits badges dorés avec LEAP écrit dessus. Ils nous coûtent environ 5 cents pièce. Je n'en avais pas la première semaine. Mais dès la deuxième, j’ai pu annoncer : "Et si vous signez aujourd'hui, vous recevrez un de ces petits badges dorés." Ils aiment les trucs qui brillent. Tiens, regarde.
- Ils sont jolis. Et j'ai vu qu'il y avait une balance au milieu du badge, c'est pour pouvoir peser la drogue, hein ?
- Ouais, si tu veux !
- Et quelles raisons donnent les 75 % de sceptiques qui veulent continuer la guerre ?
- Oh, ils disent des trucs genre : "Si vous légalisez, vous légitimez la consommation de drogues." Ce à quoi je réponds : "Non, je ne parle pas de drogues. Je parle de la politique antidrogue." Regarde ce qui s’est passé quand on a arrêté la prohibition. Personne ne défendait l'alcool. Personne ne disait : "C'est pas si mauvais ! Ça a des propriétés thérapeutiques !"
Nous avons appris que ce n’est pas l'alcool qui a créé des gens comme Al Capone, mais la prohibition. Et les Al Capone ont posé bien plus de problèmes que l’alcool avant la prohibition. Les fusillades qu’on dit liées à la drogue, elles ne sont pas liées à la drogue mais au business de la drogue. On se bat contre une politique défectueuse qui interdit des comportements entre adultes consentants.
- Et politiquement, vous vous placez où ? Vous vous alignez sur un parti ou une idéologie ?
- Tu veux  vraiment savoir ce que je suis, Roc ? Je suis un marxiste extrémiste.
- Sérieux ?
- Mais soyons bien clairs, je ne parle pas de Karl. Je parle de Groucho.
- J'adore. Comment quelqu'un comme vous a pu se retrouver à jouer le flic dans les rues de Tonawanda ?
- Je suis entré dans la police pour une seule et bonne raison, je voulais débarrasser le monde des méchants [rires]. Non, c'est pas pour ça. À 17 ans, je me suis promis que je n'aurais pas à travailler après 45 ans. Je devais donc trouver un boulot qui me permette d'être à la retraite au bout de vingt ans. Voici ma définition de la retraite : je n’ai pas à sourire à quelqu'un pour manger.
- Vous vouliez garder votre liberté et la meilleure façon pour cela, c’était de confisquer celle des autres ?
- Ah, c'est plutôt bien vu. Eh bien, l’une des excuses que j'aime donner pour expliquer ma mauvaise conduite, c'est que si j'avais travaillé dans le bâtiment, qui m'écouterait aujourd'hui ?
- Bon argument, en effet.
- Eh ouais. Maintenant, regarde cette rivière. C'est la rivière du Niagara. Entre 1920 et 1933, mon grand-oncle Walter possédait un bateau et il vivait sur cette rivière. Et de l'autre côté, se trouvait la terre barbare du Canada, où l’alcool se vendait librement. Mon grand-oncle n'était pas un gangster, mais c'était un opportuniste, comme la plupart des gens qui sont dans le business de la drogue aujourd'hui. »

Les banlieues identiques les unes aux autres et les centres commerciaux de Tonawanda défilaient devant mes yeux. Ça ressemblait à n'importe quelle ville des États-Unis. On s'est arrêtés devant un garage auto.

« On va voir si un de mes bons potes est là », m'a lancé Peter.

À l'intérieur, on est tombés sur un charmant Polonais qui avait un fossé entre ses deux dents de devant et qui nous a salués, de derrière son comptoir. « Salut l'ancien ! » a-t-il crié.

Et Peter a répondu : « Salut Stan ! »

On a discuté de politique durant la guerre froide et de la différence entre l'Est et l'Ouest pendant un bon moment, puis Peter a finalement dit : « Tu faisais des petits trafics entre la Pologne et l'Allemagne, pas vrai, Stan ? Tu as fait pas mal d’allers-retours.
- C'est vrai, a-t-il répondu avec un grand sourire.
- Tu trafiquais quoi ? ai-je demandé.
- Oh... des pièces détachées de voiture, des clopes, des petits lingots d'or, des livres, des diamants synthétiques, du caviar russe... On vendait ça dix fois plus cher à Berlin Ouest, mais je ne le faisais pas vraiment pour le blé, c'était surtout pour le fun !
- Tu t’es jamais fait attraper ?
- Bien sûr que non. On virait les feux arrières de nos camions, ça faisait tellement plus de place ! C'est très facile, et personne ne pense à vérifier ça.
- C'est exactement le genre d'esprit d'entreprise opportuniste dont vous me parliez Peter ?
- Absolument, m'a-t-il confirmé. »

On a repris la caisse et on est partis de l’autre côté de la ville. Sur la route, on a traversé un quartier de bâtiments en copropriété dont les murs étaient recouverts de vinyle.

Peter m'a appris qu'il s'agissait des logements sociaux de Tonawanda. On roulait à cette vitesse tranquille et nonchalante caractéristique du flic à l’affût des problèmes. Quelques instants plus tard, on prenait un virage qui débouchait directement sur l'ancien commissariat de police de Peter.

« Vous dirigiez cet endroit, non ? lui ai-je demandé.
- C'est exact », m'a confirmé Peter.

Dans le hall du commissariat, sur le mur des retraités, j’ai remarqué une photo vieillie par le temps du jeune Peter Christ arborant une moustache caractéristique de l'époque. Peter s'est présenté au jeunot qui trônait, l'air nerveux, derrière la réception, et il lui a dit qu'il voulait me faire visiter le commissariat. Le minot a passé un coup de fil et la réponse est arrivée : Non.

« Je suis désolé, a lancé le minot.
-Tu obéis à un ordre ? lui a demandé Peter.
- Oui.
- Alors tu n’as pas à t’excuser.
- Ils ont dû renforcer la sécurité suite aux attentats de Boston », m'a confié Peter. Je ne m’attendais pas à ce genre d’excuse, et lui non plus ne semblait pas convaincu.

Alors qu'on retournait à la voiture, on a rencontré un policier en uniforme qui sortait de son véhicule de patrouille.

« Vous savez qui je suis ? lui a demandé Peter.
- Vous êtes M. Christ, non ? a répondu le policier.
- Exact. Et vous, vous êtes Schmitt ? J'ai travaillé avec votre père. Ce type vient de chez VICE Magazine et il prépare un article sur la LEAP. »
J’ai pris la parole : « Bonjour monsieur l'agent. Que pensez-vous de la LEAP ?
- Ah, les gars, a répondu l'agent Schmitt. Je peux pas vous donner mon avis, sur rien du tout. Merci et désolé. Je joue pas au con, mais si je dis la moindre chose avec laquelle le chef n'est pas d'accord...
- M. Schmitt n'en pense sans doute pas moins, a lancé Peter.
- Mais l'agent Schmitt n'en dit pas plus » a rebondi l'agent.

Le soleil commençait à se coucher quand nous sommes rentrés à Buffalo.

« Ça vous manque la vie de flic ? ai-je demandé à Peter.
- il y a un vieux proverbe qui dit que le pouvoir corrompt, et que le pouvoir absolu corrompt totalement. Je modifierais le début en disant que le pouvoir intoxique. C'était donc une période très toxique de ma vie. Mais il y a une chose que j'ai toujours gardée en tête et qui m'a permis de ne pas perdre la raison pendant toutes ces années. Ma mère me disait souvent : l’idiot est celui qui, quand il rencontre quelqu'un pour la première fois, ne commence pas par se regarder lui-même. On m'a appris à toujours chercher mon reflet dans les personnes que je rencontrais. Chaque fois que j’arrêtais quelqu’un, j’avais comme un petit flash : je jetais un coup d’œil à mon reflet. Ça me rappelait que je n'étais pas dans cette situation parce que j'étais quelqu'un de spécial. J'étais dans cette situation parce que le destin s'est goupillé de cette façon, mais que les choses auraient pu se passer autrement, et que le gars que j’arrêtais aurait pu être celui qui me passait les menottes. »

Le nouveau livre de Roc, And, est sorti l'année dernière. Vous trouverez plus d'infos sur son site web.

 

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