La colonie de vacances qui a fait de moi un communiste

Un apprentissage du libre échange dans un camp pour ados

Par Charles Davis

À 15 ans, je ne connaissais pas grand-chose de la vie. Disons que j’étais un adolescent tout à fait normal, c’est-à-dire tout à fait stupide. Et pour être franc, ça m’allait plutôt bien. Je n’avais pas spécialement envie d’apprendre quoi que ce soit, sauf si ça avait un rapport plus ou moins étroit avec les relations sexuelles. En tout cas, je n’avais aucune conviction idéologique, même si j’étais intimement persuadé que tout ce qui existait sur Terre était horrible – chose qui s’est d’ailleurs confirmée par la suite. Mais tout a changé le jour où j’ai eu l’idée de passer une semaine de ma vie dans une colonie de vacances pour losers désireux d’en savoir plus sur « la gloire de la libre entreprise », explorant à la fois les controverses philosophiques du capitalisme et ses réalités pratiques. À la fin de la semaine, j’étais devenu communiste.

Pourquoi me suis-je rendu là-bas ? Qui sait ? Peut-être que c’était par ennui ou que je désirais fuir mes parents et leurs amis nuls. Peut-être que c’était tout simplement dans l’espoir de rencontrer des filles qui venaient d’autres écoles et qui ignoraient que je n'avais rien de cool en moi. En tout cas, pendant l’été de l’année 2000, j’ai mis quelques affaires dans une valise et je me suis rendu dans un complexe en Pennsylvanie afin de me faire endoctriner par des entrepreneurs locaux.

Avant que vous ne me posiez la question : oui, je regrette pas mal de trucs. Mais à l’image de la Première guerre mondiale, cette colonie était inévitable. Encore une fois – c’est important – cette semaine me donnait aussi l’occasion de rencontrer des gens du sexe opposé, qui auraient très bien pu penser qu'il était dans leur intérêt personnel de s’engager dans un rapport physique avec moi. J’avais même ramené un exemplaire de La Source Vive, au cas où.

La colonie s’appelait Pennsylvania Free Enterprise Week, fondée en 1979 afin de répondre « au problème urgent de la préparation de la main d’œuvre de demain ». J’avais vraiment hâte d’entendre des gens genre Tom Ridge (gouverneur de l'État à l’époque) nous expliquer pourquoi les grandes entreprises participaient à la splendeur de l’Amérique et pourquoi les élites avaient le droit de piller la classe ouvrière comme elles l’entendaient (ce ne sont pas ses mots exacts, mais je jure que c'était bien l'idée qui planait derrière son discours).

Après l’installation dans les dortoirs, les campeurs – une pléthore de nerds de la classe moyenne pennsylvanienne – ont été divisés en différentes équipes. On nous a demandé d’établir une hiérarchie rigide afin que n’importe quelle structure devienne prospère. Guidés par une chef d’entreprise du coin, nous avons élu parmi notre groupe un PDG, un directeur financier et plusieurs de ces titres managériaux qui signifient en réalité « connard de merde  ». Notre but était de se faire la compétition tout en nous amusant – il s'agissait d'une simulation ludique du monde de l’entreprise dans laquelle nous vendions des « widgets » non-définis à des clients fictifs.

Chaque matin, notre équipe recevait une liste de ses biens et des fausses demandes pour des faux produits, sur laquelle nous devions fonder nos décisions afin de bien répartir nos ressources. Par la suite, nous donnions nos décisions aux adultes, qui laissaient notre destin entre les mains d’un ordinateur Dell. Les résultats étaient ensuite déterminés par un mélange sibyllin d’algorithmes mathématiques et de pur hasard. Ceci était plutôt habile quand j'y repense, puisque c'est exactement la manière dont fonctionnent les marchés financiers.

En tant que futur diplômé en langue anglaise du groupe, j’ai naturellement endossé le rôle du gros menteur : le mec de la pub. Mon boulot était d’expliquer pourquoi la marque de mon entreprise favorisait l’épanouissement spirituel ainsi qu'une endurance sexuelle optimale, et ce devant un groupe de faux actionnaires âgés de 13 à 16 ans. Puisque mon charisme ne pouvait être quantifié par une machine, cette partie du concours était jugée par des humains. Et le pire dans tout ça, c’est que ceux-ci m’ont apprécié. Je suis en effet hyper bon pour vendre un widget. C'est mon groupe qui a remporté la mise.

Je ne sais pas pourquoi ni comment, mais le type qui possédait l’ordinateur Dell a dit que mon groupe de puceaux avait l’entreprise la plus convaincante de la deuxième édition de la Pennsylvania Free Enterprise Week. Mieux encore, cette leçon de capitalisme s’est soldée par une grasse récompense. « Quand je pense que j’aurais pu être ailleurs en train de m’amuser sur la plage avec les imbéciles qui me servent d’amis », ai-je pensé, fier de moi. J'avais désormais pénétré le cercle vertueux de la réussite. J’étais devenu un gros con.

On a reçu notre récompense au cours d’une réception organisée à la fin de la semaine, lors d'une nuit de tempête où l'on s’est abreuvés de tout l’alcool qu’on pouvait absorber. Alors que la salle se remplissait, les lumières se sont subitement éteintes et un coup de tonnerre a éclaté. J’ai entendu le son de l’orage et une voix désespérée que personne n’a écouté : « Courez, ne restez pas ici ». 

Nous n’avons pas couru. Ivre de pouvoir et de cidre pétillant, mon équipe et moi avons pris place à notre table dans l’auditorium rempli par la foule, affichant des souvenirs suffisants tandis que les autres campeurs moins fortunés récupéraient leurs prix médiocres. « Hey, cool ton certificat, mec ! » Il faut reconnaître que nous ne savions absolument pas pourquoi nous étions meilleurs que les autres, nous avions juste accepté notre excellence à un jeu dirigé par des instances supérieures. On était jeunes, mais on apprenait vite.

Il nous a fallu faire semblant d’applaudir pendant une heure avant de récupérer notre trophée. Je trépignais d’impatience sur mon siège alors que l’hôte de la soirée annonçait nos noms. En honneur de nos accomplissements spectaculaires, chacun d’entre nous devenait actionnaire d’Atari, les fabricants de la console la plus en vogue de l’année 1977. « Radins de merde », me suis-je dit, avec un sourire poli.

Mais bon, c’était quand même quelque chose, non ? Et tout ça n’est qu’une question de statut – la plupart des gens n’avait rien eu et ne savait pas que ma part d’actions était moins élevée que les frais de transactions requis pour la vendre. De plus, Pong est un putain de classique.

Je suis rapidement passé du chagrin à la colère. Le PDG de notre entrprise – une fille adorable dont le titre prestigieux lui laissait le droit d'approuver ou non le nombre de widgets que nous acceptions de vendre – a obtenu un autre prix, bien mieux que le nôtre. Cette fille a gagné trois pièces d’or frappées d’un Ronald Reagan joufflu et rieur. Leur valeur de revente ? Certainement plus que des frais de transaction, en tout cas.

À ce moment là, j’ai eu une épiphanie et ma colère s’est métamorphosée en compréhension, puisque j’ai réalisé que le programme avait accompli son objectif principal : inciter les jeunes à « apprécier notre système de libre entreprise ». En effet, je l’appréciais beaucoup maintenant. J’appréciais le fait qu’une fois mis en pratique, ce système ne soit qu’une forme de vol légitime et que les récompenses financières n’aillent pas aux travailleurs, mais aux personnes les plus capables de s’approprier le crédit de leur travail – imaginez un mec comme Steve Jobs tenter de persuader le monde entier qu’il a construit à la main chacun des iPods sortis de son atelier.

Ça peut prendre une vie entière à des gens pour comprendre que le succès matériel a moins à voir avec le travail qu’ils effectuent qu’avec le fait d’être au bon endroit au bon moment pour s’approprier le travail des autres. Heureusement pour moi, je n’avais pas encore 16 ans quand j’ai appris les réalités de la « libre entreprise ». Maintenant je sais que lorsqu’une personne qui souhaite qu’on l’appelle « patron » commence à parler de travail en équipe, il n’est pas impoli de demander si vos heures supplémentaires déboucheront sur une paie appropriée, ou si cela signifie simplement que vous vous retrouverez à nettoyer des chiottes pour quelques centimes en plus pendant qu’il déposera sa fille à ses leçons de tennis.

Je n’étais pas assez âgé pour me rappeler de la présidence de Ronald Reagan, mais je pense – comme beaucoup de mecs de gauche – que c’est son visage qui m’a appris le véritable fonctionnement du capitalisme. Ah, et une chose aussi : La Source Vive ne m’a rien appris, si ce n’est que les choses allaient empirer après la colonie de vacances.

 

Charles Davis est écrivain. Avant, il vivait sur une plage au Nicaragua, mais il habite désormais dans un studio, à Los Angeles. Ça lui arrive de faire des erreurs. Son Twitter : @charlesdavis84

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