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      Jacob Holdt n’est pas un hippie

      March 11, 2010

      Par Henrik Saltzstein, portrait : Camilla Stephan

      Jacob Holdt est l’un des plus grands photographes américains, et il n’est même pas américain. Son livre American Pictures a révolutionné la photo documentaire, en même temps qu’il a projeté une lumière nouvelle sur l’Amérique profonde des années soixante-dix. Les Américains, assez logiquement, ont eu envie de se l’approprier. Mais en réalité, il est danois.

      Avant d’accoucher de American Pictures, Holdt a dû faire face à de multiples plaintes déposées contre lui en raison de son activisme dans divers groupes d’extrême gauche ; c’est pour cette raison qu’il a quitté le Danemark, dans le but de rejoindre des groupes armés d’Amérique latine. Il a été trahi, a parcouru environ 80 000 kilomètres de part et d’autre du continent américain et s’est retrouvé à traîner avec des gangsters, des junkies, des prostituées et des membres du Ku Klux Klan. Ses parents, alertés par les lettres qu’il leur envoyait depuis là-bas, lui ont fait expédier un appareil photo Canon à 30 dollars pour qu’il conserve une trace de tout ce qu’il vivait. Cinq ans plus tard, il était en possession de plus de quinze mille photos.

      Holdt voyage encore aujourd’hui, et repasse régulièrement voir les gens qu’il a pris en photo. Il amène même son fils de 2 ans avec lui dans les ghettos les plus pauvres d’Amérique, pour qu’il ne devienne jamais un connard de raciste. Ce n’est pas étonnant de la part d’un mec qui a ­reversé tous les profits de son bouquin à la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud et qui dit que le meilleur moyen de lutter contre le viol homosexuel est d’enlacer son attaquant. En plus du petit entretien qu’on a eu, Holdt est tellement gentil qu’il a bien voulu nous filer quelques-unes des photos qu’il a prises d’un tueur en série nommé Dave, chez lui en famille.

      Vice : Tu pourrais nous parler de ces nouvelles photos ?
      Jacob Holdt :
      J’ai rencontré Dave en 1996 grâce à son frère, Snoopy, que j’ai pris en stop dans le courant de l’année 1991. Moi, j’avais laissé ­tomber l’aventure quelques années auparavant, depuis que plus personne ne prenait des gens en stop. Snoopy attendait une caisse pour l’avancer depuis trois jours quand je suis arrivé. Lorsque nous nous sommes mis à parler, il m’a avoué que son frère et lui avaient tué plus de gens qu’il ne ­pouvait en compter. Naturellement, j’étais sceptique et je l’ai déposé là où il devait se rendre.

      Il avait vraiment tué des gens ?
      Je ne le savais pas encore, mais cinq ans plus tard je me suis mis à faire des recherches – avec un journaliste, qui était aussi intrigué que moi par cette histoire de tueur en série. Apparemment, deux jours après que je l’ai déposé, il se serait infiltré dans une maison, aurait massacré une famille entière et arraché l’estomac de la mère au couteau – elle a d’ailleurs survécu. Il n’y avait plus de raison de douter de son histoire.

      Et c’est ce qui vous a motivé à rechercher son frère, Dave ?
      J’étais curieux de comprendre d’où leur venait toute cette haine, et d’apprendre comment des gens peuvent en arriver à ce niveau de désespoir. Dave et sa famille vivaient au milieu d’un désert marécageux et tous les gens du coin avaient peur d’eux.

      Ils ont été gentils avec vous, pourtant.
      Ils nous ont d’abord accueillis en nous menaçant avec des flingues, mais ça a été simple de sympathiser avec eux. Ils ne recherchent que l’amour et l’acceptation. Évidemment, je savais que Snoopy m’aiderait à me faire accepter. J’ai vu Dave et sa femme se mettre sur la gueule et foutre des branlées à leurs gosses. M’interposer n’aurait servi à rien. Je veux dire, quand quelqu’un vous reçoit chez lui, il n’est pas très recommandé de critiquer son mode de vie. Je me contentais juste d’observer et d’aider autant que je pouvais. En faisant ça, je voulais qu’ils croient en eux-mêmes. Dave et Snoopy n’ont pas tué des gens parce qu’ils les haïssaient, mais plutôt parce qu’ils se haïssaient eux-mêmes.

      Et, au mois de mai de l’année dernière, vous leur avez rendu une nouvelle fois visite.
      Ouais. J’ai amené une amie à moi là-bas, et quand je lui ai dit que nous allions rencontrer des tueurs en série, elle a pensé que je blaguais. Quand nous sommes arrivés chez Dave, la ­pelouse de devant était couverte de sang. J’ai pensé : « Oh non, pas ça ! », mais il s’est avéré que le sang était celui d’une de ses vaches.

      Il venait de la tuer ?
      Oui. Il m’a dit qu’il s’était mis une murge la nuit précédente et qu’il s’était entraîné à viser sur sa vache. Alors qu’elle cherchait à s’échapper, il a pris son fusil à pompe, l’a poursuivie dans son vieux pick-up et l’a tuée.

      Vous êtes à deux doigts de rire !
      Que faire d’autre ? La spirale infernale de vio­lence, de haine et de désespoir, tout ça est allé tellement loin dans cette famille... Tu vois cette photo de la fille de Dave, Mel ? Elle est en train de regarder la photo de son oncle Snoopy, que j’ai prise en 1991. Quand il est sorti de prison en 2003, il l’a violée – sa propre nièce. À présent, c’est elle qui est en prison.

      C’est complètement horrible.
      Eh bien, je suis plutôt dogmatique dans mes choix – si je ne l’avais pas été, j’aurais toujours préféré la beauté à la laideur, le plaisir à la peine. Tu te souviens de ce que les hippies disaient ? « Amusons-nous, bla bla bla... » Pour moi, c’est juste égoïste, et penser de cette façon ne m’aurait mené nulle part. Je n’aurais jamais fait American Pictures sans avoir été choqué par ce genre de gens.
       

      Snoopy, le frère de Dave, après s’être fait prendre en stop par Holdt, en 199

      Comment vous êtes-vous mis à bosser sur American Pictures ? Je veux dire, vous étiez parti pour faire la révolution, non ?
      Oui, et au lieu de ça, je me suis mis à crapahuter dans les réunions en faveur de la guerre du Vietnam. À Chicago, j’ai rencontré une jeune fille noire de 18 ans qui m’a hébergé dans sa famille, dans un quartier uniquement peuplé de noirs. Voir à quel point la communauté noire était aliénée par les médias a joué un rôle crucial pour moi.

      Mais vous n’aviez pas encore commencé à prendre des photos à ce moment-là ?
      Non, mes parents m’ont envoyé un appareil photo en 1972, et ça n’a été d’abord qu’un moyen plus rapide de tenir mon journal de bord. Je n’avais aucune expérience de la photo, et lorsque je montrais mes clichés à de vrais photographes, ils faisaient de drôles de têtes. Néanmoins, ils m’ont appris quelques trucs, comme enrouler du papier toilette rose autour du flash et l’introduire juste derrière les lampes, des choses comme ça...

      Quand t’es-tu rendu compte que ce que tu faisais pouvait s’investir dans le cadre d’un plus large projet photo ?
      Au début, je cherchais juste à trouver un endroit où dormir et rester un peu. Mais, en 1973, j’ai vu une exposition photo et je me suis dit que je pourrais moi aussi présenter mes photos et raconter les histoires qu’il y avait autour. Je n’ai jamais pensé que mes photos étaient intéressantes par essence.

      Pourtant, beaucoup de gens sont fascinés par votre travail et sont convaincus que vous avez un très haut niveau technique...
      Mais je ne suis pas photographe – pas plus que n’importe qui d’autre muni d’un appareil photo. J’ai à peine pris plus d’une photo en douze ans, après la sortie de American Pictures. Mon vrai talent, c’est d’être accepté chez les gens que je prends en photo. Une fois que j’y suis, il ne me reste plus qu’à viser et appuyer sur un bouton. Les gens m’envoient souvent des photos de SDF qu’ils ont pris dans la rue, mais en toute ­honnêteté, ça m’ennuie. Tout le monde peut prendre de telles photos.

      Ça vous a toujours été facile d’accéder chez les gens ?
      Non, du moins pas tout de suite. J’ai passé deux années à me faire agresser à chaque fois que je pénétrais dans un quartier noir. J’ai donc dû me contenter des campus universitaires. J’ai rencontré des étudiants noirs, et peu à peu leur opinion sur moi a changé, ils m’ont fait rencontrer leur famille, leurs amis, et parmi ceux-ci certains étaient de vrais voyous.

      Mais, en réalité, qu’est-ce qui a vraiment changé ?
      C’est simple : j’ai arrêté d’être raciste. J’avais peur d’eux, parce qu’on m’avait répété : « N’y fous pas les pieds », ou encore : « Fais attention en allant là-bas. » Lorsque vous êtes terrifié à ce point, vous dégagez des ondes négatives. Vous dites à ces gens que vous avez peur d’eux et que vous avez raison de les craindre. C’est le principe même du racisme, et c’est ce que j’essaie de montrer quand je parle de American Pictures aujourd’hui.

      Ça n’a pas l’air d’être aussi facile que ça en a l’air.
      Ça n’arrive pas du jour au lendemain, mais quand vous acceptez quelqu’un, il vous accepte en retour. Passé ces deux années, je n’ai plus jamais été agressé, peu importe où j’allais. Mais j’ai toujours eu à prouver qui j’étais. Chaque fois que je débarquais dans une nouvelle ville, un nouveau ghetto, les gens m’appelaient « Boss Man » parce qu’ils pensaient que j’étais un flic infiltré. Tu vois, tout le monde avait les cheveux longs à l’époque, et surtout les flics infiltrés. Puis j’ai commencé à tresser ma barbe, et ça m’a ­vraiment ouvert des portes.

      Ça ne tenait qu’à ça ?
      Presque toujours. Comme quand je devais aller au Mexique ou au Canada pour faire renouveler mon visa, parce que c’était gratuit là-bas, alors que ça coûtait 10 dollars aux États-Unis, somme que je ne pouvais pas me permettre de dépenser. Quand j’essayais de revenir, avec mon air de hippie, en pleine administration Nixon, je devais improviser. Des amis canadiens me prêtaient leur Cadillac, j’en remplissais le coffre avec des bibles pour me faire passer pour un représentant, et comme ça, je rentrais sans trop de difficultés. J’avais aussi une perruque à ­cheveux courts pour les cas de force majeure.

      Classe. Mais comment tu faisais pour te payer le développement de tes pellicules ?
      J’allais donner mon sang une fois par semaine – ça me rapportait deux dollars. J’envoyais toutes mes pellicules chez ma petite amie à Washington, elle les stockait pour moi. J’allais chez elle une fois par mois pour les développer, mais au bout d’un moment elle en a eu marre et elle a voulu qu’on se marie. J’ai eu peur qu’elle détruise toutes les pellicules si je continuais à la faire attendre, j’ai donc décidé de les rapatrier chez une ex saine d’esprit à New York.

      Vous aviez beaucoup de petites amies à l’époque ?
      Si vous voyagez comme je l’ai fait, vous n’avez pas le choix. C’est pourquoi je me revendique vagabond. C’est une philosophie différente.

      Comment ça ?
      Eh bien, un aventurier voyage d’un point A à un point B, alors que le vagabond voyage dans une troisième dimension – celle où vous vous prenez aussi des pains dans la gueule. J’ai réalisé bien après que si j’avais eu le choix, je ne serais sûrement pas allé là où je voulais aller : c’est-à-dire derrière les apparences, au-delà.

      Donc il ne s’agissait pas juste de draguer à droite à gauche dans tout le pays ?
      Je n’étais pas aussi insensible. J’ai reçu beaucoup d’amour de leur part, et vice versa. Ça m’a permis de continuer. Mais, bien entendu, les clochards ne peuvent pas se permettre d’être trop exigeants, et ce n’est pas comme si j’avais apprécié la compagnie de toutes les femmes que j’ai rencontrées. Mais je ne pouvais pas dire non, ni aux femmes, ni aux hommes d’ailleurs.

      Vraiment ?
      Oui. Pas mal de fois, j’ai croisé le chemin de « vieux dégueulasses », comme je les appelle. Je n’étais pas gay, mais ils me faisaient mal au cœur, et en même temps, j’étais fasciné par la haine d’eux-mêmes qui émanait d’eux. Mais au final, toutes les choses que j’ai vues et les expériences que j’ai vécues étaient géniales. Je vivais les meilleurs moments de ma vie, et les gens doivent comprendre ça lorsqu’ils voient mes photos.

      La femme de Dave, Connie, en train de corriger leur fille Mel chez eux, en 1996


      Dave montrant à sa fille aînée, Mary, comment charger un fusil, en 1996


      Mel devant une photo de son oncle Snoopy en 1996


      La mère de Dave en 1996, tenant une photo de son troisième fils, qui purge actuellement une peine de prison à perpétuité


      Dave en compagnie des restes de la vache qu’il a tuée la veille, en 2009


      Dave avec le plus jeune des deux enfants que sa fille Mary a laissés derrière elle, en 2009

       

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