L'épuisement vu d'en haut

Marcher jusqu’à en crever avec les pèlerins du sentier de Daath

Par Virgile Iscan

Photos : Maciek Pozoga


Bertrand Leroy, le guide, ouvre la marche en direction du Mont-Saint-Michel. Malgré son apparente proximité, nous y arriverons cinq heures plus tard.

 

Au début de l’année 2012, Dominique, ami de longue date et spécialiste des drogues psychédéliques, m’a proposé de participer aux randonnées de Bertrand Leroy. Tous les mois, celui-ci organise des pèlerinages historiques jusqu’au Mont-Saint-Michel au cours desquels chacun des participants, en plus de marcher quelque 120 kilomètres en quatre jours, suit une thérapie à base de plantes, de méditation et de dope douce. Plus occupé à gagner ma vie et élever mon fils, j’ai eu vite fait d’oublier son invitation et l’ai casée loin dans les synapses de mon cerveau parmi les trucs à faire un jour ou l’autre – ou jamais.

Six mois plus tard, quelques éléments de ma vie avaient changé : le magazine pour lequel je bossais venait de couler, mes projets de documentaires s’étaient cassé la gueule les uns après les autres et je n’avais plus grand-chose à foutre si ce n’est regarder les paquets de gâteaux secs vides s’accumuler sur mon canapé. En conséquence, j’ai révisé mon jugement sur la randonnée dans le sentier de Daath – c’est son nom – évoquée par mon pote Dom. Je me suis inscrit à celle de début novembre. Dans la journée, j’ai reçu par mail quelques recommandations techniques de la part des organisateurs et je me suis chopé un billet de train. J’ai ainsi atterri un mercredi matin à Champsecret, un village de 1 000 habitants situé dans l’Orne, en Basse-Normandie. Aux alentours de 8 heures du matin, je rejoignais notre chef Bertrand et ses élèves.

Celui-ci était ravi. Tout sourire, il m’a appris que le calendrier druidique plaçait cette édition sous les meilleurs auspices. « Cette période coïncide à la fois avec la mort de l’année et l’ouverture des esprits », a-t-il ajouté alors que nous venions de retrouver nos acolytes devant le Secret Knight, le seul bar-restaurant à des kilomètres à la ronde.

Lors de sa première marche dans le sentier de Daath, Bertrand a eu ce qu’il décrit comme une révélation. Il a lié le sentier à son expérience psychédélique gabonaise. « Il s’agissait d’une initiation Dissumba de 72 heures. C’est une sorte de coma ouvrant les portes de l’Autre Monde, celui de l’âme et de l’esprit, dans lequel on m’a proposé de recevoir l’enseignement de Maître Atome Ribenga. Celui-ci me laissait à mon tour le droit d’administrer la plante iboga à des fins thérapeutiques.

Thérapeutiques seulement, jamais sur le plan mystique. » Alors qu’il continuait son discours de présentation, je me suis aperçu que Bertrand avait conscience de la forte teneur new-age de sa démarche. Mais bien que reconnaissant sa relative érudition, j’ai eu du mal à éloigner un sentiment de scepticisme qui ne m’a pas quitté de tout le voyage.

Nous avons débuté notre périple par ce que Bertrand nous a vendu comme une mise en jambes. « Voici 25 kilomètres qui rappelleront à nos corps des mécanismes que la sédentarité lui a fait oublier. » Ces 25 longs kilomètres de randonnée m’ont surtout rappelé que j’avais les pieds plats et que j’aurais dû m’armer de semelles orthopédiques. En fin de journée, arrivé à Lonlay, une abbaye dans laquelle nous allions dormir, devant des images de Jésus et plusieurs messages de bonne tenue destinés aux enfants inscrits au catéchisme, j’ai découvert que mes pieds n’étaient plus plats, mais convexes. Ce premier arrêt m’a également permis de m’acclimater à la vibration bio et médecines alternatives du groupe.

Remarquant ma démarche de cow-boy blessé, Valérie, la femme de Bertrand, ancienne commerciale ayant tout plaqué pour s’initier à l’ayahuasca en Équateur, me propose un massage de pieds. Elle est badass : elle porte le sweat-shirt d’un groupe de grindcore – « c’est à mon frère » – mais ses massages sont aussi doux qu’une couverture en polaire. Je suis surpris par la qualité du logis. Je m’attendais à dormir dans des cabanes en pierre au milieu des bois et je me retrouve avec des matelas et de l’air chauffé à 20 degrés.

Bertrand profite de cette soirée pour nous livrer son interprétation du pèlerinage dans lequel nous venons de nous lancer. Il nous fait part de croyances diverses qu’il saupoudre de psychédélisme. Il a même trouvé un acronyme pour appeler le sentier de Daath : L.S.D. Il est hilare. Cela dit, on le sent beaucoup plus sérieux quand il nous fait part des spécificités géographiques du parcours : « Le sentier horizontal que nous arpentons se double vite d’un sentier vertical qui s’apprête à élever notre âme, suivant le même cheminement que va subir notre corps lors des jours à venir. » C’est beaucoup plus clair. Quand je me couche, je découvre que j’ai oublié mes paires de chaussettes de rechange.

La deuxième journée est consacrée à notre ascension de l’Œuvre au noir. Dans la pratique, celle-ci se traduit par un sentier de 35 kilomètres boueux, sinueux, usant, qui aboutit sur une longue montée, la nuit, vers la chapelle Saint-Michel, à deux pas de la petite ville de Mortain. Partis à 8 h 30, et malgré les arrêts réguliers dans des décors remarquables, vers 17 heures je commence à fatiguer. Deux heures plus tard, nous ne sommes toujours pas arrivés. La seule pensée qui m’anime est celle de ma femme et de mon fils qui m’attendent au chaud, à Paris. Sur le plateau de l’Œuvre au noir, on croise une sublime croix de pierre géante, plus récente qu’il n’y paraît. Christophe, arrivé la veille au matin, s’y recueille. Il semble vouloir y puiser toute l’énergie qui en émane.

Christophe montait des start-up dans les années 1990, mais il y a quelques années, il a eu une sorte de révélation. Il a tout plaqué et s’est lancé dans le « vivre autrement ». Il a depuis écrit un bouquin. Il vit feng shui, mange bio et donne des colloques à propos de l’alter-vivre. Il s’est retrouvé sur le sentier guidé par Corine, qui organise des dîners-rencontres sur le thème de la « joie d’être ».

Corine est armée d’un pendule et dispense ses soins à qui en éprouve le besoin. Son magnétisme semblait faire ses preuves. Chaque personne passée entre ses mains expertes avait l’air d’avoir partagé avec elle une promiscuité sexuelle des plus intenses. Mais comme elle ressemblait à la tante de ma femme, je n’ai pas regretté d’être passé à côté.

Sur l’Œuvre au noir, pour éviter la boue, on marche dans les ronces. Quand on en a marre de se faire accrocher le jean, on remarche dans la boue, et là, on glisse. Quand on finit par rejoindre le groupe et qu’on manifeste une certaine colère contre la boue, une voix s’élève, celle de David, pour dire des trucs comme : « Ce n’est pas la boue qui génère cette colère, mais toi-même. » Quand on lui glisse un regard de franche camaraderie, l’air consterné qu’on reçoit en retour nous fait comprendre que son injonction de tout à l’heure était tout sauf une blague. On n’a plus qu’à sourire intérieurement. Joie d’être.

À la fin de la journée, alors qu’on vient de passer la chapelle censée marquer le point d’arrivée, une longue marche vers l’inconnu nous attend encore. Bertrand, ne sachant trop à quelle distance se trouve le gîte, nous remonte le moral : « Encore un quart d’heure ! » Quatre quarts d’heure plus tard, nous arrivons dans un logis associatif implanté dans la banlieue de Mortain. Celui-ci ressemble à un baraquement de colonie de vacances ; il offre douche chaude et lits superposés.
 

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