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      Tracer avec les derniers résidents de la zone d'exclusion de Tchernobyl

      November 21, 2012

      La catastrophe de Tchernobyl dépasse de loin tous les autres désastres nucléaires qui se sont produits depuis le jour où Ernest Rutherford a trouvé la manière de casser le noyau d'un atome et révolutionné la manière de massacrer des gens à grande échelle. Le 26 avril 1986, une fusion du cœur du réacteur de la centrale de Tchernobyl a libéré une somme massive de radiations. La zone autour de Tchernobyl a été évacuée, forçant les gens vivant dans un périmètre de 30 km – la zone d'exclusion – à quitter leur maison et tous leurs biens.

      Malgré tout, et en dépit de la garde montée par les soldats ukrainiens autour de la zone d'exclusion, des milliers de personnes sont rentrées chez elles, en toute illégalité, et apparemment sans se soucier du fait que leur environnement immédiat menaçait gravement leur santé et celle de leurs enfants. Moins de 200 personnes sont encore en vie aujourd'hui, et beaucoup de familles comptent de très jeunes enfants, tous gravement malades. Mais sans infrastructures de santé accessibles dans la zone, ils se retrouvent au dépourvu.

      Le photographe Jake Baggaley s'est rendu à Obihodi, le seul village de la zone d'exclusion qui compte encore des habitants, afin de documenter leur vie et de multiplier par dix ses risques de pécho un cancer horrible. J'ai appelé Jake pour parler de son séjour à Tchernobyl.

      VICE : Salut Jake. Pourquoi avoir décidé de visiter Tchernobyl ?
      Jake Baggaley : Mon frère m'a parlé de Tchernobyl et de ce qui s'y était passé environ un an avant que je me rende sur place. J'ai fait beaucoup de recherches dessus, j'ai trouvé une certaine beauté au lieu, et j'ai voulu y aller. J'étais censé faire des recherches pour un projet photographique l'année d'après, et j'ai tout envoyé chier pour aller à Tchernobyl. Je suis rentré en contact avec plus d'une dizaine d'associations et l'une d'elles – Chernobyl Children's Life Line – m'a répondu, donc j'y suis allé avec eux.

      Cool. À la base, tu projetais de prendre des photos, ou tu voulais juste aider ?
      J'y suis allé pour prendre des photos. Tchernobyl est un sujet qui a beaucoup été documenté, et je voulais trouver un nouvel angle. Mon projet se concentre sur Obihodi, le seul village de la zone d'exclusion qui compte encore des habitants, des enfants, des familles.

      Tu veux faire passer un message avec ces photos ?
      Je voulais éveiller les consciences, montrer ce qui se passait là-bas et les gens qui choisissaient de vivre dans cet environnement forcément hostile. Ce qui est sorti de ce projet, c'est un livre qui rassemble 60 photos montrant le contraste entre les gens évacués de la zone – qui vivent aujourd'hui dans de grandes villes et mettent tous leurs problèmes sur le compte des radiations – et les gens qui vivent encore dans la zone radioactive et qui tentent d'en faire abstraction.


      Un médecin dans un centre de soins situé à 60 km de la zone d'exclusion

      Ça ressemble à quoi, la vie dans la zone d'exclusion ?
      C'est loin d'être facile. Il n'y a ni école, ni centre de soins parce qu'il est illégal d'y vivre. Tous les enfants étaient très, très malades, ils avaient le cancer et un système immunitaire affaibli. Mais leurs parents semblaient ignorer tout du fait que les radiations étaient la cause de ces problèmes.

      Mon dieu, c'est horrible. Et c'est pas terrible de la part des parents.
      Ouais, c'est ce que je me suis dit. Je m'en fous, si les vieux veulent retourner dans leur maison et mourir à cause des radiations, parce que c'est leur décision, mais on n'a pas laissé le choix à ces gosses, ils vont mourir de façon précoce après avoir eu une vie de merde. 

      Il y a des services publics là-bas, quand même ? Genre l'eau et l'électricité ?
      Non, tout est autogéré. Ils cultivent et élèvent leur propre nourriture, et ils utilisent l'eau des puits. Mais c'est loin d'être sain, parce qu'avec l'incendie, un nuage de cendres radioactives s'est déposé sur la terre, et tous les légumes sont empoisonnés.


      Une vue de Pripiat, la plus grande ville de la zone d'exclusion, aujourd'hui désertée

      Les légumes les empoisonnent ?
      Ouais, et les animaux qui mangent l'herbe aussi. Ils aggravent vraiment leur cas.

      Si les gosses ne vont pas à l'école, qu'est-ce qu'ils font de leur temps ?
      Je ne sais pas vraiment. La plupart étaient très malades. Je suis allé dans le village, et j'ai rencontré une famille avec trois enfants. Deux d'entre eux étaient alités, et, d'après ce que mon interprète m'a dit, ils passaient vraiment tout leur temps au lit tellement ils étaient faibles. L'un d'eux avait un cancer, et l'autre avait un système immunitaire défaillant – elle était handicapée mentale et physique. Elle avait seulement un doigt. Qu'est-ce que ces gosses feront en grandissant ? S'ils grandissent.

      Les parents n'essayaient pas de sortir de la zone d'exclusion pour faire soigner leurs enfants ?
      Non. Il y a un prêtre qui vit près de la zone d'exclusion et qui parvient à tromper la vigilance des gardes pour y pénétrer. Les parents lui font célébrer des messes pour leurs enfants. On dirait qu'il n'y a que la religion dont ils se soucient.


      Le maire fait visiter à Jake l'un des villages construits pour l'évacuation

      C'est illégal d'entrer dans la zone d'exclusion ?
      Eh bien, c'est illégal d'y vivre. Pour y pénétrer, il faut une escorte militaire et un chauffeur. En gros, dans les anciens pays de l'Union soviétique, tout ce qui est déclaré illégal est très facile à contourner, pourvu qu'on en ait les moyens.

      Ça dérangeait les militaires qui t'accompagnaient de voir que des familles vivaient là-bas ?
      Non, il semble qu'il y ait un arrangement entre les gardes et les habitants de la zone d'exclusion. Des gens âgés m'ont dit que les gardes leur fournissaient des trucs qu'ils se procuraient en dehors de la zone.

      Tu vois ça comme de la corruption ou de la gentillesse ?
      Je pense que c'est par simple gentillesse. Dans le village où je suis allé, ils n'ont pas fait mention de quelconques interactions avec les gardes.


      Cette femme vit à l'intérieur de la zone. Elle a trois enfants, et est enceinte du quatrième.

      Tout le monde était malade dans la ville ? Ou y'avait des gens qui s'en sortaient bien ?
      Non, beaucoup de personnes âgées avaient l'air d'aller. Enfin, d'aller comme des personnes âgées, quoi. J'ai rencontré des octogénaires en bonne santé, mais la majorité des gosses étaient malades. Les parents n'hésitaient pas à me dire ce qui n'allait pas avec leurs enfants, mais ils n'admettaient jamais que le problème, c'était l'endroit où ils avaient élu domicile.

      Qu'est-ce que tu as prévu d'aller prendre en photo après ça ?
      Je veux aller en Sibérie, mais ce ne sera probablement pas avant l'été prochain, parce que la Sibérie c'est impossible en hiver. Un ancien flic qui faisait la circulation a décidé de devenir un messie. Il a commencé une nouvelle religion et a emménagé dans les montagnes. Il est connu à l'international, et maintenant il a sa propre communauté et sa propre église au sommet de la montagne. Les villages qui vivent en contrebas acceptent l'idée de messie, ce qui me semble fou, donc je vais le pister.

      Ça m'a l'air bien. Merci Jake !

       

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      Thèmes: photos, Obihodi, Jake Baggaley, tchernobyl, Cancer, zone d'exclusion, catastrophe nucléaire

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