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      Jordan Richter, de « Video Days » à l’Islam

      August 23, 2012



      Video Days, le vidéo Blind sortie en 1991 et réalisée par Spike Jonze, a défini un nouveau standard pour les vidéos de skate. Cette vidéo fait partie du panthéon des tapes, en lice pour le titre de meilleure vidéo de skate de tous les temps. Si vous êtes l’heureux possesseur d’une planche à roulette – et non pas d’un longboard tout pourri – et que vous ne savez pas de quoi je parle, cliquez ici, et rendez-vous dans 24 minutes.
      La team Blind était composée d’un mélange unique de personnalités, sélectionnées par Marc Gonzalez, boss de Blind, pour leur approche inédite du skate. Guy Mariano, Rudy Johnson, Jason Lee, Jordan Richter, et bien sûr Le Dude lui-même, ont défini ce qu’allait devenir le skateboard au cours des décennies à venir. Aujourd’hui encore, ces types sont plus que jamais d’actualité. Et parmi ces légendes, il reste cependant un nom dont les gens se souviennent moins bien : Jordan Richter.
      Jordan, qui a récemment déclaré dans Behind the scenes: Video Days Reunion Shoot Part 1 of 3 qu’il se considérait comme le Mike McGill de la team Blind, faisait majoritairement du vert dans sa part, à une époque où plus personne n’en faisait. C’est seulement bien plus tard que les skaters se sont rendus compte que les nollies et les lip tricks que Jordan sortait sur la rampe préfiguraient le retour du vert – quelques années plus tard, le truc était big à nouveau.
      Quand la team Blind de l’époque Video Days s'est séparée, la plupart des mecs qui la constituaient sont devenus des stars. Pas Jordan. Au début des années 1990, alors que les pros roulaient tout doucement et balançaient leur board en l’air en espérant replaquer quelque chose, Jordan, dans sa part sur la Whatever de New Deal, skatait très proprement, et surtout très vite, à des milliers d'années-lumière de tout ce qui se faisait à l’époque. Après cette apparition, Jordan a soudainement disparu de la circulation : il a changé de team, plus personne n'avait de nouvelle de lui, et des rumeurs commençaient à circuler à propos d'un éventuel breakdown de LSD, au terme duquel il avait trouvé la foi dans l’Islam et était devenu chauffeur de taxi. Jordan avait pris le chemin le plus casse-gueule de tous les membres de chez Blind.
      Il a récemment été l’objet d’un documentaire, Wayward Son, à propos de sa vie de skateur, sa foi Islamique et son retour au skate. Il s’est avéré que la plupart des rumeurs étaient véridiques, en particulier celle qui disait qu’il avait pris 30 timbres de LSD d’un coup – mis à part que ce LSD était de la merde, et qu’au lieu de lui exploser le cerveau, ces trips l’ont juste sévèrement empoisonné, pendant plusieurs années.
      Aujourd’hui, il dirige la Jordan Richter Skateboard Academy, et skate pour la marque Green Issue Militant Products, pour qui il vient de réaliser la pub ci-dessous, qui montre qu’il en a toujours autant en réserve.



      VICE : La team Blind de l’époque Video Days était entièrement composée de mecs fous. Est-ce que tu l’es toujours autant ?
      Jordan Richter : Personnellement, j’ai pas mal changé depuis cette époque, mais les autres ont tous gardé l’empreinte de la team. J’ai revu Mark quand on a fêté les vingt ans de la vidéo, et c’est toujours le même. Pareil pour Jason. Ils sont restés les mêmes, peu importe ce que le succès a fait d’eux. Pour ma part, je ne suis plus du tout le même qu’il y a vingt ans, pour de nombreuses raisons. Je me suis toujours un peu senti à l’écart, pas à cause d’eux, ni parce que je ne voulais pas m’intégrer, mais parce que j’ai dû passer par pas mal d’épreuves assez dures pour le gamin que j’étais. Ceci dit, j’ai adoré faire partie de cette vidéo – ça a été un tournant dans l'histoire du skate, et même si je n’avais pas l’impression de faire les choses comme je voulais, je suis extrêmement fier d’y avoir participé.

      Quand as-tu commencé à t’éloigner du skate ?
      Entre 1995 et 1996. Je suis tombé gravement malade après avoir pris du LSD, qui s’est avéré être de la mort-aux-rats. J’ai dû arrêter le skate pendant plusieurs années avant de retrouver la forme. À ce moment-là, j’étais encore chez New Deal. Ma santé était trop précaire, je ne pouvais plus continuer. Quand je suis revenu au skate, j’ai signé chez Goodtimes Skateboards avec Peter Hewitt, Adam McNatt et Dave Leroux – une super team – mais je n’étais toujours pas complètement remis. Je n’ai jamais complètement arrêté le skate ceci dit, je ridais comme ça, de temps en temps.

      Tu as pris un tournant religieux assez inattendu. Tes parents sont juifs, je crois.
      Mes parents sont tous deux décédés, mais oui, ils étaient juifs. Nous venons d’une famille Ashkénaze, ce qui veut dire que nos ancêtres sont Européens. Allemands, pour être précis. Mes parents n’étaient pas très pratiquants, je ne suis allé que cinq, six fois à la synagogue. Notre Judaïsme ne s’exprimait qu’à travers notre fierté et notre nationalisme. Je suis le seul enfant de la famille à ne pas avoir eu de bar mitzvah. Dans notre entourage, on nous considérait comme de vrais moutons noirs.

      Qu’est-ce qui t’as fait te tourner vers l’Islam ? Le skate a longtemps été vu comme quelque chose de rebelle et d’illégal, même si il est aujourd’hui devenu un sport mainstream. Vu la manière dont l’Islam est considéré, surtout aux États-Unis, est-ce que tu voulais, en te convertissant, retrouver ce sentiment de rébellion ?
      Tu veux dire, le côté « Skateboarding is not a crime » ? Être Musulman n’est pas un crime. Ma conversion à l’Islam n’avait rien à voir avec une quelconque rébellion, mais au contraire plutôt un moyen de mettre un peu d’ordre dans ma vie. Je voulais devenir quelqu’un de bien, j’étais à la recherche de quelque chose de plus spirituel.

      J’ai l’impression qu’avec la démocratisation du skate, on a perdu cette liberté, ce côté individualiste, dans le bon sens du terme, que l’on pouvait trouver avant. La créativité a été balayée par l’arrivée des grosses marques et je trouve ça dommage. Enfin, c’est juste mon opinion, j’espère que quelqu’un pourra me prouver le contraire.

      Le changement le plus important a eu lieu après ma guérison. J’ai pris conscience que personne autour de moi n’avait changé, que c’était toujours la même merde, les mêmes gens avec les mêmes habitudes de merde, les mêmes problèmes de merde et aucun d’entre eux n’essayait de se sortir de là. Il fallait que je me barre. J’ai commencé à beaucoup lire, et à écouter du rap conscient – les rappeurs qui m’ont le plus influencé à l’époque étaient KRS-One, PRT, Rakim, Tenor Saw, Nitty Gritty et King Kong. Je m'intéressais aussi à l’Afrocentrisme. Même si je demeure un descendant de Juifs européens, je m’identifiais plus à la communauté noire qu’à la mienne. J’ai vraiment été à la recherche d’une nouvelle identité. J’ai cherché un sens à ma vie, et il m’est apparu sous la forme de Malcolm X. Pour faire court, j’ai beaucoup prié.

      Ça doit être dépaysant de se convertir à l’Islam, surtout dans le sud de la Californie.
      Oh oui. Après ma conversion, je me suis installé dans un petit appartement, tout seul. Je m’accrochais toujours à ma carrière de skateur, mais ça n’allait pas vraiment fort. Ce n’est pas que je n’avais plus envie de skater, c'est juste que je ne me sentais pas assez fort pour résister à certaines mauvaises habitudes que j’avais quand je trainais dans le milieu. Mes vieux potes me manquaient beaucoup, mais si je voulais devenir quelqu’un de bien, je devais les éviter jusqu’à ce que tout aille mieux chez moi.

      Ça a dû prendre du temps de t’habituer à un nouveau mode de vie, et de te séparer de tes vieux démons. Après le 11 septembre, tu t’es retrouvé au centre de pas mal d’attention, j'imagine.
      Ça a été très dur. Avant, j’étais le genre de mecs qui avait l’habitude de vanner tout ce qui était « étranger », en particulier lorsque ça venait du Moyen-Orient. J’étais ce genre de morveux un peu punk qui traînait au skatepark pour se foutre de la gueule de tout ce qui était étranger à ma culture. J’ai encore quelques remords concernant ce que j’ai pu dire ou faire à cette époque. Aujourd'hui, le fait d’être musulman ne me pose plus de problème, parce que si quelqu’un a une mauvaise opinion de l’Islam, c'est simple : je ne le fréquente plus.

      Après le 11 septembre, j’ai fini par remarquer que les gens avaient tendance à me regarder différemment. Il m’est même arrivé de me battre à cause de mes croyances. Je suis l’exemple même du parfait petit californien, alors être vu comme un étranger était quelque chose de complètement nouveau pour moi. J’essayais d’en rire, mais au fond, je me sentais blessé.

      Comment t’en es-tu sorti ?
      J’ai pris un peu de temps pour essayer de comprendre la manière dont les américains ont été lobotomisés au point de haïr tout ce qui a l’air arabe, ou se rapporte à l’Islam. Pour ceux qui veulent savoir, je leur suggère de lire Une Histoire Populaire des États-Unis d’Howard Zinn ; on y apprend ce qui a été fait pour conditionner le peuple américain, pourquoi nous avons cette haine au fond de nous. Pour les autres, libre à vous de rester de gros attardés !

      On dirait qu’il existe deux Jordan Richter : le skateur et le musulman. Qu’est-ce que ça t’a fait de te voir dans Wayward Son, le documentaire qui t’est consacré et qui mélange ces deux facettes de ta personnalité ?
      Ce documentaire a été comme une thérapie pour moi, il m’a permis de mettre plein de choses en ordre dans ma vie, surtout ma relation au skate, avec ma famille et mes amis. Quand je me suis converti à l’Islam, les premiers musulmans que j’ai rencontrés n’avaient aucun point commun avec moi. Ils venaient d’une culture différente de la mienne, leur vision de la foi était différente de la mienne et ils ne comprenaient pas mon parcours, d’où je venais. Mais ils m’ont permis de me projeter au-delà de mon existence, pour moi l’Américain qui essayait d’embrasser un mode de vie incompris dans son propre pays. Allah est sagesse.

      Tu m’as dit plus tôt que tu ne te reconnaissais plus comme le gosse de l’époque Blind. Voir ta vie résumée en 90 minutes a dû être une étape assez étrange.
      Laisse-moi t’expliquer ce que j’ai ressenti. Ce documentaire m’a permis d’être honnête avec moi-même. Il m’a permis d’être honnête avec mon entourage, à m'ouvrir aux gens, et à m’accepter en tant que Musulman, surtout par rapport au milieu du skate. Aujourd'hui, je skate avec Steve Caballero et Jeff Hedges au moins une fois par semaine. Jeff est athée, et Cab est un Chrétien très pratiquant ; pour autant, nous nous entendons tous les trois à merveille. Je n’évoque pas ma foi, à part quand on me le demande. Le documentaire m’a permis de me réconcilier avec pas mal de choses dans ma vie, et je remercie Allah pour ça. Pourtant, la vidéo représente un chapitre de ma vie qui est désormais derrière moi.

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