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      Une interview avec un expert en kétamine

      March 4, 2011

      Les structures chimiques des huit arylcyclohexylamines les plus courants

      Certains chimistes travaillent sur la face cachée de l’industrie pharmaceutique. Comme leurs homologues légaux, ils œuvrent pour synthétiser des drogues dans l’espoir qu’elles provoquent des effets thérapeutiques sur leurs consommateurs. Mais ils ne bénéficient pas de gros budget ou de l’aide d’agences de publicité, et les médecins ne se font pas soudoyer à grands renforts de stylos ergonomiques ou de serviettes de plage en tissu éponge pour distribuer leurs produits. Leur publicité est due uniquement au bouche à oreille et aux articles comme celui que vous vous apprêtez à lire.

      La création de ces produits chimiques est un exploit d’interdisciplinarité ; le plus souvent, le pharmacologue, le chimiste, le prescripteur, le toxicologue et l’animal de laboratoire sont le même être humain. Les drogues sont développées ainsi depuis les premiers jours de l’histoire ­médicale – depuis peu, la pratique de l’auto-expérimentation se voit stigmatisée, et par conséquent ceux qui l’exercent doivent garder le mystère quant à leurs activités parallèles. M. en fait partie.

      M. est un des chimistes les plus respectés dans son domaine. À lui seul, il a popularisé et découvert de nombreuses nouvelles drogues pour les distribuer sur le marché gris. Ses récentes recherches sur la kétamine et ses variantes chimiques ont produit un nouvel anesthésiant dissociatif qui s’appelle la methoxétamine et qui a récemment trouvé son chemin dans les narines et les anus d’expérimentateurs du monde entier. La methoxétamine est un produit de la Raison ; chacun de ses atomes est le résultat d’une étude minutieuse réalisée de façon indépendante grâce à un budget ridicule. Mais le succès de drogues telles que la methoxétamine n’entraîne pas nécessairement de grands profits pour ses inventeurs. En réalité, ils se lamentent du destin incertain qui attend les produits chimiques qu’ils fabriquent. Nous explorerons ici même le grand dilemme bioéthique auquel sont confrontés les chimistes pharmaceutiques clandestins.

      Vice : Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser aux hallucinogènes dissociatifs ?
      M. :
      Quand j’étais jeune, j’ai été gravement blessé suite à un bombardement de l’IRA à Londres. J’avais 13 ans. Ma main gauche a dû être amputée après l’explosion. J’ai été soumis à un stress psychologique que la plupart des gens ne peuvent imaginer. En tout cas, ça m’a poussé à m’intéresser aux états d’altération de la conscience. Quand tu perds un membre, surtout dans le cadre d’une expérience traumatique comme la guerre, il y a de fortes chances que tu finisses avec un membre fantôme en train d’agoniser quelque part dans ta tête.

      Je vois. Le traitement du membre fantôme est une des grandes énigmes de la neuroscience. Est-ce que vous avez essayé la thérapie de la boîte à miroir de Ramachandran ?
      Oui, j’ai lu Phantoms in the Brain et j’ai essayé beaucoup de choses. Mais ce truc est impossible à traiter. Dieu sait combien de drogues on m’a prescrites pour ça. Des antidépresseurs, des antiépileptiques, des myorelaxants – aucun n’a vraiment marché. Les antalgiques opiacés traditionnels ne parviennent pas toujours à calmer les douleurs entraînées par un membre fantôme. On m’a prescrit de fortes doses de Demerol – de la péthidine – mais j’ai dû rendre le flacon à mon médecin parce que ça ne me soulageait pas du tout. Quand je suis revenu, il était sidéré. Il m’a dit : « On ne m’avait jamais rendu de péthidine ! » La souffrance est parfois si forte qu’elle vous fait décrocher de la réalité. ­Dépourvu d’analgésique efficace, j’ai fini par ressembler à un aliéné – je me contentais de me balancer sur une chaise, parfois pendant une journée entière. Tout ce qui peut ­calmer ma douleur est un don des cieux.

      Et qu’est-ce qui parvient à calmer votre douleur ?
      J’ai découvert il y a très longtemps que la kétamine et les cannabinoïdes soulageaient ma main fantôme. Je suis ­persuadé que ces classes chimiques fonctionnent en dénaturant l’image corporelle de façon à ce que les déclencheurs de douleur se suppriment progressivement. J’ai expérimenté des distorsions proprioceptives intenses suite à des injections intramusculaires de PCP, comme si mon corps était devenu une maquette proportionelle de l’homonculus ­sensitif. Mais ce ne sont pas des distorsions ni des ­hallucinations, en un sens, puisque les effets sont ­correctifs : les hallucinogènes dissociatifs font juste disparaître mon membre fantôme. Et ce n’est pas une réponse idiosyncratique : je ne suis pas le seul à avoir fait cette ­expérience ; trois articles au moins ont été publiés dans des revues scientifiques quant à l’efficacité de la kétamine pour traiter la douleur du membre fantôme. Certaines ­cliniques anglaises en ont distribué dans ce but, sous la forme d’un sirop artificiel immonde au goût de citron. Il va sans dire que tout est passé par mon derrière afin de détourner mes papilles gustatives de cette horreur, mais même cette ­alternative présente ses inconvénients… Ça laisse les fesses collantes et sucrées, par exemple.

      Fascinant. Je n’aurais jamais cru que l’effet thérapeutique de la kétamine sur un membre fantôme pouvait être strictement psychogène – une sorte d’antihallucinatoire proprioceptif, quoi. Récemment, il y a eu une expérience sur la kétamine et l’illusion de la main en caoutchouc. On faisait une perfusion de kétamine aux sujets, et ils ressentaient des caresses rythmiques administrées par un pinceau motorisé sur une main en caoutchouc dans leur champ de vision, comme s’il s’agissait de leur vraie main. La kétamine peut donc à la fois supprimer et incarner un appendice illusoire. Quand vous étiez étudiant, vous travailliez dans la pharmacologie généraliste, sur les analogues de la phenmétrazine(2), c’est bien ça ?
      C’est ça. Après avoir obtenu ma licence en biochimie, j’ai entamé un master en neuropharmacologie. J’ai fait la synthèse d’une gamme d’analogues de la phenmétrazine et j’ai quantifié leur puissance anorexigène. Mais pour le besoin de ces expériences, il faut tuer des rats. On nous apprend à employer des mots nobles comme sacrifier, mais en réalité ils font juste venir un technicien de laboratoire qui explose la tête du rat ou la coupe en deux avec une paire de ciseaux. Je ne pouvais pas vivre avec ça sur la conscience. Alors je suis devenu professeur.

      Qu’est-ce que vous faisiez ?
      J’enseignais la neurobiologie, ça faisait partie de mon cursus. Puis j’ai quitté l’université pour mener une sorte de recherche indépendante.

      Vous avez été le premier à évoquer les effets des cannabinoïdes synthétiques comme le JWH-018, bien avant le Spice Gold, et à réagir sur le desoxypipradrol, le 1-ethynylcyclohexanol, le 5-APB et la methoxétamine. Vous avez pas mal de cordes à votre arc, si j’ose dire.
      Après mon diplôme, j’ai parlé avec des gens qui partageaient les mêmes centres d’intérêt que moi, et j’ai eu l’occasion de rencontrer de nombreux spécialistes en chimie organique. Le plus souvent, ces gens cherchaient quelqu’un qui avait étudié la pharmacologie pour leur suggérer des drogues prometteuses, et tout est parti de là. Moi, j’ai arrêté la chimie synthétique, j’ai mis mon réfrigérant Liebig au placard à cause des visites de la police et de la paranoïa croissante qui me ­gagnait. Et puis surtout, j’avais promis à mon ex que je laisserais cette vie de côté avant qu’on ait des problèmes. Elle travaille dans la toxicologie clinique et sait parfaitement quel genre de ­dégâts peut occasionner une attitude imprudente.


      1 Ie suis conscient que vous faites face à un mot octosyllabique qui pourrait bien vous couper toute envie de lire cet échange, mais ne vous laissez pas abattre par les barrières du vocabulaire. Les concepts évoqués sont relativement simples – du moins quand j’en parle. Les arylcyclohexylamines sont une classe chimique qui comprend un groupe d’aryles rattaché au cyclohexane. Ils comprennent une classe pharmacologique diverse de stimulants, d’opioïdes et d’hallucinogènes dissociatifs comme le PCP et la kétamine. En général, leur squelette chimique ressemble au schéma ci-contre.

      2 La phenmétrazine est un analogue bicyclique de l’amphétamine qui est devenu légendaire depuis l’interruption de ses essais cliniques. C’est le petit favori des aficionados des psychostimulants, et aussi de John Lennon.


      La methoxétamine : une drogue dissociative pas comme les autres

      Les pharmacologues capables de proposer de nouvelles structures chimiques sont très demandés. Certains vendeurs­ gardent un groupe de doctorants sous la main qui agissent en tant que conseillers dans la sélection et la synthèse de nouvelles drogues.
      Eh bien, je fais des recherches sur des composants. J’en ai suggéré certains qu’il aurait été intéressant de synthétiser pour une société. J’ai participé à une enquête sur la relation structure-activité chez un bon nombre d’arylcyclohexylamines, en suivant la même ligne qu’Alexander Shulgin et son groupe de recherche. Je me concentrais surtout sur les aryles et les substitutions du PCP, et sur les hallucinogènes dissociatifs similaires à la kétamine, dont certains sont vraiment très, très prometteurs.

      Lesquels en particulier ?
      Le 3-MeO-PCP et le 3-MeO-PCE sont des drogues incroyables. Elles peuvent réellement guérir, vu que le groupe 3-methoxy suggère une affinité avec les récepteurs opiacés μ(3), et supprime les pensées maniaco-dépressives qui peuvent faire du PCP une drogue dérangeante et désagréable. Les 3-methoxy provoquent de grands fous rires et une énergie sexuelle illimitée. Le 3-MeO-PCP entraîne une immobilité intérieure, comme si tous les mauvais côtés du subconscient étaient adoucis. À 15 mg, je me suis dit que le 3-MeO-PCP était probablement la drogue la plus fabuleuse que j’avais jamais essayée et qu’elle avait tout pour supplanter le LSD. C’est à mourir de rire, et c’est moins aléatoire et brouillon que la kétamine. J’avais l’impression d’être Peter Sellers dans le rôle de l’inspecteur Clouseau déambulant dans un monde peuplé de Charlie Chaplin désespérés. J’ai ri à en pleurer. Les arylcyclohexylamines ont un potentiel thérapeutique énorme, mais on peut facilement en abuser.

      Oui, on dirait bien que la methoxétamine a déjà été ­accueillie à bras ouverts.
      La molécule de la methoxétamine est une chose que je gardais en tête depuis trois ans. Je savais que ça pouvait donner quelque chose de fantastique : elle contient tous les groupes nécessaires pour produire un hallucinogène dissociatif parfait. Je pensais que c’était l’équivalent de la kétamine, mais sans effet de stress. J’ai fini par trouver quelqu’un qui était intéressé, puis qui en a préparé une fournée, et quand je l’ai testée… j’étais époustouflé. Elle a un grand potentiel antidépresseur. Un marchand était intéressé, il en a synthétisé pour le distribuer, et la machine était lancée. Maintenant il y a plein de contrefaçons sur le marché, des analogues de la tilétamine(4), et que sais-je encore. Je n’étais pas étonné que ça fasse un tabac, mais j’étais vraiment surpris par la volonté des laboratoires chinois de la synthétiser. Il y a quelques années, les laboratoires chinois ne produisaient pas d’arylcyclohexylamines. En Chine, les gens suspectés de commercialiser de grandes quantités de kétamine étaient exécutés.

      À Singapour, les dealers de kétamine s’exposent à 15 coups de canne sur le derrière... en plus de l’exécution. C’est un métier un peu risqué, j’ai l’impression. À l’époque où vous travailliez avec ces produits, vous avez subi un épisode ­psychotique – qu’est-ce qui s’est passé ?
      C’était ma responsabilité de tester ces produits afin de ­déterminer s’ils étaient toxiques. C’est contre mon éthique de diffuser des drogues non testées à d’autres personnes, ce serait comme balancer une substance inconnue en phase IV d’un essai clinique. Je savais parfaitement que ces arylcyclo­hexylamines avaient de quoi devenir des drogues extrêmement populaires. Pendant un moment, j’ai utilisé quotidiennement la methoxétamine pour apaiser la douleur de mon membre fantôme, et ça a fini par influencer mon jugement. Ces derniers temps, je n’allais pas très bien parce que mon chat adoré, Nesbitt, venait de mourir. Il avait 22 ans. Je m’y attendais mais ça m’a beaucoup affecté. J’ai eu des comportements autodestructeurs sans même m’en rendre compte. J’ai testé une dose intramusculaire de 50 mg de 3-MeO-PCP et j’ai fini dans un état catatonique – c’est ce qu’on m’a dit par la suite.

      La mort d’un animal de compagnie qu’on aime est une chose que je ne souhaite à personne.
      Ma petite amie est rentrée à la maison et m’a retrouvé au-delà d’Alpha du Centaure. La première chose que je me rappelle, c’est l’ambulance dans laquelle je me suis retrouvé, avec des auxiliaires médicaux qui me posaient des tonnes de questions sur la drogue et les doses que j’avais prises. Apparemment, j’étais un vrai légume. J’ai découvert plus tard qu’ils croyaient que j’avais essayé de me suicider parce qu’ils avaient trouvé des pages noircies de complaintes en tous genres près de mon ordinateur. Ça m’a pris un temps monstre pour les convaincre que ces insultes avaient été écrites il y a des années, dans le cadre d’une thérapie où il faut écrire ses sentiments sur un papier afin de les exorciser. Il m’a fallu trois semaines pour les persuader que je n’étais pas un suicidaire, mais un pharmacologue étudiant les arylcyclohexylamines. On ne la leur avait encore jamais faite, celle-là.

      Pourquoi est-ce qu’ils vous ont gardé pendant trois ­semaines entières ?
      Au départ, je n’avais pas vraiment toute ma tête à cause des effets secondaires de la drogue. Ils ont dû se faire des idées en voyant que j’avais pris du PCP. Mais quand j’étais sous médicaments, ils ont remarqué que je ne réagissais pas comme les autres patients et ils ont fini par conclure que je n’avais aucun problème. Je me suis senti un peu comme Randle McMurphy. Si vous pensez devenir un peu dingue, passez une quinzaine de jours dans un hôpital psychiatrique. J’ai rencontré des gens vraiment fous là-bas, à côté desquels je me sens juste un peu excentrique.

      Et qu’est-ce qui s’est passé quand vous avez été libéré ?
      C’était l’erreur de trop pour ma petite amie qui m’a dit qu’elle ne pouvait plus supporter de me voir m’autodétruire. Quand je suis revenu, elle était déjà partie, Nesbitt était toujours mort et tous les arylcyclohexylamines que j’étudiais avaient été confisqués et détruits.

      C’est vraiment terrible. Alexander Shulgin a toujours dit que les hallucinogènes dissociatifs ne pouvaient pas agir en tant que drogues psychothérapeutiques, et John Lilly a découvert que même lorsqu’un consommateur pense que la kétamine ne fait plus effet, il reste une dissociation sous-jacente qui l’empêche d’être dans un état complètement normal.
      Même si je savais tout ça, je ne tenais pas compte des éléments qui montraient que je me trompais. Les arylcyclohexylamines enclenchent de nombreux systèmes de récompense dans le cerveau avec les antagonistes des récepteurs NMDA et l’affinité du récepteur opiacé μ. Ils permettent l’abus et l’échappatoire dans le fantasme. J’ai déjà divagué sur des produits chimiques que je n’avais testés qu’une ou deux fois. J’ai fini par réaliser que les dissociatifs avaient un côté très sombre dont les psychédéliques sérotoninergiques sont dépourvus.

      Oui. Un utilisateur de methoxétamine a dit avoir vécu un moment psychotique assez étrange après avoir pris un ­hallucinogène dissociatif. Il a caressé les seins d’une ­inconnue de façon impulsive, comme s’il était contrôlé par une force extérieure. Un automatisme presque identique – qui impliquait aussi une caresse de seins – a été subi par John Lilly, sous l’influence de la kétamine. Peut-être que la ­suppression d’une impulsion à palper les poitrines est régie par le récepteur NDMA.
      En voilà une belle idée d’étude scientifique ! Il nous reste tellement de choses à apprendre sur le cerveau humain.



      3 Le récepteur opiacé μ est réputé initier les effets euphoriques de l’héroïne. Un travail récent de J.V. Wallach sur la pharmacologie du 3-MeO-PCP a montré qu’il n’avait aucune affinité avec le récepteur opiacé μ, ce qui suggère que la methoxétamine pourrait être également un opioïde insignifiant. Cela ne veut pas dire que la methoxétamine n’est pas agréable et qu’elle ne crée aucune dépendance, mais qu’elle produit des effets à travers un mécanisme pharmacologique différent.

      4 La tilétamine est le premier composant du Telazol, un calmant utilisé par les vétérinaires pour anesthésier les ours polaires, les élans et les otaries. Ses effets sont souvent décrits comme « froids et cliniques », même si cela n’a pas empêché de nombreux vétérinaires d’en abuser.


      Le psychonaute John Lilly est à l’origine de ce schéma qui montre les effets de la kétamine selon la dose administrée, et il a fait un rapport de ses expériences (en parlant à la troisième personne)a : « Plus tard, John a découvert qu’il y avait un effet persistant qui durait plusieurs heures. La courbe décroissante n’est pas complètement retombée à zéro. On a découvert plus tard que cette surestimation était causée par cet effet persistant qui n’avait pas été relevé lors des premières expériences. »
      © 1988, 1997 de John Lilly. Tiré de
      The Scientist: A Metaphysical Autobiography, John Lilly, MD, avec la permission de Ronin Publishing, Berkeley, CA. www.roninpub.com.

      Qu’est-ce que vous donneriez comme conseil aux ­personnes qui veulent essayer la methoxétamine ?
      Si les gens prenaient leurs responsabilités, ce serait un excellent début. Mais la plupart des personnes ne connaissent pas la signification du mot « responsable » et on voit des accidents tout le temps. Des gens ont déjà fait des overdoses de methoxétamine. Il y a une fille suicidaire qui s’est rendue à l’appartement de son copain, a trouvé un sac rempli d’une poudre qu’elle n’a pas reconnue et a décidé de se tuer avec, sans savoir qu’il s’agissait de methoxétamine. Elle n’a rien eu, mais ça a fini dans les journaux. Je viens de voir aussi qu’en Suède, une personne est morte après s’être injecté de la methoxétamine et du MDAI en intraveineuse.

      Attendez, c’est quoi cette histoire ?
      Oui, elle s’est injecté 100 mg de methoxétamine et 400 mg de MDAI.

      Et cette personne est morte ?
      Oui, elle a eu des problèmes cardiaques et elle est morte. Si je ne m’étais pas autant impliqué, la methoxétamine ne serait même pas sur le marché. Je me sens encore coupable. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser : « Si j’avais fermé ma gueule, cette chose ne serait jamais arrivée. » Mais certaines personnes m’ont contacté pour me remercier car la methoxétamine les a aidées. L’effet antidépresseur de la methoxétamine est immédiat et il dure très longtemps. Le dosage est assez bas pour ne pas affecter la vessie comme le fait la kétamine. Il y a un côté très positif, mais quand un accident aussi grave qu’une overdose arrive, tu ne peux que te sentir comme une merde.

      J’avais demandé au chimiste David Nichols son avis sur toutes les morts et les amputations dues au 4-MTA et à la bromo-DragonFly, et il m’avait confié être « profondément dérangé ».
      C’est tout à fait naturel d’être dérangé par ce genre de trucs, à moins d’avoir une personnalité psychotique. Je sais juste une chose : à cause de moi, un être humain est mort. D’une certaine façon, c’est un fardeau que porte chaque personne qui introduit une drogue sur le marché. Prenez la thalidomide : on l’utilise toujours pour soigner la lèpre – enfin je crois qu’on dit « la maladie de Hansen » ­maintenant. Je suis sûr que si Wilhelm Kunz est encore ­vivant, il fait toujours des cauchemars sur les malformations de naissance dans les années soixante, peu importe le bien que ça fait aux lépreux.

      Pas forcément. Louis Fieser ne s’est pas senti coupable d’avoir inventé le napalm.
      Oui : il y a bien un faible pourcentage de la population qui souffre de troubles de la personnalité et ne ressent ni empathie ni culpabilité, et qui peut commettre des atrocités pareilles. Comme je l’ai dit tout à l’heure, je fais partie des gens qui n’arrivent même pas à voir un animal se faire tuer.

      Il ne faut pas vous en vouloir pour ça ; toutes les innovations technologiques ont le pouvoir de faire du mal aux gens.
      C’est ma culpabilité de catholique. On peut exclure un garçon du catholicisme, mais on ne peut pas exclure le catholicisme d’un garçon, et il m’arrive parfois de chercher à ressentir de la culpabilité. On peut exclure un garçon du 3-methoxyl-arylcyclohexylamine, mais on ne peut pas exclure les 3-methoxyl-arylcyclohexylamines du garçon, il paraît. En tout cas, j’espère que ce n’est pas le cas.
       

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