©2016 VICE Media LLC

    The VICE Channels

      Aller en club quand on a le syndrome d’Asperger (n’est pas une mince affaire) Aller en club quand on a le syndrome d’Asperger (n’est pas une mince affaire)
      Illustration : Rose Wong

      Aller en club quand on a le syndrome d’Asperger (n’est pas une mince affaire)

      Par Gwen Kansen

      janvier 14, 2016

      J'adore la routine. Par exemple, tous les mercredis, je vais manger au restaurant. Je commande tout le temps la même chose, et je mange en regardant droit devant moi, sans penser à rien. J'ai conscience de ne pas avoir l'air enthousiaste, même si je le suis ; j'ai attendu ce moment toute la journée.

      Ce restaurant bon marché est ouvert toute la nuit et est situé à côté d'une boîte huppée dans le Meatpacking District de Manhattan. Ce soir, je compte bien trouver quelqu'un qui pourrait m'y faire rentrer, même si je porte un bracelet vert fluo et que mes cheveux me donnent un air débraillé. Je m'assieds au comptoir, avec ma nourriture disposée soigneusement devant moi.

      Le mec assis en face de moi est sexy. Je le reluque discrètement. (Du moins, j'essaye d'être discrète ; pendant ma première année de fac, quelqu'un a écrit Arrête de me fixer au feutre sur le tableau dans ma chambre.)

      La fille à côté de moi – je ne la connais pas – se penche et murmure à mon oreille : « Tu le trouves mignon ? »

      Je hoche la tête.

      « Pourquoi ne vas-tu pas lui parler ? »

      Je lui réponds que j'ai un copain. Elle va lui parler. Ils regardent parfois dans ma direction, ce qui indique que je suis l'un de leurs sujets de conversation. Mon cœur commence à battre de plus en plus vite.

      C'est le truc avec ma vie sociale : cette situation, je la rencontre souvent. Tout le temps, en fait. On m'a diagnostiqué le syndrome d'Asperger, un trouble du spectre autistique, à l'adolescence. Les gens qui ont Asperger ont du mal à identifier les signaux sociaux et à s'accorder avec les émotions ; ils traitent l'information intellectuellement plutôt qu'intuitivement. Dans ma vie, j'ai l'impression de franchir certains paliers plus difficilement que d'autres personnes, et cela comprend tout ce qui se trouve dans le champ de « sortir et s'amuser ».

      La fille, Felicity, a prévu d'aller en boîte. Elle porte un short, ce qui signifie sûrement qu'elle y va régulièrement. Elle a l'air jeune, mais en observant son cou et ses mains, je me rends compte qu'elle a à peu près mon âge – nous nous approchons toutes les deux de nos dernières années de clubbing. Elle n'a pas envie d'y renoncer, parce qu'elle y va depuis toujours ; je n'ai pas envie d'y renoncer non plus, parce que je ne suis pas assez sortie.

      La première fois que je suis allée en club, c'était dans un bar crado à côté de ma fac. C'était le seul endroit en ville. J'y suis allée avec une amie autiste, et il n'y avait pas de queue. Pendant un cours d'été que j'ai suivi à New York, j'ai réussi à sortir pas mal, mais je n'étais pas assez informée pour savoir que les boîtes dans lesquelles j'allais n'étaient pas faites pour moi. J'ai trouvé un bar de hippies miteux une fois de retour chez moi, et j'en étais plutôt contente. Les gens m'aimaient beaucoup là-bas. Ils se fichaient de mes moments de rêverie ou des nombreuses fois où j'allais aux toilettes passer quelques minutes seule pour calmer la surcharge sensorielle que j'avais au contact de la foule. J'ai rencontré beaucoup de gens. En revanche, je n'ai jamais vraiment senti que je pouvais me lier à eux complètement. De temps en temps, une personne plutôt charismatique se prenait d'amitié pour moi parce que je donnais l'impression d'être honnête, ou drôle, ou simplement bizarre ; fascinante parce qu'anormale. Quand je traîne avec eux, ma vie est plus intense en quelque sorte. Les personnes ne souffrant pas de troubles autistiques (les « neurotypiques ») semblent toutes faire partie d'une grande conscience partagée à laquelle mes amis – qui sont pour la plupart comme moi – et moi n'avons pas accès.

      Felicity m'informe qu'elle connaît les propriétaires, mais elle n'a pas l'air emballée ; je souris et acquiesce avant de me rendre compte que je ne crois pas un mot de tout ce qu'elle raconte. C'est un énorme progrès pour moi – il y a cinq ans, j'étais incapable de savoir quand quelqu'un mentait. J'ai des impressions sur ce que renvoient les gens, comme tout le monde, mais je ne pourrais pas expliquer pourquoi.

      Le mec prend son téléphone et le tend dans ma direction. Sur l'écran, il est écrit : Tout ce que cette fille raconte pue le mensonge.

      Je ne comprends pas pourquoi ça l'énerve tant. C'est le truc chez les neurotypiques : ils sont tellement fiers. En dépit de toute leur habileté sociale, ils ne semblent pas comprendre la nature des défauts et que parfois les mensonges sont nécessaires.

      En dessous, il a aussi écrit : J'aime bien ta robe.

      J'ai un copain. Il est dans mon groupe de soutien. Je tape mon numéro sur le téléphone du mec sexy.

      Felicity continue de me parler. Je vois très bien qu'elle pense que je suis une ingénue. Il est possible que ma présence la fasse se sentir importante – les gens aiment se sentir importants. Je suis sûrement condamnée à jouer ce rôle jusqu'à ce que je sois trop vieille pour pouvoir continuer.

      « Ça te dit de sortir après ? », me demande-t-elle. Bingo.

      « Tu es sûre qu'on va nous laisser rentrer ? » Je rétorque.

      « Tu es belle », m'assure-t-elle en allumant une cigarette.

      J'aime bien cette fille. Le mec qui aime ma robe est toujours au comptoir, visiblement agacé. Je détourne le regard en lui disant que je ne sors pas souvent. (Je dois être la reine des signaux foireux.) Plus tard, je recevrai un message de sa part : « Je pensais que tu étais une bonne personne. Apparemment, non. »

      C'est l'une des autres erreurs que font les neurotypiques. Les gens se disent que parce qu'une personne est « bizarre », c'est nécessairement quelqu'un de bien, ou du moins incapable de faire preuve de méchanceté. D'où sort cette connerie ? Je n'ai jamais pu me lier d'amitié avec quelqu'un en jouant la victime handicapée.

      Les videurs me rendent nerveuse. Peu de gens se rendent compte que mon langage corporel est étrange, mais je m'imagine que quiconque travaillant pour « l'Empire du Cool » le décèlera immédiatement. Cependant, Felicity les connaît, ils me regardent de haut en bas avant de me laisser rentrer. Elle prend mon bras de la même manière que quelqu'un portant un haut-de-forme le ferait.

      La première chose que je fais en arrivant, c'est de prendre un verre – elle tient à le payer. Ensuite, nous allons danser.

      Je danse avec exubérance, et pas toujours en rythme. Dans les clubs gays, les gens trouvent ça cool. Mes amis m'ont emmené dans ces endroits géniaux quand j'étais à l'université ; je suis devenue amie avec beaucoup de mecs gays parce qu'ils me trouvaient excentrique. Je ne pensais pas à l'époque que porter une jupe en cuir vert fluo était inapproprié, même dans la campagne de Pennsylvanie – mais les gens m'adoraient pour ça.

      Ici, ce n'est pas vraiment l'endroit pour ça. Un mec au tee-shirt déboutonné – un classique – se pointe et se frotte à moi. Je me frotte à lui pendant une minute avant de me rendre compte qu'il se moque de ma manière de danser.

      Les personnes ne souffrant pas de troubles autistiques semblent toutes faire partie d'une grande conscience partagée à laquelle mes amis – qui sont pour la plupart comme moi – et moi n'avons pas accès. »

      Vaincue, je retourne à notre table.

      « Les gens ne dansent pas ici », dis-je à Felicity.

      « Je t'aime vraiment bien, tu sais », me dit-elle. « Tu es simplement toi. »

      On me dit ça tout le temps. Elle pense sûrement que je suis une assistante vétérinaire ou un truc dans le genre. On parle pendant un moment, puis elle me propose une ligne de coke. Ça m'a toujours intrigué, même si je n'en ai jamais pris. Ça me refroidit de penser à ce que pourraient être les gros titres des journaux de demain :

      Une femme autiste de 28 ans fait une overdose à Meatpacking District

      Merde.

      Felicity m'emmène à une table où sont assis des hommes semi-importants. Je suis la conversation, y prenant part de temps en temps pour manifester mon « intérêt » (« C'est vrai ? Tu fais ça ? Qu'est-ce que ça te fait ? » ), mais je suis toujours un peu en retard. Elle tâte les biceps d'un des types pendant que je descends des coupes de champagne.

      Quand j'ai bu, je deviens émotive. Je commence à parler des fois où j'allais en boîte il y a quelques années. Mon amie et moi sommes sorties de la queue au Marquee. On nous a mis sur la guest list et nous sommes allées dans la salle VIP, où des trentenaires nous payaient tous les verres que nous voulions.

      J'ai eu un truc avec un avocat de Wall Street, une fois. Ça a duré une semaine. Je l'ai rencontré il y a quelques années ; j'imagine qu'il était bien pour moi. (J'aurais dû trouver un banquier.) « Laisse-moi te montrer le monde dans lequel je vis », m'a-t-il dit en m'emmenant sur son toit, puis dans sa chambre, où il m'a fait comprendre que j'avais moins de retenue qu'une New-yorkaise typique. Ensuite, il m'a dit que je manquais de confiance en moi.

      Cela fait maintenant deux ans que j'habite ici. Parfois, j'ai l'impression de ne pas faire assez d'efforts pour m'intégrer à un groupe particulier. Je suis venue ici pour faire une école de mode. On dirait qu'appartenir à un groupe est obligatoire, mais je ne veux pas être vue comme une arriviste ratée – c'est la chose la plus nase qui soit.

      « Je suis contente que tu sois venue cette nuit », me dit Felicity. Elle a l'air incroyablement honnête. Elle m'a présenté à tout le monde ici. Je ne connais pas beaucoup de gens qui feraient ça.

      « Même si tu ne reviens jamais ici, je veux simplement que tu saches que tu es belle, et ce soir, c'est toi la reine », me glisse-t-elle.

      Nous échangeons nos numéros de téléphone avant qu'elle ne parte. Je reste pour danser encore un peu. Elle me présente les videurs et me dit de leur faire savoir si j'ai besoin de quoi que ce soit.

      Dès qu'elle s'en va, un mec bizarre m'approche. J'ai l'habitude et ça ne me dérange pas tant que ça. Il y a toujours ces quelques personnes dans une boîte qui font un peu tache dans le décor. J'ai mis pas mal de temps avant d'apprendre qu'il existait deux types de marginaux comme ça : les gentils et les malveillants.

      Les malveillants se pointent avec leur misère. Certains me touchent profondément alors qu'une fille moins naïve leur rirait au nez ; d'autres (les pires de tous) pleureront des larmes qui témoignent d'un faux intérêt démesuré. Je reconnais ces gars en un coup d'œil.

      Celui-ci, en revanche, fait partie des bons. Il est silencieux : il reste dans un coin, sauf quand ses amis lui présentent des gens. Il n'a pas le regard fuyant à droite à gauche comme s'il cherchait « une proie ». Il affirme venir de West Point. Je n'ai pas de mal à le croire. Je pourrais le ramener chez moi, auquel cas deux scénarios sont envisageables :

      1. Il est en fait moins étrange que ce que j'imaginais. Sur une échelle allant jusqu'à dix, il vaudrait entre 4 et 7 au lit. On s'enverrait des messages jusqu'à ce que l'un de nous – probablement lui – décide d'arrêter de répondre.

      2. Il serait simplement aussi étrange qu'il en a l'air. Dans ce cas, il s'attacherait à moi. S'il est énervé et bizarre, alors la baise serait incroyable. S'il est plutôt enclin à la tristesse, alors ça ne le serait pas.

      Il flirte avec moi, essayant d'être doux. Je trouve ça mignon, mais je le laisse tranquille. En rentrant chez moi, je m'allonge sur mon lit, sors mon portable et me réjouis de voir que j'ai eu ce que je souhaitais : un message de Felicity. Elle veut savoir si je suis bien rentrée chez moi. Je souris pendant que mon cerveau surnage dans un brouillard de vodka orange.

      « Je vais bien ! J'ai passé une soirée géniale ! », lui ai-je répondu.

      En revanche, pour moi, « génial » signifieque j'ai étéacceptéeou réussi quelque chose – comme lorsque l'on franchit un obstacle. Ce n'est pas toujours objectivement amusant. Ce qui, en revanche, est objectivement amusant, c'est de jouer à Dr Mario avec mon ami du groupe de soutien pendant qu'il énonce les intrigues sexuelles de Star Wars.

      J'ai prévu de voir Felicity une nouvelle fois. Ensuite, je pense à toutes les choses étranges que j'ai dites dans ma vie et m'imagine lui balancer à la figure. Au final, elle me verra comme la fille bizarre que je suis et je ne l'intéresserais plus. Je sais que je n'ai aucune raison d'être parano. Je suis assez patiente avec les gens, et c'est souvent pourquoi beaucoup de personnes « populaires » ont apprécié ma compagnie. Mais, j'ai du mal à comprendre le fait qu'elle veuille bien passer du temps avec moi.

      J'ai envie de lui envoyer un message. Alors, je vais au bar, je m'assieds et je commande un cidre à la poire. Je ne sais pas quoi écrire, et décide de jouer avec mes applications en attendant de trouver l'inspiration. Elle ne vient pas.

      C'est de cette manière que je dois vivre en tant que jeune : sortir, m'amuser et me fâcher avec des personnes qui peuvent m'apprendre des choses sur la manière dont le monde fonctionne. Je lis des trucs en ligne sur ce que les gens qui ont mon âge font. Ça ne reflète vraiment pas mon expérience, même si au final je sais une chose :

      J'ai simplement envie de découvrir ce que j'ai pu rater.

      Gwen est sur Twitter.

      Thèmes: Asperger, club, New York, trouble du spectre autistique, tribune

      Commentaires

      Top Stories