Boss One de 3ème Œil fait du baby-sitting

Si les gosses se tiennent mal ils sont punis de rap

Par Lysiane Mercadier


Boss One, avec son nouveau crew

Le truc bien avec le rap français de 1998, c'est que tout le monde s'en souvient. Si vous aviez entre 12 et 19 ans cette année-là, il est probable que vous connaissiez par cœur le refrain du morceau de 3ème Œil « La Vie de rêve ». Cet extrait de la B.O de Taxi – qui contient six autres tubes de la vie en Reebok Classic – a laissé un souvenir indélébile sur toute une génération. C'était pourtant la dernière fois qu'on apercevait le groupe, qui poursuivait son chemin en sortant des morceaux dispensables sur des compiles anti-sida.

Quinze ans plus tard, l'un des deux membres du groupe, Boss One – Mohammed dans la vraie vie – s'occupe d'un groupe d'enfants entre 8 et 15 ans dans les quartiers sud de Marseille. Ça fait deux ans qu'il garde ces jeunes gens chaque week-end et plusieurs soirs par semaine. Comme ces petits monstres n'ont pas l'air de lui causer trop de tracas, on est allé le voir alors qu'il faisait la nounou par un beau dimanche ensoleillé. Il nous a gentiment accueillis autour d'un plat de haricots verts.

VICE : Salut Mohammed. Comment es-tu devenu éducateur ?
Boss One : 
Au départ, c’était pour dépanner. Ça devait durer une semaine et finalement, ça fait deux ans que je suis là. Mais pour être franc, je voulais aussi faire mon trou en tant qu’éducateur.

D’autres rappeurs de ta génération se sont reconvertis comme toi ?
La plupart des artistes de ma génération travaillent ou font de la musique par passion. Dans mon cas, au début c’était une passion, puis c’est devenu un métier, puis c’est redevenu une passion. Certains bossent dans le BTP, d’autres ont investi dans la sécurité. Mombi, alias Jo Popo [l'autre membre de 3ème Œil] est toujours dans la musique : il anime des ateliers d’écriture dans les centres sociaux. Faut bien survivre.

Oui. T’aurais pensé t’occuper de gamins à l’époque de 3ème Œil ?
Non, jamais. J’étais un artiste, on était troisième au Top Albums, juste après Notre Dame de Paris ! Mais même si je m’occupe des petits, je continue à faire de la musique.

T’arrives à gérer ces deux occupations ?
J’alterne les deux, en fait. J’ai besoin de coupures pour garder un cerveau frais et les horaires d’éducateur sont très pesants.

Comment décrirais-tu ton métier d’éducateur ?
Je suis là pour éduquer mais aussi pour partager de bons moments avec les enfants. Même si on doit garder une certaine distance avec eux, ils aiment qu’on les borde, ils ont besoin de ressentir qu’ils sont aimés, même si le mot « aimer » n’est pas forcément adapté au métier. On n’est pas là pour les aimer, mais on est humains. Du coup, certains soirs, ils ont besoin qu’on leur fasse un bisou avant de se coucher. Certains gosses, en revanche, sont fermés comme des tombes.

Les gamins sont plus cool avec toi du fait que tu sois rappeur ?
Ça aide un peu, ils sont admiratifs. Mais ça marche un temps, après ils oublient. Ils y pensent quand ils sont sur l’ordi.

Comment tu te comportes avec eux ?
J’essaie d’être juste mais c’est pas toujours évident. Certains gamins comprennent plus vite que d’autres, d’autres ont l’impression d’être dans un hôtel cinq étoiles. Je suis un peu plus dur avec eux. Mais quand je suis dur, c’est pour leur bien.

Quel genre de conflits tu rencontres avec les gosses ?
C’est tout bête, genre ils font chier le veilleur au lieu de se coucher. Quand on part le soir, ils se lèvent et foutent le bordel. Parfois, ils disent des gros mots ou se tiennent mal à table. Des gosses.

Tu leur proposes des activités, des sorties ?
On joue aux jeux de société et quand il fait beau, ils peuvent jouer dans le parc après avoir fait leurs devoirs. On va à la fête foraine, on fait de l’auto-tamponneuse, on mange des barbes à papa, on part camper... J’essaie de plus en plus de regarder les affiches pour les emmener en concert, vu que je connais quasiment tout le monde dans le rap. Je les invite même parfois en studio. Une fois, je les ai emmenés voir Sexion d’Assaut, ils n’ont pas eu à faire la queue, ils ont pu aller en backstage avec les artistes. J’essaie de leur faire profiter de tout ça, s’ils se tiennent bien. J’ai aussi l’intention de monter un projet d’atelier d’écriture, puis de les emmener en studio pour qu’ils s’exercent.

Tu les punis ?
Oui, parfois, je les fais se coucher plus tôt, je les punis de DS. Hier soir, ils ont fait une bataille de tongs et de déo au lieu de se coucher ! S’ils piquent du fric à un gamin ou s’ils cassent quelque chose, je leur demande de rembourser. Je les punis de sortie aussi. Je devais faire un concert avec Soprano, Rohff, Psy4 de la Rime et j’avais invité les gamins de mon groupe, mais ils se sont mal comportés, du coup, j’ai annulé la sortie.

T’en as pas marre parfois ?
Oui, mais j’ai la chance d’avoir la musique comme échappatoire. Je ne fais que des remplacements, j’ai des coupures pour me régénérer.

Si on te proposait de faire l’éducateur à plein temps, tu refuserais ?
Non, pas forcément, car tu te prends au jeu. Tu t’attaches aux enfants et c’est un secteur qui se rejoint avec le rap. Ma musique a un caractère social. Le métier d’éducateur est pour moi une continuité, ces deux professions se rejoignent.

Quelle continuité ?
Il ne s’agit pas d’une reconversion, c’est une suite logique, du fait que j’ai moi-même été placé. Quand j’avais 12 ans, mon père a voulu rentrer au pays, on était juste censés passer des vacances mais une fois arrivés là-bas, avec mes frères et sœurs, on a vite compris qu’on n’allait jamais rentrer. Finalement, nos parents nous ont laissés rentrer en France, on a été hébergés chez un oncle. Malheureusement, ça s’est mal passé et il nous a virés, on s’est retrouvés à la rue pendant quatre mois. Il commençait à faire beau, c’était le mois de mars, donc on n’en avait rien à faire, on dormait dans les parcs. À la rentrée, on s’est inscrits à l’école qui a tout de suite fait un signalement. On a été placés dans un foyer d’urgence puis en maison d’enfants pendant huit ans.

D’après toi, d’autres rappeurs pourraient faire la même chose que toi ?
Soprano pourrait le faire, il fait passer des messages dans sa musique, même si c’est commercial. Je le connais personnellement et il est humain ; c’est le plus important.

T’as toujours des projets artistiques ?
Je suis sur un projet d’album solo – pour l’instant, 3ème Œil est en stand-by – qui doit sortir en 2013, pour marquer le coup avec Marseille 2013. En fait, j’ai deux projets. Je prépare un album de featurings qui s’appelle Brav’art. Pour l’instant, j’ai collaboré avec des artistes marseillais comme LO (Carpe Diem) et Kalash l’Afro. Je veux me remettre un peu dans la lumière. Les mecs de ma génération ont arrêté d’écouter de la musique parce qu’ils ne se reconnaissent plus et qu’ils sont restés perchés dans les années 1990. Ils n’arrivent pas à suivre ce qui se passe maintenant. J’ai envie de bosser avec des mecs comme Tunisiano, Sniper, Salif, Médine. Aussi, j’ai récemment enregistré un titre avec J-Mi Sissoko.

 

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