CHER VICE - JE ME SUIS FAIT POURSUIVRE PAR UN FETICHISTE DES SOURCILS
Je suis une jeune fille de vingt ans en route vers une douce folie (selon les dires de mes proches), voire complètement zinzin (selon les dires des moins optimistes). J’ai beau m’en défendre et clamer que ce n’est qu’une apparence, un moteur qui me permet de survivre à cette noirceur environnante que les autres distillent autour de moi, on me jette toujours des regards apeurés ou compatissants qui ont l’air de dire : oh la pauvre tarée… Et comme à tous les cinglés modérés de cette planète (ceux qui évitent de justesse l’internement), il m’arrive bien souvent des trucs pour le moins insensés, le genre de péripéties loufoques et impromptues dont la fréquence est si élevée que je finis par me demander si la folie précède l’existence ou si l’essence de ma folie est à ce point transversale qu’elle finit par gangréner tous les aspects de mon existence. Tous, à commencer par les rencontres hasardeuses de ma vie. Elles sont souvent insolites et déjantées. Définitivement, la douce dinguerie qui me caractérise attire la folie furieuse des plus timbrés de cette terre.
Un dimanche matin après une saturday night enfiévrée, je rentrais chez moi pour aller bosser. Il était sept heures du mat, j’avais vraiment la tête dans le cul. Je marchais lentement, pas tellement pressée de rentrer pour taffer sur Alexandrie au Veme siècle. En face du Bataclan, je croise un mec qui a l’air à la fois stone et fébrile. Il était maigre et tout blanc, les cheveux en pagaille, et complètement défoncé. Un peu Edward aux mains d’argent : il dégageait quelque chose de très psychédélique, un peu extatique. Donc on marche en sens inverse et, arrivée à sa hauteur, je croise son regard, parce que c’était le seul type dans la rue et que de loin il m’avait intriguée. J’ai tout de suite senti que j’avais déclenché chez lui un intérêt un peu bizarre, comme éveillé brutalement sa curiosité, mais je ne savais pas encore de quelle nature elle serait.
Je continue mon chemin et je vois qu’il me suit, qu’il est à vingt mètres derrière moi. Au début ça me fait sourire tant la situation est cliché : se faire suivre dans la rue par un inconnu un peu farfelu, c’est vu et revu. J’ai failli rire comme une folle – pour le décontenancer, souvent ça fonctionne – mais j’ai continué, j’avais vraiment d’autres chats à fouetter et puis j’étais persuadée que ça n’allait pas durer longtemps, qu’il allait lâcher l’affaire. Je change tout de même de trottoir par mesure de prudence et je vois que lui aussi. Là, on croise une fille super apprêtée, mini-jupe et tout le bordel – bonne, quoi – et je me sens sauvée. J’étais sûre qu’il allait reporter ses hallucinations obsessionnelles sur elle et se mettre à la suivre, persuadée que je n’avais éveillé chez lui qu’un banal instinct sexuel. Je ne prends même pas la peine de vérifier tellement ca me semblait évident, et je continue donc mon chemin.
Arrivée à la bouche de métro, je me retourne et je vois qu’il est toujours là, derrière moi, à me suivre, de plus en plus près. Et toujours avec cet étrange flegme mystique : il marchait comme un robot, sans cligner des yeux. Là, je fais genre que je suis au téléphone. Comme il y avait un café ouvert, je m’arrête en pensant qu’il va soit me dépasser soit rebrousser chemin. A ce moment précis je le perds de vue et j’en profite pour m’engouffrer à toute vitesse dans la bouche de métro. Pas tout à fait rassurée, je speed, je me mets vers le milieu du quai et me rapproche du seul mec présent. Je tourne la tête et là… je le vois. Je pensais que je l’avais semé mais en fait il était là, juste derrière moi, à me regarder. Fixement. Il était raide comme un piquet à quelques centimètres de moi. Ca faisait vraiment flipper, j’avais l’impression de sentir son souffle froid de dégénéré mental monter et redescendre le long de ma colonne vertébrale. Il n’ose pas s’approcher plus à cause des gens et en particulier de l’homme à côté duquel je m’étais réfugiée
Le métro arrive, je parviens à monter dans un autre wagon et je regarde par la petite fenêtre pour voir où il se trouve. Là, je croise à nouveau son regard, il s’était mis pile dans l’angle pour pouvoir me scruter. Il me fixait, c’était terrifiant. Je mets mes écouteurs en me forçant à penser à autre chose, pour ne pas faire monter la panique. Quelques stations après, alors que j’avais un peu réussi à me calmer, je le vois monter dans mon wagon. Heureusement je m’étais assise à côté du mec dont je m’étais approchée. Comme je pouvais m’y attendre il s’assoit juste en face de moi et se met à me fixer avec son regard de psychopathe tourmenté. Je prévoyais plein de plans pour lui échapper une fois arrivée à ma station. Mais je n’en ai pas eu le temps. A un moment, comme dans un élan brusque de folie, il se lève et se jette sur moi. Et il se met à me caresser frénétiquement les sourcils. Moi bien sur j’ai crié avec ma voix stridente de douce cinglée. J’étais complètement paniquée, j’essayais de tourner la tête mais lui continuait à chercher mes sourcils. Le plus répugnant c’est quand il s’est léché les doigts et qu’ensuite il m’a brossé les sourcils. C’était atroce ! Heureusement le type à côté s’est levé pour s’interposer – il a quand même pris la peine de terminer son article ! Ca a du l’effrayer et il est parti en courant. On se serait cru dans un cauchemar.
Je pense que je suis tombée sur un fétichiste des sourcils. C’est-ce que je me suis dit car ça avait l’air super névrotique et étant déjà sortie plusieurs années avec un fétichiste des pieds j’ai tout de suite reconnu la proportion délirante et impulsive du truc. Le plus fou c’est que malgré la peur panique que j’ai ressenti, j’ai très vite et beaucoup repensé à lui – à son étrange teint blâfard, son regard hagard. Il me hantait, je me demandais ce qui l’avait fasciné chez moi. Mes sourcils ? Mais qu’avait-il perçu dans ces touffes de poil super-oculaires de si fascinant ? Bref, tout ça m’a pas mal occupé l’esprit et j’ai même décidé de passer une petite annonce dans Libé. Je n’ai pas encore reçu de réponse mais de toute façon je ne pense pas qu’il sache lire…
HÉLENE M.
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