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      J’ai dit oui à tous les types qui m’ont accostée dans la rue

      Par Judith Duportail

      Journaliste indépendante

      septembre 21, 2015

      Photo via Flickr

      « Tu veux pas faire connaissance ? » Samedi, 19 heures. Station République, sur la ligne 3 à Paris.

      « OK », je réponds. Le mec marque un temps d'arrêt. Il me regarde, histoire de checker que je ne me fous pas de sa gueule. « C'est vrai, tu veux bien ? », dit-il en se marrant. « J'ai pas l'habitude ! » Moi non plus, j'ai pas tellement l'habitude.

      Mais pendant deux semaines, j'ai décidé de répondre oui à tous les dragueurs de rue. Histoire de voir ce qui se passe. J'ai eu envie de savoir qui ils sont, si leurs techniques fonctionnent, s'ils comprennent qu'on soit saoulées parfois. Avec pour seule limite, mon instinct. Quand j'étais en primaire, mon institutrice nous avait expliqué qu'on avait tous en nous « une petite alarme, comme sur une voiture ». Même si la personne en face te dit de ne pas t'inquiéter, que tout est normal, il faut écouter ton bip-bip quand il résonne dans ta tête et te barrer. C'était un excellent conseil. Ce type-là n'enclenchait aucun warning dans mon cerveau.

      Évidemment, on avait l'air un peu gauche. Moi qui m'étais arrêtée brutalement, droite comme un i en face de lui, assis sur un petit siège, les mains jointes. Hicham*, Judith, on a fait les présentations. J'avais une robe rose qui lui plaisait pas mal.

      « J'adore Paris parce que les femmes vous mettez des robes roses classes comme ça ! » Le type vient de Picardie et joue au foot. Il me demande mon âge. « Quoi, t'as 29 ans ? Je te crois pas », il me sort, déçu. Je tente de le relancer, de poser des questions : « c'est pas trop dur la vie de sportif ? Tu viens d'où en Picardie ? » Il répond par oui ou par non, grommelle. Silence, blanc, silence. « Je vais pas te retarder, Judith, y'a sûrement ton homme qui t'attend, hein », il a finalement lâché, sans rigoler cette fois. J'ai attendu le métro deux minutes à côté de lui sans rien dire, sans savoir où me foutre, comme quand t'es dans l'ascenseur avec ton méga boss. Une fois dans la rame, j'ai mis mes écouteurs, il s'est assis le plus loin possible de moi. Cette expérience ne pouvait pas commencer plus mal. Je venais de me faire jeter par un dragueur de rue.

      Photo via Flickr

      Quelque peu désorientée par la tournure qu'avait prise cette expérience, j'ai poursuivi et fait la connaissance d'un autre mec, que j'appellerais ici Monsieur Fat Relou. De retour d'une séance de running que je m'étais infligée un dimanche histoire de tendre vers la bonnassitude, ce dernier m'accoste en bas de chez moi.

      « Sportive, Mademoiselle ? » « J'essaie », je réponds, bonne pâte. Il a la quarantaine et porte une parka beige. Une tronche de bon père de famille. Les pires. « C'est bien, ça ! Mais êtes-vous sûre d'être bien maintenue ? Parce que je veux dire, y'a quand même du matos hein, si vous voyez ce que je veux dire ! » Je ne réponds pas. « Hein ! » Pour être sûr que j'avais bien capté son message, il a mimé une paire de seins en faisant la moue. « Si j'osais, je vous demanderais de toucher ! Allez, j'ose ! Je peux ? J'ai de l'argent si vous voulez ! » Je coupe court. Dans ces cas-là je la joue hyper polie mais très ferme, comme j'ai vu faire ma pote assistante sociale qui sait trop se faire respecter. « Non Monsieur, je veux rentrer chez moi, vous me mettez très mal à l'aise, n'insistez pas. » Je suis très claire. Je ne peux pas m'empêcher de penser que si le mec me viole et qu'il y a une enquête de police, je ne veux pas qu'on m'accuse d'avoir été ambiguë. Triste. Il se fout de ma gueule : « Ooooh mais fallait le dire si t'étais pas à l'aise avec ton corps », il répond, moi je file, et referme vite la porte de mon immeuble derrière moi. Toutes les filles ont expérimenté plusieurs fois ces rencontres avec des énergumènes du même genre. Je constate toutefois avec bonheur qu'en vieillissant j'attire moins les pervers. Entre 14 et 18 ans environ, y'en avaient pas mal des sales types qui me proposaient d'aller à l'hôtel, mimaient des cunnilingus avec leurs doigts en me regardant, exprès quand j' étais avec ma mère et qu'elle regardait ailleurs, pour bien me mortifier. Il y a quelque chose dans la fragilité de l'adolescence qui devait les exciter.

      Mon karma a fini par tourner. Il ne fallait pas perdre espoir. J'ai rencontré Yacine.

      Parmi le lot de mecs qui m'ont abordée dans la rue durant cette quinzaine, j'ai compté pas mal de rebeus. Je me suis posé la question de changer les consonances de leurs prénoms pour ne pas risquer d'alimenter une forme de racisme, mais cela aurait été te mentir. J'en ai d'ailleurs parlé à Yacine. « Ah ouais y'en a beaucoup qui te draguent ? C'est sûrement parce qu'on a de meilleurs goûts en femmes ! », m'a-t-il répondu en se marrant. Il a, sans sourciller, envoyé bouler ma tentative d'analyse façon sociologie du dimanche. Pas grave. Yacine et moi étions assis sur un banc en fer forgé couleur rouille au-dessus du parc de Belleville, dans le 20e. Une vue sur tout Paris à nos pieds. Des six mecs dont j'ai fait la connaissance au cours de ces deux semaines, il est de loin mon chouchou.

      Le mec avance qu'il ne drague jamais dans la rue sauf « cas exceptionnel, genre une belle femme comme toi ».

      Bon déjà, faut le reconnaître, Yacine est maxi beau gosse. Peau couleur caramel au beurre salé, de longs et épais cils noirs comme s'il avait du mascara. Carré le mec, genre tu dois te sentir trop bien quand tu cales ta tête sur son épaule et qu'il te caresse les cheveux le matin au réveil. Ouais ouais, j'ai imaginé tout ça. Il m'a abordée en proposant de partager un joint. « J'suis en détox, mais je veux bien fumer une clope », je réponds.

      Y'a plein de monde autour de nous, des enfants qui jouent, des touristes, je me sens en sécurité. Je me sens même bien. Je tire un peu sur le joint. Yacine est vendeur dans une boutique de téléphones portables à Saint-Lazare. « Faudra venir Judith ! » Il habite aux Lilas, en Seine-Saint-Denis. Il avance qu'il ne drague jamais dans la rue sauf « cas exceptionnel genre une belle femme comme toi ». Évidemment ! « Je cherche à me caler, à être sérieux, tu vois. Je veux une petite famille, le pavillon comme mes parents, c'est normal, je vieillis. J'ai 30 piges moi. » Il ne pense pas rencontrer la femme de sa vie dans la rue, mais ça l'amuse. Parfois ça marche, parfois il se fait envoyer bouler.

      « C'est vrai que ça doit être relou pour vous les filles de vous faire aborder, certains mecs ils font ça mal, ils sont irrespectueux. Mais moi, les filles, je vous suis plus. Mon ex tu vois elle râlait quand elle se faisait draguer par des "gros lourds" mais elle râlait aussi quand elle se faisait pas draguer. Elle disait qu'elle se sentait moche et tout. Non mais sérieux ! » C'est pas désagréable de l'écouter causer sur la complexité des relations hommes-femmes, Yacine. Il rigole tout le temps, on dirait un stand-uppeur. J'apprécie son côté bavard qui nous évite des bons vieux blancs gênants. Il ne m'a pas trop posé de questions sur mon travail mais s'est intéressé à des petits détails, m'a demandé si je n'avais pas mal aux pieds avec mes talons ou ce que je faisais comme sport. Je pense que c'est ce qui a permis à notre rencontre d'être aussi sympathique. On papote bien 40 minutes, on se quitte en se claquant la bise et j'accepte de lui donner mon numéro. Il m'appelle pour vérifier que je ne lui en lâche pas un faux. Avec les autres, le ton de l'échange a toujours changé quand j'ai confié être journaliste.

      Photo via Flickr

      Comme à République, un mardi soir. J'attends une pote, en retard, je me cale sur un banc à côté du bar-restaurant l'Indiana. Arrive un bonhomme, pochette verte sous le bras. « Dis-moi que c'est pas ton mec qui t'attend, s'il te plaît, dis-le moi ! » Ça me fait rire. Abdelkarim a 23 ans, vit à Saint-Denis et a repris selon ses dires « une formation ». On n'en saura pas plus car dès que je réponds à sa question sur « ce que je fais de beau dans la vie », il se braque. « Ah bon ? T'es journaliste ? T'es franc-maçon alors ? Arrête de mytho, t'es franc-maçon. Ou ton père ? » Il enchaîne. Théorie du complot et critique des médias se mélangent. Les attentats de Charlie Hebdo ont été selon lui commandités par Hollande pour booster sa popularité. « Tu crois que Kouachi il serait allé tuer tout le monde avec sa carte d'identité sur lui ? Et pourquoi les médias n'ont rien dit quand Israël tuait des enfants à Gaza ? Des enfants ! Pourquoi vous montrez pas les images des enfants trucidés ? Il faut pas croire les journalistes », il claque, l'air dur, bien loin du badinage d'il y a à peine quelques minutes.

      Ce discours de méfiance exacerbée je le connais, je l'ai rencontré plusieurs fois sur le terrain et je le comprends autant qu'il m'attriste. Au milieu de ses critiques j'essaie d'identifier lesquelles me semblent constructives, je cherche à ne pas le bullshitter sur ce que je connais de la réalité des médias. Je lui dis qu'on parle bien entendu des offensives israéliennes, mais qu'on ne peut pas montrer des images d'enfants éventrés, nulle part, c'est trop violent. Je lui parle aussi de la loi du mort au kilomètre. C'est une règle non écrite à l'œuvre dans toutes les rédactions selon laquelle les morts prennent de la valeur journalistique en fonction de la distance à laquelle ils se trouvent. « Tu peux trouver ça affreusement cynique – ça l'est – mais c'est la réalité pure et simple. » Abdelkarim ne veut rien entendre, rien savoir.

      Je cherche une zone de consensus mais je me sens comme une mouche qui se cogne obstinément contre une vitre en tentant de sortir. Il enchaîne avec les médias « mécréants » qui donnent « exprès » une mauvaise image des religions, de l'Islam en particulier. Ça fait longtemps qu'il prépare ce discours, ça se sent que ça mijote depuis des plombes dans son cerveau façon pot-au-feu. Je lui tiens le crachoir une bonne demi-heure, et le quitte avec un sentiment d'amertume. Fallait-il dire à ces inconnus que je suis journaliste ? Cela déplace la conversation sur moi alors que je cherchais à parler d'eux.

      Photo via Flickr

      Le lendemain, je me fais accoster par deux étudiants à côté de la Sorbonne, dans le 5e. Attablés en terrasse, ils m'ont proposé de boire une bière. Les loustics, étudiants en histoire et sciences politiques, sont hyper surpris que j'accepte. Là encore la conversation vrille quand à mon tour je décline mon identité. « Tu fais un article pour VICE ? Moi je ne lis que la presse internationale, de bien meilleure qualité. Le Monde c'est devenu de droite et ne parlons même pas de Libé », crache l'un d'entre eux en dodelinant sa tête de minot bouclé, barbotant peinard dans son arrogance. Il veut travailler dans la « diplomatie ou le lobbying. Même si les deux se rejoignent » ajoute-t-il, manifestement hilare.

      À la fin de notre demi, son pote se casse prendre le bus, moi je marche avec Matthieu, le frisé, jusqu'au métro. On ne sait pas trop quoi se dire, je rigole nerveusement toutes les trois minutes, je crois que je ne l'aime pas trop. Il enchaîne les banalités sur les chaînes d'information en continu, la « dictature de l'émotion », les « mêmes images qui passent en boucle toute la journée ». J'ai moins de patience qu'avec Abdelkarim, j'en ai marre. Au moment de se quitter, il tente le tout pour le tout. « Tu veux pas venir chez moi ? J'suis pas loin. On sera plus... » Il s'arrête. Je me demande bien comment il va finir sa phrase, le petit poulet. De quel attribut du sujet il va habiller sa proposition indécente. On est boulevard Saint-Michel, en plein jour, la lumière est blanche, elle pardonne rien, on est sobre, je lui reconnais une certaine dose de courage. C'est pas comme si ça allait de soi qu'on rentre ensemble, pas comme s'il était cinq heures du mat' et qu'on s'était roulé des pelles toute la soirée.

      Plus quoi, alors ? Je reste bien silencieuse, je le regarde, je l'aide pas du tout.

      Si j'étais sympa je pourrais sourire d'un air entendu ou même décliner sans lui laisser le temps de finir, je pourrais même avoir la délicatesse de faire comme si je n'avais pas compris et filer en m'écriant « olala, je suis en retard ! » Mais je prends un plaisir sadique à le regarder bafouiller. Je veux le voir cracher sa Valda.

      « Plus heu... plus... enfin... plus tranquilles », il lâche. T'as deviné, j'y vais pas. « Bah pourquoi t'as bu un verre avec nous alors ? », marmonne-t-il en partant. « De toute façon Judith c'est un prénom de suceuse. » Il demande pas son reste, crache son fiel et se casse. M'est avis qu'il est pas encore complètement mûr pour la diplomatie, le Matthieu.

      *Tous les prénoms ont été modifiés. Judith est sur Twitter.

      Thèmes: tribune, France, oui, drague, harcèlement de rue, drague de rue, expérience, Paris, métro

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