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      La gueule de bois Assad

      December 20, 2012

      À deux reprises, j’ai obtenu un visa pour photographier le quartier pro-Assad de Damas. Évidemment, l’entrée était refusée à bon nombre de journalistes, sans le moindre argument. Au mois de septembre, j’y ai passé cinq jours, dans l’idée de faire une enquête sur les partisans du régime d’Assad. C’était mon second voyage en Syrie. Que ce soit à Damas ou dans les petites villes de Maaloula et Douma, je n’ai jamais eu affaire aux agents de sécurité du gouvernement. J’ai dû cependant braver d’autres obstacles pour mener à bien mon projet, comme les postes de contrôle qui m’empêchaient systématiquement d’entrer en zone rebelle (j’y suis quand même parvenu), les restrictions autoritaires et les discussions idéologiques débiles.

      La plupart des Syriens pro-Assad partagent la même opinion : l’ASL – l’Armée syrienne libre – est composée de terroristes étrangers au service de l’Arabie saoudite, d’Israël et des États-Unis ; Assad est forcé d’avoir recours à la violence pour les anéantir ; il fait office de bouclier, protégeant la Syrie des dangers extérieurs, et empêche le pays de se démanteler en un tas de groupes inconciliables. Les journalistes qui blâment Assad, son armée, ou même les shabiha (des sortes de thugs embauchés par Assad dont le rôle est de décimer les protestataires) seraient engagés en réalité par les rebelles et leur réseau.

      D’après mon expérience, lorsqu’on demande aux pro-Assad une explication sur les violences infligées aux activistes ou pire, à la population, ils répondent que 1. tout ça n’est qu’exagération (voire « affabulation ») et 2. que les moyens déployés sont nécessaires. Un journaliste syrien a même clamé que si les États-Unis avaient le droit d’avoir recours aux arrestations extrajudiciaires et aux tortures, alors le gouvernement d’Assad l’avait aussi, de fait.

      Même dans les médias arabes, rebelles et loyalistes se mènent une guerre sans fin. Les chaînes comme Al-Jazira et Al-Arabiya, qui se sont pourtant fait un nom en couvrant l’actualité de manière impartiale, semblent pencher du côté des rebelles. À l’intérieur de la Syrie, les chaînes gérées par l’État, ainsi qu’Addounia TV (une chaîne privée) ne diffusent que des programmes politiques en faveur du président. Les chaînes anti--Assad, elles, ont été bloquées par les services satellites égyptiens et dans bon nombre de pays du Golfe.

      La seule fois où j’ai rencontré une journaliste syrienne dans les rues de Damas, cette dernière interviewait les gens dans les rues sur des sujets de la prime importance, comme : « Quels fruits et légumes congelez-vous pour les manger hors saison ? », ce qui rendait la fumée noire opaque à l’horizon encore plus surréaliste.

      Un peu plus tôt ce jour-là, j’étais assis dans un café au sommet du mont Qassioun, avec une vue imprenable sur Qadam. Alors que, muni de mon appareil, j’observais la fumée épaisse se dégageant de la banlieue sud, un homme qui s’est présenté comme un agent de sécurité est intervenu, m’expliquant qu’il était interdit de prendre la moindre photo. Il m’a expliqué que la fumée noire provenait de pneus brûlés par les rebelles cherchant à effrayer le gouvernement. Il n’avait pas d’explication concernant les coups de feu qui retentissaient depuis l’aube, en revanche.

      Ces coups de feu, bien que s’éloignant de plus en plus vers Damas, n’ont jamais cessé. Le jour de la rentrée des classes, dans le quartier chic de Mezzeh, les bruits sourds ont traversé les murs de la classe où je photographiais de jeunes enfants. Une mère essayait de rassurer son fils en lui faisant croire à des coups de tonnerre. Son fils, pas dupe, lui a demandé quand la pluie allait s’abattre sur la ville. Un couple de coiffeurs qui traînaient dans la rue ont plaisanté avec moi : « C’est le son de l’amour. »

      À la soirée karaoké du Mood Lounge, le vacarme était imperceptible. Des gens aisés, de bonne famille, y poussaient la chansonnette – des chants patriotiques, des variétés françaises et du Amy Winehouse.

      Deux jours avant cette soirée, un écrivain, un traducteur et moi-même roulions vers Zabadani, une ville rebelle à la frontière libanaise. Nous avons été arrêtés à un poste de contrôle puis on nous a escortés jusqu’à une maison, réhabilitée en poste de contrôle. À l’intérieur, un officier nous a fermement expliqué que pour notre sécurité, il ne nous donnerait pas le droit de pénétrer dans la ville. Il a confirmé que les coups de feu incessants provenaient de Zabadani.

      Paradoxalement, alors qu’il nous défendait d’entrer dans la ville, il nous a priés de « dire la vérité » dans notre reportage. Selon lui, Assad préfère voir 100 de ses soldats tués plutôt qu’un seul civil. Le jour d’après, un activiste syrien a twitté que 20 personnes avaient été abattues par l’armée syrienne à Zabadani.

      Selon cet officier, la guerre civile syrienne constituait les prémices de la troisième guerre mondiale – après une attaque d’Israël, disait-il, la Syrie se verrait obligée de répliquer en envahissant Jérusalem. Après ça, nous avons été priés de faire demi-tour et de rejoindre les véhicules d’évacuation, surtout occupés par des civils.

      À Maaloula, une petite ville chrétienne montagnarde au sud-ouest du pays, j’ai pris un verre avec un soldat de la guerre du Ramadan, en 1973. Il m’a dit qu’il était un ancien membre du Parti social nationaliste syrien. Alors qu’il combattait sur la péninsule du Sinaï, lui et quelques camarades avaient voulu impressionner leurs congénères égyptiens – leurs alliés lors de l’assaut contre Israël – en prétendant avoir embroché un mort israélien et l’avoir mis à rôtir avant de manger sa chair. Il s’agissait en réalité d’un agneau cuit peu de temps avant. Son explication par rapport à cette barbarie ? « C’était la guerre. »

      Le soldat a pointé ma mâchoire du doigt, et plus précisément la tache blanche qui figurait au beau milieu de ma barbe brune. Selon lui, seule la terreur pouvait être la cause d’une décoloration capillaire si soudaine. Il avait sûrement raison. Cette décoloration est apparue peu de temps après que j’ai assisté aux combats de Homs, aujourd’hui dévastée. La seule solution, m’a-t-il dit, était de frotter avec de la paille de fer jusqu’à ce que ça saigne, pendant trois jours. Ensuite, de laisser cicatriser.  

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