Barres de fer en terres néofascistes

20 000 lieues sous la haine avec les Démocrates suédois

Par Daniel Strand, Photos par Christian Storm


Photo : Christian Storm

En novembre dernier, le journal suédois Expressen a publié une vidéo mettant en scène des membres de l’extrême droite suédoise brandissant des barres de fer dans les rues de Stockholm – le tout, en invitant les « Paki » à se barrer de leur pays et en qualifiant les piétonnes interloquées de « petites putes ». Ces mecs s’appellent les Démocrates suédois. Il y a dix ans tout juste, le mouvement vivotait encore quelque part dans les limbes de la droite nationaliste suédoise, et jamais ses membres n’auraient songé à se faire élire au Parlement. En 2012, les sondages attribuaient au parti 11 % des intentions de vote ; il se pourrait bien que le SD soit aujourd’hui la troisième force politique du pays.

Au premier abord, la montée du racisme en Suède peut paraître surprenante. Les mouvements d’extrême droite n’ont eu qu’une influence très faible sur la Suède du XXe siècle. De fait, comment ce groupe de racailles nationalistes et anti-immigration en est venu à occuper une place si importante dans la vie politique suédoise ? Et pourquoi les Suédois élisent-ils ces mecs pour les représenter ?

Quand on pense à la Suède, le fascisme est le dernier des trucs qui vient à l’esprit ; on pense plutôt à la prospérité du pays et à son système social-démocrate paisible. Mais ces vingt dernières années, la xénophobie a émergé de cette apparente tranquillité. Tout a commencé au début des années 1980 lorsque plusieurs petits groupes fascistes, les Bevara Sverige Svenskt (littéralement, Garder la Suède suédoise) en tête, sont apparus. Les BSS représentaient une aubaine pour l’extrême droite ; ils distribuaient des tracts pour dissuader les jeunes filles « d’avoir des relations sexuelles avec ces porteurs de sida que sont les nègres » et appelaient au « rapatriement » des immigrés non scandinaves. Au milieu des années 1980, ces nouveaux fascistes ont pris l’habitude de se rassembler dans le centre de Stockholm pour commémorer chaque année la mort du roi de Suède Charles XII, qu’ils considéraient comme leur père fondateur. Des combats de rue éclataient régulièrement, la faute aux skinheads ivres morts qui, en plus de gerber un peu partout, se permettaient des signes de bras rappelant largement les saluts nazis.

Les Démocrates suédois sont nés de leurs cendres. Formé en 1988, ce parti résulte d’une alliance entre les ex-membres du BSS et les figures emblématiques des organisations néonazies tel que Nordiska Rikspartiet (le parti du Reich nordique). Dans les années 1990, les Démocrates suédois ont passé le plus clair de leur temps à unir les partis d’extrême droite contre le reste de la classe politique du pays.

Bien que les premiers partis fascistes aient été formés il y a bien longtemps – au début des années 1920 – ils sont toujours restés largement marginaux. Le boom économique d’après-guerre a été rendu possible par une immigration massive en Suède. Après la seconde guerre mondiale, le nombre d’immigrés naturalisés suédois a considérablement augmenté, passant de 100 000 à 600 000. La conception sociale-démocrate suédoise du folkhemmet – en gros, l’idée d’une population strictement suédoise qui transcenderait les classes sociales – mettait déjà en scène une volonté d’eugénisme ethnique et une propension à oppresser les communautés rom et sami. Pour autant, le système politique suédois avait toujours réussi à tenir les nationalistes à l’écart du pouvoir – jusqu’à récemment.

En 1992, lorsque John Ausonius, « l’homme laser » – tueur en série et braqueur de banques bien connu dans le pays – a tiré sur onze immigrés à Stockholm sans raison apparente, les Démocrates suédois ont organisé une manifestation de soutien à sa cause. Les manifestants regrettaient cependant que l’homme n’eût pas été plus radical. L’année d’après, le leader de la Jeunesse démocrate suédoise a été arrêté par la police lors d’un regroupement communiste dans le centre-ville ; il avait une grenade sur lui.

Puis, à la fin des années 1990, le leader des Démocrates suédois s’est mis à couper les ponts méthodiquement avec l’extrême droite historique du pays. Les skinheads ont été exclus du parti, les discours antisémites ont été mis de côté, de même que les disgracieuses allusions aux races. En coupant le cordon ombilical qui le reliait au nazisme, le parti a redoré son image et fait aujourd’hui office d’officine politique respectable, à peine opposée au multiculturalisme. En 2001, le parti s’est divisé : les antisémites les plus militants ont fondé le parti ultranationaliste Nationaldemokraterna. Les Démocrates suédois se sont alors stratégiquement présentés comme de simples invandringskritisk (des réticents à l’immigration un poil conservateurs) plutôt que comme des fachos. Mené par Jimmie Åkesson, un élégant jeune homme « passionné d’histoire », le parti a obtenu 160 000 voix en 2006 lors des élections parlementaires, presque 3 % des suffrages.
Profitant du sentiment islamophobe généralisé en Europe, les Démocrates suédois se sont servis des immigrés musulmans en les tenant responsables de la prétendue décadence sociale suédoise. Ils se sont mis à soutenir agressivement une ligne pro-Israël. Lorsque Åkesson parle de l’islam, il le fait en ces termes : « C’est la plus grande menace étrangère jamais connue en Suède depuis la seconde guerre mondiale. »

Grâce à leur position d’étrangers au système, les Démocrates suédois ont reçu un soutien populaire important ces dernières années. Certains anciens sociaux-démocrates, déçus de l’implication de leur parti dans le démantèlement de l’État-providence d’après-guerre, ont vu dans le parti des Démocrates suédois une nouvelle possibilité de folkhemmet. De leur côté, les Démocrates suédois ont profité de l’occasion pour accuser les socialistes d’avoir trahi les Suédois en leur imposant le multiculturalisme, le féminisme et « l’immigration de masse ».
En 2010, les Démocrates suédois ont enfin reçu un ticket d’entrée au Parlement. Ils ont obtenu 5,7 % des voix et sont devenus le sixième parti politique du pays. Le parti n’a d’ailleurs pas fait que gagner 20 sièges au Parlement, il a surtout touché un électorat de plus grande ampleur. Cette reconnaissance soudaine leur a permis de remettre sur le tapis le « débat sur l’immigration ». Les journalistes, eux, n’ont pas su dans quelle catégorie les placer : les gauchistes bien-pensants les ont taxés de « fascistes » ; les médias populaires eux, ont joué la carte de l’objectivité en les présentant comme des politiciens « opposés à l’immigration ». Le SD a effectivement appelé à l’interdiction totale et immédiate de l’immigration.

Le parti des Démocrates suédois possède un avantage : ses représentants sont civilisés et éduqués, et arborent un look impeccable. Chacun des jeunes porte-parole du parti trace en costume (mouchoir de poche en prime), est souriant et possède une diction irréprochable. Inlassablement, ils luttent contre l’étiquette « raciste » qu’on leur colle systématiquement. À les croire, ils en appellent simplement à « une politique plus stricte en termes d’immigration ».

Ceci va pourtant à l’encontre de certaines de leurs déclarations. L’un de leurs représentants, Per Wahlberg, a par exemple écrit sur son blog en septembre 2010 : « Durant des milliers d’années, les nègres n’ont eu de cesse de se la couler douce au soleil pour se goinfrer de bananes, violer femmes et enfants, et se bouffer entre eux. » Sept mois plus tard, un autre membre du parti répondant au nom d’Isak Nygren s’est dit opposé au métissage et a tenté de dissuader les Suédois d’échanger, de communiquer ou d’avoir des relations sexuelles avec les « jaunes » et les « nègres ». En mai 2012, Solveig Renhammar-Metus a quitté le parti, furieux que « des juifs soient désormais à sa tête ». Le même été, l’homme politique Pär Norling a déclaré que les musulmans pratiquants devaient être expulsés du pays et que la religion musulmane devait en être bannie. Stellan Bojerus, député et auteur du livre Le Nazisme en Suède de 1924 à 1945, a quant à lui déclaré que des études scientifiques prouvaient que le QI des immigrés était inférieur à celui des Suédois de souche.

En octobre dernier, le leader du parti des Démocrates suédois, Jimmie Åkesson, a rédigé une lettre destinée à ses partisans dans laquelle il lançait l’idée de tolérance zéro pour l’immigration. Åkesson a également rappelé que les cas de racisme et d’extrémisme étaient « rares » au sein de son parti – parti « essentiellement constitué d’individus intelligents et engagés ». Sa lettre laissait pourtant entendre que l’image du mouvement était altérée par des éléments perturbateurs. Pas de bol pour Åkesson, un mois plus tard éclatait le scandale des barres de fer dans les rues de Stockholm.

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