©2016 VICE Media LLC

    The VICE Channels

      Pourquoi les Français ne lisent-ils plus ?

      Par Théophile Pillault

      Journaliste

      juin 1, 2015

      L'intégrale des éditions Tristram dans leurs bureaux, à Auch. Toutes les photos sont de Théophile Pillault.

      « L'édition 2015 du Salon du Livre de Paris a rencontré un vif succès avec 180 000 visiteurs, 3 500 auteurs, 1 200 éditeurs... » Ainsi claironnait le tout-puissant Syndicat national de l'édition à la mi-avril 2015. Le truc, c'est que c'est à moitié faux. Tout ne baigne pas dans la littérature française, c'est même l'inverse.

      Selon le panel détaillants GFK 2014, le livre reste la première industrie culturelle de France. L'INSEE certifie qu'en 2013, l'industrie pesait 3,9 milliards d'euros sur le territoire français. Mais le réel est plus crade. Librairies et éditeurs se meurent en silence. L'année dernière, seulement un Français sur deux a acheté un livre neuf. Et parmi eux, plus d'un million a acheté du Guillaume Musso. Dans la foulée, le livre de l'ex-compagne de François Hollande Valérie Trierweiler, Merci pour ce moment , s'écoulait à 600 000 copies. Katherine Pancol flirte avec les 400 000. La littérature en France, c'est eux. En fait, le dernier coup littéraire commis sur le marché du livre remonte à 2012, lorsque les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont sorti la traduction du Karoo de Steve Tesich, roman écoulé à 50 000 exemplaires en France.

      Jean-Hubert et Sylvie, des éditions Tristram.

      Récemment, je suis allé à Auch rencontrer Sylvie Martigny et Jean-Hubert Gailliot. En 1989, ils fondaient les éditions Tristram pour publier le Discours aux animaux de Valère Novarina. Depuis, le binôme a découvert Mehdi Belhaj Kacem, édité Kenneth Anger, Ezra Pound, la quasi-totalité de l'œuvre d'Arno Schmidt et accueilli des traductions d'Hunter S. Thompson, J. G. Ballard ou William T. Vollmann.

      Ces grands auteurs du siècle passé et de celui-ci hantent le catalogue Tristram – sûrement le meilleur de France. Personne ne le sait car personne ne lit. Ce qui est d'après eux « désolant mais tout à fait normal ». Ventes truquées, auteurs pilonnés, écrivains-autistes, cauchemar climatisé et mondes intérieurs : ils nous ont dit pourquoi les gens ne lisaient plus.

      Hunter S. Thompson et un fusil sur une affiche promotionnelle Tristram.

      VICE : Est-ce encore un atout pour un auteur de vivre à Paris ?
      Jean-Hubert Gailliot et Sylvie Martigny :
      Ça ne l'a jamais été. Tout dépend du plan de vie que les auteurs ont en tête. La psychologie de l'auteur contemporain est massivement rythmée par la reconnaissance. Les écrivains qui ont mal à comprendre que la littérature est – et à toujours été – un truc archi-minoritaire. Si tu prends les chiffres de vente réels des auteurs du milieu du siècle passé, tu te rends alors compte que des livres séminaux, cultes et toujours lus, oscillaient entre 1 000 et 2 500 exemplaires vendus. C'est-à-dire précisément les mêmes chiffres qu'aujourd'hui. En gros, lorsque seulement 600 personnes passent en caisse avec ton livre, c'est désolant mais tout à fait normal.

      Donc les ventes n'ont pas baissé.
      C'est ça, les ventes n'ont jamais baissé. Il y a juste quelque chose qui s'est monté tout autour de la littérature. La vie littéraire répond à toute une série de rites, tableaux de vente, rentrée littéraire, prix, récompenses, soutiens publics, etc. Tout ça participe à une certaine métafiction de la littérature. L'édifice est branlant mais continue à tenir debout. Certains y voient une imposture, d'autres considèrent qu'il s'agit d'un effort collectif, pertinent, pour maintenir des digues créatives.

      Tous ces efforts rendent presque risible l'audience actuelle. On ne parle pas d'un public pelliculaire pour rien. Et là, on te donne de vrais chiffres – car ces chiffres constituent un autre tabou du monde de l'édition.

      Ce n'est pas rare qu'un livre se vende à 100 exemplaires. Ton livre à ce moment-là, il est mort.

      À quel point les livres ne se vendent-ils pas ?
      Eh bien, il y a énormément de livres qui se vendent à moins de 500 exemplaires, tout éditeurs confondus. De Gallimard à Grasset en passant par P.O.L. Et dans ces livres-là, beaucoup ne dépassent pas les 250 exemplaires vendus. En fait, ce n'est pas rare qu'un livre se vende à moins de 100 exemplaires. Ce qui signifie dans ce cas que tu en mets un petit millier d'exemplaires en librairie, que tu as 0 réassorts et 90 % de retours. Ton livre à ce moment-là, il est mort. Il sera pilonné et ne paraîtra jamais plus.

      C'est violent.
      Cela signifie surtout que la carrière littéraire de ton auteur, elle pèse 100 bouquins. À moins que l'on se rende compte que c'était un chef-d'œuvre et qu'un gamin lui redonne vie vingt piges plus tard, comme on a pu le faire parfois pour certains textes. On nage dans une économie où chaque exemplaire compte. On gagne les lecteurs un par un, on les perd par paquet de dix.

      Qui sont vos lecteurs ?
      À toi de nous le dire ! La première fois que j'ai vu quelqu'un lire un ouvrage Tristram c'était dans le métro, en 1994. C'était Cancer, de Mehdi [Belhaj Kacem, N.D.L.R.]. Mehdi avait alors 18 ans. Il était fascinant et la presse avait été généreuse. Je pense que nous nous sommes alors attiré un lectorat post-ado, tourmenté, romantique, prêt à s'ouvrir les veines, comme ses personnages. Beaucoup des manuscrits que nous recevions alors relevaient de ces esthétiques. La traduction du Tristram Shandy de Laurence Sterne a été lue par des universitaires, Lester Bangs et Patti Smith nous ont amené les rockers, etc.

      Un stock de « La Bonté des Femmes » de J.G. Ballard.

      Qui lit J.G. Ballard en France ?
      Ballard ici, ça concerne 3 000 personnes. La Foire aux Atrocités a connu plus de succès.

      C'est un mec accessible ?
      Il est affectueux et extrêmement accessible. Un mec drôle, aussi. À l'époque il nous avait conseillé de reprendre la communication de Chirac, qui depuis le Royaume-Uni, semblait défectueuse... Physiquement il était d'aspect aussi inoffensif que son œuvre ne l'est pas.

      En fait, nous nous sommes très vite aperçu que, par capillarité, nos lecteurs pouvaient passer d'un auteur à un autre. L'effet de catalogue fonctionnait. Nous étions parvenus à forcer la curiosité. Notre principe est simple : nous faisons un livre si nous pensons être les meilleurs pour le faire. Si c'est Tristram qui le fait, l'ouvrage sera mieux défendu, dans de meilleurs termes. Autant de bonnes raisons, toutes profitables à l'œuvre. Hollywood Babylone de Kenneth Anger pouvait être édité depuis 30 ans, nous seuls l'avons fait. Après ça, tout le monde nous a dit : « ça ne pouvait être que Tristram. »

      Pourquoi d'ailleurs avoir maintenu Tristram dans la petite ville d'Auch ?
      Aujourd'hui, exercer le métier d'éditeur à Paris ne présente que des inconvénients. Tu payes tes locaux une fortune, les distractions sont nombreuses... En gros tu es contre-performant sur tout. Faisons un rêve – ou un cauchemar. Imagine-toi un attentat géant au Salon du Livre, qui décimerait tous les professionnels de l'édition hexagonale. Bien ; si le milieu devait repartir, ce ne serait pas à Paris. J'aime à penser que ce serait de la même façon que nous avons monté Tristram. Dans l'indépendance, et porté par des gosses autodidactes. Des gosses fauchés, sans réseaux, embusqués au fond du Gers.

      Il y a de plus en plus de gens qui écrivent. Qui se projettent dans le fait d'être publiés. C'est devenu une annexe du développement personnel.

      Comment les jeunes auteurs réagissent-ils devant l'effondrement de la littérature ?
      Ça dépend. Certains ne croient pas les résultats des ventes, pensant que l'éditeur truque les chiffres pour ne pas payer les droits. Nous, on est pédagogue. On empêche les gens de rêver. Direct. On explique que l'on va faire tout est ce qui est humainement possible pour défendre les projets d'édition, que personne n'est à l'abri d'un succès d'estime, mais qu'il est raisonnable de s'attendre à une catastrophe.

      Pourtant les gens continuent d'envoyer leurs manuscrits chez les maisons d'édition.
      Oui. Les éditeurs en reçoivent de plus en plus. C'est une nouveauté. Chez Tristram, c'est deux par jour. Il n'y a pas moins de lecteurs qu'avant, mais il y a de plus en plus de gens qui écrivent. Qui se projettent dans le fait d'être publiés. C'est devenu une annexe du développement personnel. Tous milieux socio-culturels confondus.

      C'est formidable d'entretenir un journal intime. Vouloir le donner à lire en place publique, pour la légitimation, la récompense, le statut – c'est différent.

      Comment vous réagissez devant ces jeunes « auteurs » ?
      Sylvie est diabolique, c'est elle qui pose à chaque fois la question qui tue aux auteurs qui nous amènent leurs premiers projets : « est-ce que vous lisez ? » Moi je ne la pose plus. Je suis gêné de connaître la réponse dans neuf cas sur dix. La réponse c'est souvent : « Non je ne lis pas car je fais autre chose. Non je ne lis pas car je ne veux pas me faire influencer. » Ce qui est la négation de tout geste littéraire ! Là on est loin de Thompson qui retapait mot à mot le texte du Gatsby le Magnifique de Fitzgerald, juste pour ressentir l'effet de pouvoir sortir de telles phrases.

      Un courrier de soutien envoyé par William T. Vollmann à Tristram après les attentats du 7 janvier 2015. Vollmann vient de sortir « Tout le monde aime les Américains – et autres enquêtes en Afrique et dans le monde musulman » chez Tristram, près de 350 pages de journalisme d'investigation.

      Il y a quelque chose d'un peu minable dans cette confession de Thompson.
      Difficile de juger le fétichisme des autres... Côté certitudes, je ne vois pas comment quelqu'un qui se passionne pour l'art d'écrire, avec ses différents niveaux d'apprentissage et de sophistication, peut passer à côté de la formation de son outil. L'écrire est soumis à la technique. L'écriture s'apprend. L'expression personnelle immédiate à 99 % de chance d'être un cliché absolu.

      Il faut même un certain temps à un jeune écrivain pour comprendre que la littérature commence par la destruction du cliché. Mehdi Belhaj Kacem a lu tous les titres de la Comédie Humaine entre 9 à 13 ans. À 13 ans, sa mère lui mettait entre les mains Les Chants de Maldoror de Lautréamont. Puis l'aventure surréaliste, les situationnistes, etc. Lorsque nous l'avons rencontré, il avait 17 ans et sa pensée était élaborée par les grands auteurs. Chez lui, chaque pensée était faite phrase. Il était écrivain, et n'avait aucun effort à faire pour que son idée, sa sensation, puisse devenir une phrase littérairement intéressante. Mais le geste initial était la lecture.

      Bret Easton Ellis est sûrement l'écrivain qui a fait le plus de tort à la littérature française contemporaine.

      À moins de souffrir d'autisme, et d'avoir pu développer des mondes intérieurs dans une forme de génie monstrueux – et on a rencontré dans le passé de jeunes gens dans ce cas –, je ne vois pas comment parvenir à la littérature autrement. Aucun intellect ne se monte ex nihilo. Lorsque l'on demande aux jeunes écrivains que l'on croise ce qu'ils lisent, on leur demande en fait : « à quel autre type de discours vous êtes-vous déjà frottés dans votre vie ? »

      L'équipe Tristram au cours de la session d'enregistrement du « Discours aux Animaux » à Saint-Émilion, le 4 juillet 1987. Au centre, en haut : Sylvie Martigny. Au centre, en bas : Jean-Hubert Gailliot. Valère Novarina est en bas à gauche.

      Cette idée est également véhiculée par la carrière des artistes d'aujourd'hui. Frédéric Beigbeder vient de la pub, Jeff Koons est à l'origine trader.
      Bret Easton Ellis est sûrement l'écrivain qui a fait le plus de tort à la littérature française contemporaine. La dope, les marques, le lifestyle, etc. En vingt piges, ses épigones ont tous pensé pouvoir faire de la littérature à partir des livres de l'auteur américain. L'art occidental avance en ruptures – d'un académisme à un autre. De quoi doit-on s'extraire aujourd'hui ? Peu le savent, et visent souvent à côté de la cible. Pour critiquer un classicisme, il faut le maîtriser.

      Tu sais, avec Sylvie on s'est rencontrés dans un lycée français à Vienne ; Sylvie avait 16 ans, moi 17. On s'est barrés avec quelques livres sous le bras, sans notre Bac, et on a passé notre vie sans écrire le moindre CV. Le chemin de traverse que l'on a emprunté s'appelle Tristram. Nous n'avons jamais eu besoin de nous désengluer de quoi que ce soit. Le cordon a été tranché net dès le départ.

      Les éditions Tristram viennent de publier « Artaud et la théorie du complot » de Mehdi Belhaj Kacem.

      Théophile est sur Twitter.

      Thèmes: Tristram, France, lecture, français, livres, Salon du Livre de Paris, littérature, littérature française, Guillaume Musso, Valérie Trierweiler

      Commentaires

      Top Stories