Distant Planet

Par La Fougère


 

Je fais régulièrement des interviews pour cette colonne, mais je le fais uniquement parce que cela permet de rendre cette pige à peu près rentable à un taux horaire. Car si elles sont faciles à écrire, la plupart n’ont aucun intérêt à être lues. Les passages les moins ennuyeux y sont souvent les anecdotes personnelles et les explications techniques qui ne passionnent que les amateurs de faits divers ou de protocole MIDI. Quand ils abordent des points théoriques, les musiciens essaient souvent de nous mindfuck en comparant leur musique à des couleurs ou en citant les penseurs dont ils ont googlé les noms au lycée. Lorsque la discussion vogue vers les étendues arides du Logos et s’éloigne peu à peu des rives fertiles du Dékonos – où fleurissent les citations YouTube et les .png – les écueils que sont les nécessités logiques et les argumentaires solides ont vite raison des coques de noix calfatées de feuilles slim et de quatrièmes de couverture de Profil Hatier. Bien souvent, lorsque les questions de genre, de futur de la musique et de resucées surgissent, les interviewés se noient dans cette véritable traversée de l’Achéron. Ils s’énervent et rebroussent chemin : « On s’en fout mec, la musique se fait avec son coeur, pas avec son cerveau », ou bien tentent, désespérés, de fourrer un peu plus loin leur bite entre nos synapses : « Le futur est le passé comme le passé est le futur... c’est l’éternel retour, Nietzsche tout ça... OK ? »

D’un autre côté, peu de critiques musicaux (et plus généralement culturels) parviennent à manipuler ces concepts sans enfiler de grosses moufles tricotées par des intellectuels français morts, ou bien des penseurs allemands qui, pourtant, aboyaient sur les musiques qui n’avaient rien à faire du dodécaphonisme et de l’atonalité. Les Anglais, pas moins fainéants que les autres, se tournent eux aussi à loisir vers le vieil Hektor Rottweiler (Adorno) et cette mine de motsvalises en carton du plus bel effet qu’est la French theory, pour alimenter leurs blogspots. En 2006, Mark Fisher (k-punk.abstractdynamics.org, Wire) et Simon Reynolds (reynoldsretro.blogspot.fr, The Guardian) ont emprunté le terme Hantologie à l’un de ces auteurs fra nçais dont les ouvrages contiennent plus de néologismes imbuvables qu’un débrief de community manager. Depuis, fort de son succès, ce concept musical s’est vu décorer d’un hashtag, doter d’une page Wiki et a permis à Derrida de faire son entrée dans le forum jeuvideo.com. Je l’ai aussi employé le mois dernier au sujet d’une microscène anglaise désormais labellisée sous ce terme. En gros, l’idée est que depuis l’entrée dans le nouveau millénaire et l’expansion d’Internet, la production de musiques aux identités radicales et dotées d’un certain degré de nouveauté (qui a donné naissance aux grands genres de type hip-hop, techno, house, new wave, etc), a ralenti en faveur d’une relecture des musiques du passé au sein de micro-scènes s’échinant à amalgamer – quand ce n’est pas copier – les fruits du XXe siècle. Au choix, les bouquins de Reynolds, Retromania (éditions Le Mot et le Reste) et de Mark Fisher, Ghost of My Life (à paraître chez Zer0 Books) vous permettront d’y voir plus clair.

Mais à ce « tu préfères un livre qui porte le titre d’un morceau de Goldie ou un ouvrage qui s’appuie sur des concepts de Nicolas Bourriaud » j’ai envie de répondre Infinite Music: Imagining the Next Millennium of Human Music-Making, le bouquin d’Adam Harper chez Zer0 Books. Contrairement à Reynolds, qui passe le plus clair de ses pages à chouiner sur la fin des grandes révolutions musicales des soixante dernières années et constate comme un vrai vieux qu’on perd souvent pas mal de temps sur Internet, Harper se réjouit de la multiplication des micro-scènes tout en conservant ses attentes « modernistes ». Car d’après ce dernier, cette diversité – bien qu’aucun grand courant ne semble en émerger – dissimule des formes nouvelles que nous ne sommes pas encore capables d’apercevoir puisque les caractéristiques exigées de la modernité se sont paradoxalement fossilisées. En conséquence, il exige une nouvelle façon d’appréhender la musique, où nous serions capables de mieux discerner et favoriser l’émergence de cette nouveauté dans les productions actuelles. Toutefois cette idée repose en partie sur une redéfinition de la nouveauté qui n’est pas sans me rappeler la révision récente par les médias de l’adjectif républicain, qui autorise désormais mon voisin à organiser des « apéros républicains » où la solidarité inter-pallier, la chanson à texte, un cubi de rouge et une haine commune des fachos jouent le rôle de « médiateurs sociaux ».

En attendant de voir ce qui pourrait surgir d’une redéfinition qui ne serait pas un appauvrissement ou une trahison, je me contente de lire les longs essais de Harper sur Dummy où je retrouve son goût pour les micro-scènes et les noms stupides dont elles sont affublées. Tumblr’n’b, aquacrunk ou vaporware sont le type de néologismes que l’on devrait se réjouir de découvrir dans les colonnes musicales au lieu de restance ou alter-modernité. On pourra toujours reprocher aux critiques leur obsession pour le bon mot et leur prétention à planter leurs drapeaux bariolés sur la moindre île fantôme découverte lors de leur navigation sur Internet. Mais ils seront toujours moins chiants à lire que la plupart des musiciens qui s’obstinent à refuser les étiquettes dans l’espoir probable de se voir attribuer l’adjectif inclassable comme de gros relous différants.

Axxess – Novels for the Moon (MR-011), Medical Records, Seattle
Paranoid London feat Paris Brightledge –
Paris Dub 1 / Live at the Warehouse Project 2008 (Pdon004), Paranoid London, Londres
Myriadd –
The Way We Were (SIG.MMXI.VII), Signal, Newcastle
Roland Tings –
Milky Way (SILK024), 100%Silk, Los Angeles
Orgue Electronique feat Robert Owens –
Our House (remixes)
(CR1259), Creme Organization, La Haye

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