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      Au cœur de la noirceur

      July 25, 2011

      Par Jason Mojica, photos : Tim Freccia


      Un milicien Mai Mai fait sa ronde. Selon la légende, les Mai Mai peuvent changer de forme et ainsi voler. Les balles les traverseraient comme s’ils étaient constitués d’eau.

      Marcher dans la jungle, au cœur de la nuit, avec un groupe de rebelles rwandais réputés pour leur propension à tuer et violer n’était pas, à proprement parler, ce que nous avions prévu en planifiant notre premier voyage en République démocratique du Congo. Tout ce qu’on voulait, c’était réaliser un petit documentaire sur la controverse qui entoure les « minéraux du conflit » – ceux qui permettent à nos téléphones portables de fonctionner –, balancer quelques références à Conrad et boire une Primus. Juste une.

      Une semaine plus tôt, notre équipe avait atterri à l’aéro­port international de N’Djili, dans la capitale, Kinshasa (anciennement Léopoldville). On aurait dit que le lieu n’avait pas été nettoyé depuis 1974, plus précisément depuis que Mohamed Ali était passé dans le pays afin d’expliquer la boxe à George Foreman. Pour la première fois de notre vie de voyageurs, on nous a demandé une preuve de vaccination contre la fièvre jaune avant de nous laisser affronter des agents de police en sueur et d’autres fonctionnaires – chacun pourvu de sa propre liste interminable d’infractions qu’apparemment, nous avions déjà commises. Coup de chance, ils ont accepté d’oublier toutes ces violations de la loi en échange d’une amende raisonnable, payable immédiatement.

      Nous étions venus au Congo pour enquêter sur la soif mondiale de coltan, de cassitérite et d’autres minéraux aux noms joyeux qui abreuvent l’industrie électronique. Ces matériaux font partie d’un groupe de ressources naturelles auxquelles on accole le mot « conflit » parce qu’il y a autant de lettres dans une soupe de pâtes alphabet que dans les acronymes des groupes armés (FARDC, CNDP, FDLR, PARECO, etc.) qui estiment que c’est un excellent moyen de financer leurs activités – à savoir tuer des gens. Depuis 1996, ces guérillas ont fait plus de 5 millions de morts, sans compter les blessés et les violences – l’année 2006 a été particulièrement riche en viols, puisqu’environ 400 000 femmes y sont passées.

      Après avoir abandonné tout espoir de revoir nos bagages, on a arpenté les rues de Kinshasa. Cette ville est probablement ce qui se rapproche le plus, dans le réel, d’un film de zombies ; chaleur oppressante, poussière, bâtiments décrépits : une ville dévastée où 7 à 10 millions d’habitants tentent n’importe comment de joindre les deux bouts, que ce soit en vendant de l’eau dans des sacs en plastique noués aux milliers de gens pris dans les embouteillages constants de Kinshasa ou en assaillant les étrangers qui ont l’idée saugrenue de s’aventurer seuls dans les rues de la ville, la nuit.

      C’était difficile de ne pas se laisser émouvoir par la pauvreté, proprement insoutenable : à tous les coins de rues, des bidonvilles, des amputés, des types louches. On s’est sincèrement demandé comment cet endroit avait pu se transformer en cet avant-goût de fin du monde. Est-ce qu’on peut se contenter de tout mettre sur le dos du colonialisme, comme un mec à dreadlocks en première année d’anthropologie ? Dans ce cas précis… la réponse est : oui, peut-être.

      En 1885, Léopold II de Belgique crée l’État indépendant du Congo – un chouette projet qui consiste à dépouiller le pays de ses richesses naturelles le plus vite possible. Le roi aimait que ça aille vite ; il lui arrivait de motiver sa force de travail en tranchant des mains. D’ailleurs, le contexte était favorable à Léo, puisque ses aventures au Congo ont coïncidé avec l’avènement de l’automobile, quand les industriels se sont mis à plébisciter les ressources en caoutchouc du pays. Léopold a réussi à amasser pas mal de richesses tout en réduisant la population de moitié. Il se débrouillait plutôt pas mal, jusqu’à ce que la chute du cours du caoutchouc et les critiques internationales contre les mauvais traitements infligés à la population de ce pays, au début du XXe siècle, conduisent à ce que des Belges plus civilisés mettent un frein à l’esprit entrepreneurial de Léopold et dirigent le Congo comme une colonie dont ils pouvaient être fiers. Et tout incitait à la fierté : quand le Congo a fait ses premiers pas en tant que nation indépendante, en 1960, il pouvait compter sur ses 16 diplômés de l’Université, son armée de 25 000 soldats de bas rang et ses habitants illettrés, pour plus de la moitié d’entre eux.

      Après avoir baigné dans nos odeurs corporelles quelques jours, nos bagages nous ont enfin été rendus. On a pu commencer notre voyage pour de bon. On ne savait que très peu de choses de ce pays avant d’arriver, mais ce qu’on nous avait répété, c’est : « Ne vous approchez pas des compagnies aériennes congolaises. » Il est communément admis qu’entre les avions détraqués et les pilotes russes bourrés, au-delà de l’occasionnel crocodile rangé parmi les bagages à main, juste au-dessus de votre tête, voyager avec une compagnie nationale équivaut à une mort assurée. Mais qu’est-ce qu’on pouvait faire d’autre ? Marcher ? Le pays est aussi grand que l’Europe de l’Ouest. Et au final, notre voyage avec une compagnie aérienne congolaise a été l’expérience la plus confortable de notre séjour, si on la met en perspective avec les jours qui ont suivi.

      À notre arrivée à Goma, la capitale de la province du Nord-Kivu, l’ambiance était considérablement meilleure qu’à Kinshasa : l’air était plus respirable, le temps plus clément, et on s’était adjoint les services d’un Congolais brillant, Horeb, et d’un vétéran de la photographie de guerre, Tim Freccia. On n’avait pas prévu d’avoir froid au Congo, on a donc dû dévaliser les magasins de fringues d’occasion de Goma (il ne nous a pas semblé y avoir de magasins de fringues neuves) remplis de nouveautés des dernières décennies. Nous sommes partis pour notre expédition dans les montagnes, certes appauvris de quelques dollars, mais pourvus d’une fausse veste Wu Wear du meilleur effet.



      La routine au travail pour ce mineur « artisanal » de l’est du Congo, ou : la première étape de la fabrication des futurs téléphones portables.

      Notre bande s’est entassée dans un Land Cruiser jusqu’au Sud-Kivu, une ville minière nommée Numbi. On nous avait dit que les mines aux environs de Numbi étaient un bon exemple de pacification : contrôlées par le gouvernement, pas de rebelles en vue. L’armée n’était pas visible non plus. Le travail des enfants, inexistant. En fait, nous n’avons vu personne : l’endroit était vide. À l’évidence, l’intérêt soudain porté par les Occidentaux sur les dessous du commerce des minéraux congolais avait quelque peu effrayé les gens du coin. Une des dispositions du Dodd-Frank Wall Street Reform and Consumer Protection Act, promulgué récemment par Barack Obama, stipule que les entreprises américaines doivent divulguer leur utilisation des « minéraux du conflit » – au final, c’est un peu comme leur demander s’ils battent encore leur femme. Anticipant la nouvelle réglementation, les grosses corporations ont purement et simplement évité d’acheter des minéraux provenant du Congo. Les ventes d’étain – utilisé pour les soudures des circuits imprimés – ont chuté de plus de 90 % au cours du seul mois de mai.

      On a décidé de se débarrasser de nos gardes du corps et de nous faire une idée de la situation en passant la nuit à Numbi et en faisant le mur au petit matin. Par conséquent, on a dû grimper à une altitude très inhospitalière pour des urbains tels que nous. On essayait de se retenir de vomir tout en nous demandant si c’était finalement si important que ça de voir de nos propres yeux d’où ­provenait le coltan.

      On a atteint le sommet. On a jeté un coup d’œil en bas et vu, ébahis, se dérouler une scène primitive – des travailleurs maniant la pelle et la pioche, fouillant le sol de leurs mains calleuses. Ils appellent ça de l’« exploitation minière artisanale » – ça évoquerait plutôt l’artisan chic qui prend soin de sa moustache. En vrai, c’est un tas de mecs en galoches crottées qui fendent la terre à coups de pioche pour 3 dollars par jour. Avec un peu de chance.

      Voilà le portrait d’un jour de labeur dans les mines de l’est du Congo, quand le pays est en paix. Mais si les combats devaient à nouveau s’intensifier, les conditions de travail passeraient rapidement de primitives à barbares, étant donné que divers groupes d’individus armés et très patriotes affichant un intérêt poussé pour les minéraux se feraient une joie de passer voir les mines.

      Lors de notre séjour dans la région, les groupes ­rebelles avaient été repoussés au fin fond de la brousse et étaient tenus à distance par des opérations militaires conjointes conduites par les Nations Unies et les FARDC – les forces armées officielles du Congo, mal payées et mal organisées. Tout naturellement, on a eu envie de rencontrer des rebelles. Horeb et Tim ont fait jouer leurs contacts et ont réussi à rentrer en relation avec un groupe Mai Mai du Nord-Kivu, connu sous le nom d’APCLS – Alliance des patriotes pour un Congo libre et souverain – et dirigé par un certain général Janvier Buingo Karairi. L’appellation Mai Mai englobe une large variété de milices de l’est du Congo qui ont collectivement semé la terreur dans la région au cours des dernières décennies, souvent accusées (mais rarement reconnues coupables) d’employer des enfants soldats et de massacrer et violer la population du « triangle de la mort » katangais. Les Mai Mai disent posséder des pouvoirs de surhommes, affirment que les balles leur transpercent le corps sans les atteindre et que, si la situation l’exige, ils peuvent se changer en animaux. C’est les Wonder Twins, version guérilla africaine.

      L’idée de s’enfoncer dans la dense jungle congolaise à la recherche de superhéros Mai Mai était déjà plutôt terrifiante, mais les représentants locaux des Nations Unies en ont rajouté une louche en nous demandant, très poliment, de recopier nos informations personnelles, et particulièrement nos numéros de passeport. « Une simple formalité », ont-ils insisté – de celle qui aiderait les gens de l’ambassade à déterminer où renvoyer nos corps mutilés et privés de vie.

      En Afrique, il faut se méfier de ce qu’on demande. Tout en serpentant dans la jungle humide, un peu notre marche de la mort de Bataan personnelle, nous avons rencontré – devinez quoi – un groupe d’hommes armés. Mais quand nous avons compris que notre accompagnateur intrépide et son interlocuteur armé parlaient deux langues différentes, nous avons réalisé que ces hommes ne faisaient pas partie de la milice que nous essayions de localiser mais qu’ils étaient des membres du FDLR, un groupe de rebelles hutus rwandais établis loin de chez eux.

      On est restés plantés là, en essayant d’avoir l’air naturels et surtout, en évitant de croiser le regard de soldats sûrement trop jeunes pour se rappeler le génocide rwandais de 1994 qui avait donné naissance à leur groupe. L’un d’eux a prévenu par radio le camp hutu situé un peu plus loin pour nous garantir le passage, c’est-à-dire pour nous permettre de rendre visite à un groupe qui, nous l’aurions cru, était l’ennemi juré du FDLR.

      Nous avons atteint le camp Mai Mai. Les choses ne se sont pas clarifiées pour autant. On a discuté avec le général Janvier. L’une de leurs revendications principales, c’est que les Rwandais quittent le sol congolais. Mais alors, pourquoi les Rwandais du FDLR nous avaient-ils escortés jusqu’à leur camp ? Et pourquoi le secrétaire du général était-il rwandais ? Ça peut vous paraître étrange, mais comme nous étions assis là, entourés des hommes de Janvier… Eh bien, on n’a pas trouvé l’occasion de poser ces questions.

      Suroosh Alvi, le cofondateur de VICE, a demandé au général ce qu’il pensait de l’addiction mondiale aux appareils électroniques – et, naturellement, au coltan. Le général s’est montré franc d’entrée de jeu : il a affirmé que le citoyen congolais lambda ne tirait aucun bénéfice de l’exploitation minière, « c’est l’une des raisons pour lesquelles nous nous battons ». Il semblait insinuer que si les Mai Mai s’emparaient des mines, ils veilleraient à la redistribution des richesses. Mais quand on l’a questionné plus avant, il a été plus évasif : « Peut-être qu’il y a des minéraux dans le coin… mais on ne creusera pas… » Il a nié toute implication future de ses combattants dans le commerce des minéraux.

      Le Congo est un endroit compliqué, mais ça ne justifie pas qu’on s’abstienne de se pencher dessus.

      Il est tentant d’épingler le passé pour éclairer les problèmes du pays – les colons belges, les dirigeants kleptomanes, les conflits avec les pays voisins –, mais force est de constater que ça n’évacue pas les difficultés. Peut-être que si nous exigeons une électronique « propre », les groupes rebelles vont s’évanouir dans la jungle, ou alors peut-être que nous appauvrirons un peu plus l’un des pays les plus pauvres au monde.

      Tenez-vous à l’affût, dans les prochains mois, du VICE Guide to Congo sur VBS.TV



      Voici du coltan, un composant essentiel de nombreux appareils électroniques comme les consoles de jeux et les portables. Le Congo de l’est fournit 80 % du coltan mondial.



      De l’or, de la tourmaline, et d’autres minéraux qui font battre le cœur des rebelles.



      Après que notre Land Cruiser s’est une énième fois enlisé dans la boue, ces jeunes gars ont débarqué de nulle part. Ils envoyaient de bonnes vibes et nous ont même filé un coup de main. Ils avaient l’air d’avoir dévalisé une friperie du futur.



      Un soldat des Nations Unies attend sur une piste d’atterrissage située le long d’une rangée de baraquements. Cet avant-poste est exclusivement composé de casques bleus indiens réputés pour leur hospitalité, leurs biscuits et leur thé chai. Si vous êtes journaliste ou employé d’une ONG travaillant dans la brousse, c’est l’équivalent congolais d’une oasis dans le désert. Si vous n’êtes pas dans les deux cas précités, alors c’est le début des emmerdes.



      Dès que nous sommes arrivés dans ce village réduit en cendres au beau milieu de la jungle congolaise, ce grêle Rwandais (un des membres du redouté FDLR) nous a accueillis d’un chaleureux : « Nous avons le pouvoir de vous faire dormir dans la boue ce soir. » Avant que nous ne découvrions exactement ce à quoi il se référait, son comportement a changé radicalement et il a accepté de nous prêter des escortes armées pour la seconde partie de notre voyage jusqu’au camp Mai Mai. Nous n’étions qu’à 6 kilomètres du poste des Nations Unies.



      Le général Janvier, au premier plan, s’assure que son secrétaire rwandais prend bien note de tout ce que nous nous disons.



      Peu après notre arrivée au camp Mai Mai, les hommes du général Janvier ont exhibé deux de leurs prisonniers – des soldats de l’armée congolaise qui avaient mis le pied sur leur territoire. Les Mai Mai voulaient prouver qu’ils traitaient humainement leurs prisonniers.



      La version Mai Mai du sourire pour la photo.



      Suroosh Alvi envisage de faire demi-tour. Finalement, il réunit assez de courage pour traverser ce « pont » en bambou qui mène au camp Mai Mai.
       

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