DROGUES - QUAND MAMIE FAIT LA POLICE

“Cette corne est un souvenir que j’avais acheté dans les années 70. J’avais même oublié que je l’avais et puis un jour je l’ai vue et je me suis dit, ‘Voilà ce qu’il te faut pour combattre le crime!’ “


En 1985, le quartier milanais de Comasina était connu pour être la plaque tournante de la drogue dans tout le nord de l’Italie, en partie pour sa coke mais avant tout pour son héroïne. Les junkies venaient régulièrement depuis la Suisse pour acheter leur dope et se shooter sur place. Les habitants de Comasina s’étaient résignés à vivre dans cet état de fait misérable jusqu’à ce qu’au beau milieu de l’été 1985, les dealers et les consommateurs fassent face à un improbable opposant particulièrement dangereux : une vieille dame vraiment très énervée appelée Lina Marangoni - aka Linona.

À l’époque, Lina avait 59 ans et venait juste de prendre sa retraite après une longue vie de labeur au sein des immenses usines de pneus Pirelli. Aujourd’hui Linona a 83 ans et elle vit à Rho, un quartier qui pourrait facilement passer pour être le plateau de tournage du 1900 de Bertolucci. Quand je l’ai rencontrée, elle m’a offert trois shooters de Limoncello à 11 h du matin et, comme son anniversaire tombait trois jours plus tard, elle a pris soin de me répéter plusieurs fois qu’elle s’apprêtait à faire ses fameux raviolis pour son petit-fils qui viendrait la voir. Elle est sans doute la mamie la plus attentionnée que j’ai rencontrée dans ma vie.


Vice : Salut Linona. Racontez-moi, comment c'était Comasina, au milieu des années 80 ?
Lina Marangoni : Il n’y a pas grand-chose à dire. C’était affreux. Nous étions tous terrifiés à l’idée de sortir de chez nous, même pendant la journée. On ne savait jamais ce qui pourrait arriver. Un jour j’ai ouvert ma porte d’entrée et il y avait un gosse mort sur le pas de la porte. Il était là, mort, depuis des heures et personne avait rien fait. Il y avait des drogués partout dans le quartier. Même dans les cours, les halls d’entrée, les escaliers de nos immeubles. Ils dormaient dans des sacs de couchage et faisaient leur business dans les rues. Le sol était constamment couvert de seringues. Il y avait plus de seringues que de merdes de chien. Et personne, pas même la police, ne faisait quoi que ce soit.


Ils s’en foutaient ?
Ils s’en foutaient complètement, oui ! Ou en tout cas ils n’agissaient pas comme s’ils s’en étaient préoccupés. Un jour un policier est venu me voir pour me féliciter de ce que je faisais. Tu veux savoir ce que je lui ai dit? “Je m’en fous des compliments ! Si je vous avais attendus, rien n’aurait changé !”


Donc comme rien ne se faisait, vous avez décidé de franchir le pas ?
Exactement. J’en avais tellement marre. J’ai fait ce que personne d’autre dans le voisinage n’avait le courage de faire. Une nuit, je ne pouvais plus le supporter, je suis sortie dans la rue pour les forcer à partir, surtout les dealers. C’était eux le véritable problème. Je suis sortie et j’ai commencé à crier sur tous ceux qui étaient sur mon chemin pour qu’ils foutent le camp. Je leur serais bien rentrée dedans, mais j’étais toute seule et je ne pouvais pas faire grand-chose. Et puis un jour, après une semaine à faire ça toutes les nuits, je me suis souvenue de cette corne que j’avais achetée dans un magasin de souvenirs. Je me suis dit immédiatement “je parie que ce truc peut faire un sacré vacarme …” Donc j’ai pris la corne et une paire de cloches et je suis ressortie. J'ai soufflé tout ce que je pouvais dans la corne et j’ai fait un boucan d’enfer. C’est alors que mes voisins m’ont entendue et se sont rendu compte que quelqu’un était vraiment en train d’essayer de faire quelque chose dans ce désordre. C’est comme si la corne les avait appelés.


Et après ça, les gens sont venus pour vous aider ?
Au départ il n’y avait que peu de gens, mais il y en avait des nouveaux chaque jour. C’était surtout les personnes les plus âgées dans le voisinage, parfois plus vieilles que moi. Il y avait ce vieux monsieur qui devait avoir au moins 80 ans mais qui était plus costaud que n’importe lequel de ces gamins. Je me souviens de son nom, Maciste, un vieux chauffeur de taxi aussi gros que deux gars normaux. À la fin nous étions 14 ou 15, ce qui est déjà un bon groupe, non ?


En tout cas, ça aide certainement à faire le boulot.
Je me souviens de cette dame, elle avait l’habitude d’apporter un sac plein de clés. C’était censé nous protéger si l’on se sentait menacés. Comme cette fois où j’ai vu deux types suspicieux qui étaient assis dans une voiture, juste devant une porte d’entrée. Je les ai confrontés et leur ai dit de partir. Ils m’ont répondu un truc du genre “Ne vous inquiétez pas madame, nous sommes des policiers en civils.” Je leur ai répondu, “Écoutez moi, je n’ai peut-être pas de diplôme mais je ne suis pas stupide, j’ai très bien vu que vous vendiez de la drogue à ces pauvres gamins !” Quand ils sont sortis de la voiture pour me faire peur, j’ai soufflé dans ma corne et Maciste et les autres sont arrivés, ils ont été obligés de fuir.



Vous n'aviez pas peur ?
Si bien sûr, mais j’ai toujours eu une grosse paire de couilles depuis que je suis gamine ! Quand j’avais 11 ans, j’étais communiste, comme mon père. J’allais voir les Chemises Noires qui avaient un petit élément rouge sur leur uniforme et je leur disais, “Eh toi, crétin, ce machin rouge c’est ce que tu as de mieux dans ton équipement !” Ils pouvaient t’envoyer dans un camp pour un truc comme ça ! Mais quoi qu’il en soit, à l’époque où je patrouillais dans les rues, beaucoup de gens m’aimaient et me protégeaient. Tout le monde dans le quartier me connaissait et m’appelait Linona (Grosse Lina) parce que j’étais un peu potelée. Ensuite, au bout d’un moment, j’ai arrêté de sortir dans les rues parce que mon mari n’avait de cesse d’essayer de me calmer. Je continuais à observer depuis ma fenêtre et si je voyais arriver le van avec les marchandises, je soufflais dans ma corne pour alerter mes “hommes” dans la rue.


OK, donc c’est comme ça que vous avez fait fuir les dealers. Mais que s’est-il passé avec les drogués ?
C’étaient eux le vrai drame. Bien qu’ils étaient la cause de beaucoup d’ennuis, ils étaient si pauvres et malheureux que mon cœur était obligé de fondre en les voyant. On ne voulait pas les chasser du quartier, nous voulions juste les sortir des rues. On les a dirigés vers l’église la plus proche et vers tous ces endroits où ils pouvaient trouver de l’aide, mais ils ont fini par être rejetés la plupart du temps. Belle charité !


Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi la plupart des personnes qui participaient à vos rondes étaient assez âgées ?
Je ne sais pas. Peut-être que les jeunes n’avaient pas le courage de le faire. En même temps, les jeunes n’étaient pas aussi attachés à ce quartier que nous l’étions. Pour nous, c’était comme si tous ces gens étaient venus pisser dans nos salles à manger. Pour les gosses c’était différent, ils ne rentraient à la maison que le soir.


Comment était Comasina avant ça ?
C’était un quartier très modeste mais c’était bien ! Tout le monde se connaissait et tout le monde s’entraidait s’il y en avait besoin. Chaque dimanche nous retrouvions nos amis au parc, nous jouions aux cartes, nous amenions les enfants avec nous. Nos enfants ont grandi ensemble, même si certains ont mal fini à cause de toutes ces conneries de drogues.


Tout le monde sait que dans les années 1970, Comasina était le territoire de Renato Vallanzasca, le légendaire et controversé Robin des Bois italien. Que savez-vous de lui ? L’avez-vous déjà rencontré ?
Non, je ne l’ai jamais rencontré. Je sais qu’il a fait pas mal de sales trucs, il a volé et tué beaucoup de gens. Mais il faut que je vous dise quelque chose : quand son gang traînait dans notre quartier, personne ne s’en est jamais rendu compte. Ce n’était rien en comparaison avec tout ce bordel des drogues qu’on a dû gérer ensuite.


J’ai entendu qu’il vous avait écrit une lettre.
Oui. Il me l’a envoyée depuis l’une des nombreuses prisons où il a été. Il avait entendu parler de moi aux infos, j’avais été interviewée à l’époque.



“J’ai pensé à revoir Vallanzasca, peut-être lui écrire une carte à Noël, mais ils n’ont pas arrêté de le changer de prison et je n’ai jamais su où l’envoyer.”


Comment avez-vous réagi en recevant cette lettre ?

Au début j’étais vraiment choquée. J’ai pensé “Oh mon dieu, que veut-il de moi ?” Et puis, comme je n’arrivais pas vraiment à déchiffrer son écriture j’ai donné sa lettre à ma concierge et je lui ai demandé son aide. Elle m’a lu toute la lettre. Vallanzasca me félicitait pour avoir nettoyé les rues auxquelles il était attaché, même s’il n’a pas grandi ici. Il disait que j’avais plus de courage que le plupart des “boss” et des bandits qu’il avait côtoyés durant sa “carrière”. Il me demandait également de l’excuser d’avoir pris la liberté de m’écrire et de ne pas avoir trop de rancœur envers lui pour ce qu’il avait fait dans le passé. Il voulait que je sache qu’il était fermement opposé au trafic de drogue, qu’aucun homme qui se respecte ne peut gagner sa vie sur un tel business. À la fin il me demandait de ne parler à personne de cette lettre. Imagine-toi, je l’avais donnée à ma concierge qui était la reine des commères, cinq minutes plus tard tout le quartier était au courant. Ils m’appelaient “l’amie de Vallanzasca”, mais tu sais quoi ? Je crois qu’ils étaient jaloux, particulièrement les femmes. Vallanzasca était un homme charmant. Ils ne l’appelaient pas “Il Bel René” e beau René] pour rien.


Avez-vous refait d’autres actions comme ça par la suite ?
Non, parfois des gens qui se trouvent dans des situations similaires viennent me voir, comme les habitants de Quarto Oggiaro par exemple. Ils voudraient que j’aille là-bas et que je les aide avec ma méthode.


Et vous y  allez ?
Certainement pas ! Je leur ai dit “Vous vous occupez de votre quartier comme je me suis occupée du mien”. Je ne vais pas aller chez les autres et règler leurs problèmes. Sans rire.



INTERVIEW : CESARE ALLEMANI

PHOTOS : LELE SAVERI

TRADUCTION : BENJAMIN DAMADE

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