Musique

Ducktails nous a parlé de piscines imaginaires et de faux balcons

Ducktails a le physique d'un étudiant en lettres à la Sorbonne fan de David Lynch, passionné de guitare sèche et encarté au Modem. Sauf qu'en vérité, il s'appelle Matt Mondanile, est guitariste dans le groupe Real Estate et s'est récemment lancé dans un projet solo estival sans bulle. Il y a quelques temps, il chantait à Berlin au West Germany, une salle de concert absurde, coincée entre deux étages d'un immeuble de logements sociaux. On a bu des Berliner Pilsner et discuté avec lui dans le noir, sur le toit un peu glauque de la salle.

VICE : Ça vient d'où Ducktails ?

Ducktails : L'histoire de cette étymologie est un peu bidon : y'a 3 ou 4 ans, j'ai enregistré une tape de 15 minutes, ma première, sur une cassette, et pour pouvoir la retrouver, j'ai gribouillé le mot « Ducktails » dessus. Je sais pas trop pourquoi, disons que c'est la première connerie qui m'est venue en tête. Et puis finalement, j'ai gardé ce nom. C'est con, parce qu'aujourd'hui je le déteste. Je ne peux plus le supporter.

Ah merde.

Ouais, je songe sérieusement à changer.

Tu choisirais quoi ?

Tu touches un point sensible : pour le moment, je n'en ai absolument aucune idée. Panne d'inspiration. Mais tu peux être sûre que dès que j'en aurai trouvé un autre, je changerai.

Et par Ducktails, tu faisais référence à la coupe de cheveux ?

Ah ah, non, en fait je pensais au dessin animé Disney DuckTales (La Bande à Picsou). Je matais ça quand j'étais petit, en revenant de l'école. J'aimais pas spécialement, en plus. Mais je me foutais toujours devant cette émission à l'heure du goûter. Une bonne madeleine de Proust télévisuelle.

T'as récemment collaboré avec Panda Bear.

Je l'ai rencontré au Portugal, l'été dernier. J'étais en tournée là-bas, et j'avais quelques jours de libre entre 2 dates. J'en ai profité pour glander un peu et faire quelques soirées. Et j'ai rencontré Panda Bear à un dîner. On s'est recroisés à une soirée, et comme il était le seul que je connaissais, je lui ai pas mal tenu la jambe, et on a beaucoup parlé. Plus tard, à Lisbonne, j'ai composé « Killin the Vibe », et j'ai repensé à Panda Bear. Comme j'aimais bien sa voix, je lui ai proposé de chanter dessus. Il m'a répondu « OK mec ! J'adore ta chanson ». Et  ça s'est bien terminé tu vois. Happy ending.

Main dans la main dans le studio d'enregistrement.

La suite est moins romantique : on n'a pas pu se revoir pour boucler ça en chair et en os. Mais avec la magie d'Internet, je lui ai envoyé l'instru, et il me l'a renvoyée avec sa voix par dessus.

J'imagine que c'est moins chiant que de devoir faire de la musique en groupe.

Le truc que peu de gens savent, c'est que Ducktails est un projet antérieur à Real Estate. Donc même au sein de Real Estate, j'étais déjà Ducktails. Pas exactement celui que l'on connaît aujourd'hui, mais disons... un Ducktails en puissance. Ceci dit, depuis que mon projet solo est un peu plus reconnu, je me sens effectivement plus épanoui dans Ducktails que dans Real Estate. Mon travail a un côté plus, hum, « intuitif ».

Quand j'écoute ta musique, j'ai l'impression que tu t'enregistres en extérieur, près d'une plage ou d'une motte de terre.

C'est ce que je faisais beaucoup au début ! Un micro, un ampli, l'air libre. Aujourd'hui, je continue à utiliser le matériel le plus simple possible. J'ai pas vraiment de studio à proprement parler, simplement quelques spots où me poser, avec mon enregistreur K7 et quelques autres petites conneries. Plus économique. Mais ça me plairait bien d'enregistrer un truc plus propre, en studio et dans un format autre que cassette. Faudrait d'abord que je me fasse des thunes, ceci dit.

Tes morceaux suivent un délire « palmiers-barbecue-piscine-voisinage calme », toute une terminologie de sentiments petit-bourgeois, mais en version carton-pâte, caoutchouc.

Des merguez en pâte à modeler ! Tu as raison. Je joue avec cette imagerie. Je trouve que le souvenir d'un souvenir est plus poétique que le souvenir en lui-même. J'aime la nostalgie un peu mielleuse, vaporeuse, vaguement à côté de la plaque. Jouer celui qui aimerait bien être un sentimental passéiste mais qui n'en est pas tout à fait un, donc surjouer.

Et t'écoutes quoi, au bord de ta vieille piscine imaginaire ?

Cleaners from Venus, un groupe anglais des années 1980 un peu sous-estimé. Eux aussi, ils enregistraient sur cassette. Très romantique, très pop. The Skaters, aussi.

Bon, ça fait dix minutes qu'on parle maintenant, et j'ai eu le temps d'analyser ton visage et ton comportement : tu fais très français, en fait.

Hé, je le prends comme un compliment. Je trouvais les Français vraiment très classes. Mais j'ai des origines italiennes et syriennes.

T'as grandi dans le New Jersey. Depuis les Sopranos, cet état qui n'est autre qu'une banlieue me semble un peu moins pourri.

Non tu déconnes, ça l'est bel et bien. Le New Jersey, c'est cool mais tu t'y fais trop chier, en permanence. Tous les jeunes se sont barrés à New York ; il ne reste plus que des familles qui veulent élever leurs enfants au calme, ce genre de trucs. Ça me casserait vraiment les couilles de vivre encore là-bas. D'ailleurs, un membre secret de Real Estate y habite encore. Mais il essaye de s'autoconvaincre que « c'est pas si grave » : il est à Jersey City, et du coup il dit que c'est « à deux pas de Manhattan », vu que c'est relié par un tunnel. Franchement, personne n'y croit.

T'as jamais vécu autre part que dans le New Jersey, en fait.

C'est cette imposture qui me permet de faire cette pop californienne synthétique. L'image que je me fais de la côte ouest, terré dans ma chambre en banlieue de New York. Je m'imagine la Californie, la chaleur, le chlore de ma piscine imaginaire, les grands murs blancs de ma maison en papier mâché.

...ton bol de céréales en polystyrène,

Que je mangerais sur un balcon imitation fer forgé, en réalité composé de mousse expansée.

 

ÉMILIE LAYSTARY

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