Musique
La descente aux enfers de Muuy Biien
Le meilleur groupe punk de 2012 et leur chute inexorable

VICE : Salut Josh. Est-ce que Muuy Biien est construit autour d'une esthétique globale ou d'un principe moral quelconque ?
Josh Evans : Ouais, en fait elle tourne plus autour de ceci : la connaissance, l'élimination des faibles et l’humiliation de la fange.
Avec une déclaration comme celle-là, Josh Evans prouve son affiliation avec une longue lignée de personnages allant de Friedrich Nietzsche au dramaturge nazi Hanns Johnst. À 19 ans, Josh Evans est le fondateur, compositeur, producteur et le centre d'attention de Muuy Biien. Leur nom n'a aucun intérêt – si ce n'est pour son orthographe – mais n'empêche : c'est sur ce jeu de mot foireux que Josh a construit son projet noise qui est depuis devenu un vrai groupe. Si le projet n'a pas misérablement échoué comme beaucoup d'autres groupes de merde, ce n'est pas tant grâce à la chance d'Evans mais plutôt grâce au fait que ces mecs défoncent. Le groupe qu'il a formé avec les guitaristes Robbie Rapp et Tobiah Black, Xander Witt à la basse et Jacob Deel à la batterie forme un ensemble qu'Evans souhaite impatiemment voir se développer ailleurs que dans son ombre. Il a récemment dit « je veux que ça devienne un véritable groupe. Je ne veux plus que ce soit seulement un projet. »

Et il n'y a aucun problème à ça. Mais il n'en reste pas moins qu'il y a déjà tout un catalogue de morceaux sorti sous l'appellation Muuy Biien – dont leur dernier album This Is What Your Mind Imagines – et on peut dire que la grande majorité provient du cerveau d'Evans. Ses influences passent par tout un éventail de groupes allant de Black Flag à Rudimentary Peni en passant par The Fall. Pour être tout à fait précis, Muuy Biien n'est pas un groupe de « punk », mais un quatuor composé de punks.
L'éthique punk est-elle une part essentielle du message ou simplement un moyen de transmettre un message ?
Bonne question, honnêtement je dirais les deux. Les gens comprennent bien mieux un message quand on leur gueule au visage. On a choisi le punk comme style à cause de l'état de la scène de notre ville – Athens, en Géorgie. Ce n'est rien d'autre qu'une horde d'écolos, des hippies surlibéraux et d'étudiants.
Chez les gens désabusés et cyniques, la simple allusion à un message quelconque provoque une réaction de rejet. Evans ne prêche rien d'autre qu'une haine du monde poussée à l'extrême, et ce, même s'il ne s'agit principalement que de la sienne. C'est un perfectionniste chevronné qui admet que l'éthos « DIY » du punk n'est qu'une couverture servant à justifier la création de morceaux pourris. La façon dont il en a parle comporte presque un aspect spirituel, religieux. Lorsque j'ai abordé la question avec lui, il s'est foutu de ma gueule.
Pourquoi la poursuite de la perfection est-elle importante pour toi ?
Je suis naturellement perfectionniste, comme mon père. Je pense que c'est la même chose qu'un débat entre un athée et un croyant. C'est une bataille qui ne peut être gagnée. Mais en même temps, on peut se rapprocher de l’idéologie et de son but final comme ça. Je pense que perfectionner nos morceaux est un moyen de se rapprocher de ce « but final ». Ça nous permet aussi de nous éloigner de ce truc punk qui consiste à dire « rien à foutre de la perfection ». Dans la position dans laquelle on se trouve, c'est important de bien jouer. On est des punks qui savent jouer – ah, ah !
Ce serait une erreur de débutant d'attribuer tant d'importance à un groupe qui est, somme toute, relativement récent. Ils décevront probablement en cours de route et quelqu'un sera là pour sortir cette excuse bidon du genre « Ouais mais leurs premiers morceaux étaient géniaux ! » – qui sonne toujours, peu importe le moment où elle est prononcée. Je me suis retrouvé à m'en méfier personnellement au moment où j'ai dit à Evans que ce n'était pas parce que j'étais à fond dans Muuy Biien depuis quelques mois que ça voulait dire qu'il aurait le droit à ce traitement pour le restant de ses jours. Mais pour l'heure, le groupe est encore le truc le plus authentique de l'univers. D'ailleurs pourquoi s'inquiéter de quelque chose qui nous semble inévitable ? C'est ce que les humains font en général.
Quels sont pour toi les éléments clés de tout bon groupe ?
Que ce soit pertinent et honnête non ? C'est tout ce que je recherche, je crois.
C'est ce que tout le monde dit, aussi. C'est possible de l'être ?
Bien sûr, c'est ça qui est bien avec tous ces vieux groupes de hardcore, Black Flag, Bad Brains, Minor Threat, etc. Ils se sont construits en réaction à toute la merde qui les entourait. Regarde juste l'endroit d'où on vient, la musique qui nous entoure – autant que les gens. Ensuite écoute nos disques. Putain, tout deviendra logique.

En général, les adolescents ne connaissent rien. Je ne connaissais rien et vous non plus. Mais d'un autre côté ils en savent beaucoup. Chacune de leurs expériences est viscérale, et leur souffrance est toujours cachée à la surface. Il y a une certaine honnêteté durant l'adolescence qui devient impossible à faire valoir à l'âge adulte. Après avoir traversé les aléas de l'existence le corps devient insensible et calleux. Mais il y avait pourtant bien un moment où l'on pouvait crever l'abcès pour se débarrasser de cette croûte. Ce moment, je le retrouve à chaque fois que la musique de Muuy Biien hurle dans mon cerveau.
Qu'est-ce qui t'a fait lâcher le lycée ?
J'ai quitté le lycée pour plusieurs raisons. Avant de pouvoir les expliquer je dois d'abord dire qu'entre 5 et 15 ans j'ai subi des sévices verbaux et physiques de la part de mon beau-père. C'était un vétéran de la première guerre du Golfe, devenu flic par la suite. Je le détestais. C'était un tyran. Fallin' Out parle du divorce prononcé entre ma mère et lui. Je suis ensuite allé vivre chez mes grands parents quand je suis rentré au lycée, pour échapper à tout ça. Parce que mes grands parents n'aimaient pas la tournure qu'avaient pris les choses, ils ne pouvaient pas me dire « Non. » Donc j'ai directement pu faire ce que bon me semblait.
J'ai lâché l'école aux alentours de mon second trimestre de première. À ce moment je commençais à tester des drogues et toutes ces merdes. Je me suis rendu compte que l'école n'était pas mon truc. Ça n'a jamais vraiment été le cas et j'ai compris que je ne pourrais rien apprendre dans cet environnement. Quand je suis passé en terminale, je n'allais presque plus en cours. À cette époque je devais y aller seulement deux jours par semaine. Pour faire court, j'étais accro aux calmants et à l'école, personne n'était là pour me donner la direction à suivre. Du coup je suis parti tout seul. Après ça je me suis trouvé un job et j'ai appris comment enregistrer.
Il y a des tentatives d'échappatoires à ce genre de choses. Elles sont évidentes. Il est plutôt facile d'ignorer les paroles, sans parler des interludes de This Is What Your Mind Imagines. C'est plutôt facile d'enquiller les verres, de jouer fort et d'être bien sapé. Seulement, l'art n'est qu'un simple fragment d'un ensemble plus grand et la plupart des gens se confrontent à une quantité incomplète de ces éléments. Qui regarde un tableau en observant un seul recoin de la toile ?
OK. Alors qu'est-ce que l'art pour toi et pourquoi a-t-il tant d'importance ?
Je ne sais pas, pour être franc. C'est un terme tellement vague. Pour moi l'art se définit en réaction à une époque. En ce qui concerne Muuy Biien, il s'agit de moi en réaction à la morale et aux valeurs religieuses de mon époque.
La chose la plus fascinante avec Muuy Biien c'est la clarté du projet. Derrière chaque tonalité glauque et visqueuse de l'esprit humain qui est explorée, il y a une réflexion. Evans illustre cette vérité d'une telle façon que l'auditeur peut s'approprier chaque parole et en est imprégné. Et comment appelle-t-on ça en fait ? De l'art, sans doute.
Qu'est-ce que tu détestes et qu'est-ce qui t'importe le plus ? Dans la vie, je veux dire.
Je déteste aller au travail. Travailler dans le secteur tertiaire m'a permis de voir les choses telles qu'elles sont. Les gens ne sont pas du tout connectés les uns aux autres. Mais ne me fais pas dire ce que je n'ai pas dit ; j'aime mon travail et je le fais depuis deux ans. Je sais simplement ce que c'est de vivre sans bouffe et tout. Avant de venir ici, je vivais dans une maison avec sept autres personnes. On était super fauchés tout le temps et pour la plupart d'entre nous, on l'est toujours. Voilà ce que je déteste : qu'on ne me promette pas de me donner le minimum vital. Sinon j'aime beaucoup ma sœur, mes potes et bien sûr mon groupe. Sinon, rien d'autre. Je pense que les êtres humains vont s'autodétruire dans tous les cas. C'est notre instinct animal. C'est la nature humaine, tuer ou être tué.
Il est déloyal de critiquer n'importe quel groupe, album ou artiste en se référant au poids de l'histoire – que ce soit une histoire personnelle ou celle du Monde. Ce que je veux dire, c'est que ça n'a pas la moindre importance qu'Evans abandonne tout demain et que tout ce qui reste de Muuy Biien soit un gros tas de cendres. Evans ne le fera pas bien sûr, tout le monde parle du groupe et il reste un garage entier plein à craquer de disques à écouler. Mais This Is What Your Mind Imagines est une expérience si dure, tranchante et destructrice qu'Evans devrait s'estimer heureux d'avoir l'énergie de la jeunesse pour pouvoir l'encaisser.
Allez écouter Muuy Biien sur leur Bandcamp

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