©2014 VICE Media LLC

    The VICE Channels

      Au cœur du trafic d'armes avec l'Armée syrienne libre

      December 21, 2012

      Par Anna Therese Day


      Des membres d'une brigade de l'Armée syrienne libre posent pour une photo de groupe

       

      L

      es yeux bandés, je gigotais nerveusement à l’arrière d’une voiture banalisée, coincée entre un trafiquant d’armes et un jeune soldat de l’Armée syrienne libre. Ça faisait une heure qu’on avait passé la ville frontalière de Kilis en Turquie, et nous roulions hors des sentiers battus entre la Syrie et la Turquie. L’un des grands colonels de l’ASL était à l’avant et le coffre était rempli d’armes et de munitions. Les hommes chantaient des chants anti-Assad et plaisantaient en disant que j’étais leur « otage ». Lorsqu’on est arrivés à destination, ils ont retiré mon bandeau. Le Colonel (qui, bien évidemment, n’a pas voulu donner son nom), un gentleman un peu plus âgé que les autres, m’a souri et m’a souhaité la bienvenue en « Syrie Libre ». Nous étions arrivés dans la ville frontalière libre d’Azaz, en face de Kilis. La libération d’Azaz semblait avoir coûté cher – maisons, écoles, mosquées et hôpitaux étaient en ruines, et l’autoroute avait été défoncée par les bombardements. Les enfants s’amusaient parmi les décombres en utilisant les chars abandonnés comme terrain de jeux.

      Au cours des derniers mois, les forces d’Assad ont lancé une terrible attaque aérienne sur les villes occupées par l’ASL dans le but d’y détruire les écoles, les services postaux et les récents projets publics mis en place. Récemment, l’ASL est arrivée à court de munitions. Des leaders de l’opposition s’étaient rendus en Turquie et chez des financiers sunnites du Golfe dans l’espoir de choper des missiles antiaériens pour abattre les avions d’Assad ; ils sont revenus les mains vides. Par ailleurs, les rumeurs selon lesquelles des armes lourdes avaient été envoyées par la Libye et la France se sont révélées fausses. Pendant ce temps, les États-Unis réprimandaient les pays du Golfe parce qu’ils envoyaient des armes aux rebelles, inquiets de la présence djihadiste au sein de l’ASL. L’Arabie saoudite s’est alignée avec le Qatar en annonçant que plusieurs donateurs privés approvisionnaient les salafistes et les combattants étrangers en armes et en argent. Ils ont prévenu que l’absence d’intervention internationale pourrait donner naissance à un « djihad populaire » potentiellement dur.

      Depuis le début des révoltes, Kilis s’est transformée en une sorte de Casablanca – un passage pour brigands, espions et trafiquants d’armes. J’ai rencontré Hassan dans un bar de Kilis. Ce revendeur de voitures reconverti en trafiquant de l’ASL m’a proposé de le suivre en Syrie. « Je préfère vendre des voitures plutôt que des armes, mais le régime a bombardé mon garage, m’a-t-il confié. Qu’est-ce que je suis censé faire ? » Le régime avait dévasté le village de sa femme un an plus tôt. Hassan, père de huit enfants, avait donc décidé de monter une milice locale.

      La plupart des voisins d’Hassan ont vendu leurs terres pour acheter des armes à des soldats d’une base aérienne appartenant au régime. Alors que les combats s’intensifiaient à Alep, de plus en plus d’armes et de financement sont arrivés de la part des sunnites du Golfe. En tant que Syrien laïque, Hassan voulait maintenir le caractère spécifiquement syrien de sa milice ; il refusait de travailler pour des djihadistes étrangers. « Ils ne sont pas comme nous, m’a-t-il dit. Ils trouvent leur plaisir dans le sacrifice. Je ne comprends pas ça et je n’ai d’ailleurs jamais rien vu de tel. Mon ami a essayé d’allumer une cigarette en leur présence et ils lui ont dit que c’était haram [interdit]. Sérieux ? On est en guerre, là. »

      Hassan avait peur que les riches hommes du Golfe permettent aux combattants étrangers d’imposer leur influence. Certains membres de l’ASL étaient partagés entre un sentiment de peur et de profond respect quant à l’arrivée de djihadistes dans leurs rangs. Les djihadistes sont vus comme des hommes féroces, infatigables, volant souvent la vedette aux gars de l’ASL sur le front. Hassan déteste ces extrémistes religieux mais admire leur expérience au combat. Beaucoup de combattants de l’ASL m’ont dit qu’ils préféreraient une assistance occidentale plutôt que djihadiste, mais qu’ils ne pouvaient pas se permettre de refuser leur aide pour le moment. Malheureusement, certaines tensions ont commencé à faire surface – un jeune salafiste s’est fait exécuter pour avoir désobéi à un colonel de l’ASL. En buvant une gorgée de sa bière haram, Hassan m’a confié : « J’ai bien peur qu’on ait besoin de deux révolutions en Syrie. Une contre Assad, et l’autre contre les djihadistes. »

      Nous avons déposé Hassan et les combattants dans la petite ville d’al-Bab, tandis que Le Colonel et moi-même avons continué vers Alep où nous devions livrer des armes et inspecter des brigades. Comme beaucoup de dirigeants de l’ASL, Le Colonel a déserté l’armée d’Assad. Aujourd’hui âgé d’une cinquantaine d’années, il descend d’une famille de militaires. Son père était un colonel d’al-Bab sous le régime Assad. Ils vivaient paisiblement avant la guerre – les officiers du Nord fonctionnaient indépendamment de Damas et vivaient donc confortablement. Mais suite aux révoltes, ordre leur a été donné de se rendre à Alep, dans leur propre communauté. « C’est à ce moment-là que tout a changé. Pas seulement pour moi, mais pour plusieurs colonels. »

      Le Colonel a suivi les ordres tout en soutenant clandestinement les rebelles, leur vendant des armes depuis la base aérienne d’al-Mashaab. « Ma famille était furieuse que je ne déserte pas, mais je ne pouvais pas leur dire la vérité. » Il a soupiré. Quand la situation était encore calme, il a discrètement intégré l’opposition armée et collaboré avec des contacts de l’ASL pour déplacer sa famille dans une nouvelle maison. « Ma transition s’est passée sans problème, mais bien d’autres n’ont pas eu la même chance. »

       


      Des jeunes se tiennent debout sur un tank à côté d'une mosquée détruite, à Azaz.

      Quand Le Colonel s’est rendu compte que j’accompagnais Hassan dans l’un de ses voyages hebdomadaires, il a insisté pour nous accompagner. Il m’a surnommée « Ayoush » et m’a dit qu’en 24 heures, devant la brutalité du régime, je voudrais moi aussi crier « Allah Akbar ! » en hijab sur les lignes de front.

      Des avions volaient au-dessus de nous alors que nous roulions sur l’autoroute vers Alep. Le vrombissement de leurs moteurs s’intensifiait quand soudain, un avion est apparu au-dessus de nous et s’est mis à nous suivre. Notre conducteur a écrasé l’accélérateur puis a freiné brutalement pour cacher la voiture dans l’ombre d’une ferme abandonnée. Terrorisée, j’ai serré mon gilet pare-balles et j’ai enfilé mon casque. « Tu as peur ? » m’a demandé calmement Le Colonel. Lui ne portait aucune protection – simplement une carte de prière autour du cou qu’il avait héritée de son père.

      Ces cartes de prière, parfois vendues des milliers de livres syriennes, sont censées protéger leur propriétaire de toute attaque physique. Le Colonel appelait la sienne son « gilet pare-balles spécial » et insistait pour que j’essaie de lui tirer dessus, alors qu’un caméraman de la CNN nous filmait.

      Nous nous sommes assis à côté de la ferme jusqu’à ce que le bruit de l’avion disparaisse, puis nous avons repris la route pour finalement pénétrer dans la vieille ville d’Alep – l’une des plus anciennes villes habitées au monde, et le cœur économique d’Alep jusqu’à ce que le régime la détruise.

      Le Colonel nous a emmenés à Tariq al-Bab, un quartier près du centre d’Alep, pour y rencontrer son fils Ahmad qui y dirigeait une milice locale. Ahmad, un jeune homme nerveux, nous a raconté ses dernières expériences avec les snipers pro-régime. Alors qu’il parlait, Le Colonel regardait au loin, inquiet. Cette nuit-là, en mangeant des mezzes et du houmous, les hommes d’Ahmad ont assommé Le Colonel de questions au sujet de son voyage en Turquie, de leurs familles dans les camps de réfugiés et des dernières nouvelles d’Istanbul. Inévitablement, la conversation a basculé sur les missiles antiaériens tant attendus. « J’aurais aimé que les rapports des armées étrangères soient vrais, a soupiré Le Colonel. On utilise toujours des armes russes ici. »

      L’un des soldats d’Ahmad s’est penché vers moi et m’a dit : « Tu sais que nous avons pris possession d’une base aérienne la semaine passée ? » J’en avais entendu parler, mais j’avais aussi entendu que cette victoire avait été assurée par Jabhat al-Nousra, une faction fondamentaliste liée à des organisations terroristes qui combattait auprès de l’ASL. Le groupe paramilitaire djihadiste, dont le nom signifie « Front de protection de la Grande Syrie », est à l’origine des bombardements majeurs des officiers du régime dans les villes de Damas, al-Midan et Alep, ainsi que de l’attaque de l’été dernier sur une chaîne de télévision pro-régime dans la ville de Drousha. Des rapports récents indiquent que des combattants de la branche irakienne d’Al-Qaida et du Hamas ont rejoint le groupe en Syrie. Bien que plusieurs combattants de l’ASL soient des musulmans conservateurs, ils souhaitent garder leurs distances avec le rêve sanglant de Jabhat al-Nousra de restaurer un califat islamique sunnite. En allant déjeuner, un combattant m’a dit : « Les gens de Jabhat al-Nousra sont très bons dans ce qu’ils font, et ils ont l’expérience que nous n’avons pas. » Un autre combattant a ajouté : « On aurait besoin d’au moins trois ans de guerre pour nous hisser à leur hauteur. »

       


      Un soldat de l'ASL montre son tatouage qui dit : "Pourquoi l'amour est-il cruel ?"

       

      La plupart des soldats de l’ASL se battent pour une Syrie pluraliste qui puisse assurer la protection des libertés politiques et religieuses. Les combattants de Jabhat al-Nousra se battent pour la propagation de l’islam et la mise en place d’un régime sunnite.

      Le Colonel a expliqué que le manque de soutien de la part de l’Occident avait ébranlé les commandants pluralistes de l’ASL. « On ne sera jamais aussi forts que Jabhat al-Nousra, à moins d’obtenir un réel appui », a-t-il conclu.

      Les promesses non tenues et les transferts d’armes inopérants ont mis Le Colonel et les commandants de l’ASL dans une position d’autant plus vulnérable. « Jabhat al-Nousra est une petite faction, mais lorsque des hommes veulent nous rejoindre et que nous n’avons pas d’armes à leur donner, ils se joignent à ce groupe, a-t-il grogné. J’ai peur qu’un jour, ils me demandent un service et que je ne puisse pas leur dire non. »

      Le lendemain matin, Hassan et moi sommes sortis d’Alep pour délivrer des armes aux combattants ruraux de l’ASL. Il est resté collé à son téléphone tout le long du trajet, organisant la distribution. « J’ai un bon boulot, tout le monde est toujours content de me voir », a-t-il précisé en plaisantant.

      Hassan nous a conduits dans ce qu’il appelait les « fabriques de bonbons » – des fabriques d’armes cachées où les rebelles syriens fabriquent des explosifs faits main et des armes rudimentaires. Hassan discutait calmement avec les forgerons, les fermiers et les ingénieurs tout en déposant des munitions et des outils.

      Après une petite marche, nous sommes allés dans une fabrique de bonbons installée dans une petite grotte. En rentrant à l’intérieur, j’ai vu quatre hommes rassemblés autour d’un générateur, travaillant avec des outils électriques. On s’est assis pour prendre un thé dans la grotte, ce qui a semblé agacer Hassan. « Vous voyez à quoi on en est réduits ? » s’est-il plaint. « On construit des bombes dans des grottes pour combattre les hélicoptères d’Assad. On est où ici ? En Afghanistan ? » Il a déploré la mauvaise organisation des dirigeants de l’ASL. « Les généraux étaient en Turquie pendant plusieurs jours, et ils ne sont revenus qu’avec des munitions ! Pendant ce temps, Jabhat al-Nousra nous vole notre révolution. Remerciez Obama de nous laisser aux mains de ces fanatiques. »

      Ce soir-là, nous sommes retournés à al-Bab – l’une des enclaves du mouvement pour la Syrie Libre, une ville libérée qui a créé son propre conseil civil et que les rebelles veulent utiliser comme exemple pour le futur du pays. C’est aussi ce qui a fait de la ville l’une des principales cibles des forces aériennes d’Assad ; le paysage de la ville a été transformé à jamais par les bombardements. J’étais censée passer la frontière turque avec le frère d’Hassan, mais au moment de partir, on a vu des avions dans le ciel se mettre en position d’attaque.

      Après les explosions, tout le voisinage a regardé par les -fenêtres pour constater les dégâts. En regardant les rues, j’ai vu un drapeau blanc islamique – symbole de la renaissance du califat – flotter au vent. Quand je l’ai montré au frère d’Hassan, il a levé un sourcil. « C’est nouveau, ça », a-t-il dit sans aller plus loin.

      Après un autre jour d’attente, le frère d’Hassan m’a bandé les yeux une nouvelle fois pour me conduire sur les routes éclatées en direction de la Turquie. Semblant oublier que mes yeux étaient bandés, ils criaient des trucs genre « on ira bientôt se prendre un verre à Kilis » ou « tu me promets que tu me trouveras une femme américaine, hein Ayoush ? »

      Une fois arrivés à Kilis, il a retiré le bandeau et m’a déposée à l’hôtel. « Tu vas nous manquer en Syrie Libre, Ayoush », a-t-il dit en souriant. En me saluant d’un geste de la main, il a ajouté : « Envoie mes salutations au peuple américain. Mais précise-leur que le gouvernement américain n’est pas un ami de la Syrie Libre. »  

      Photos par Andrew Stanbridge

      Commentaires