No Pasaran : des marxistes français ont organisé la Semaine de la paresse

Ils ont réuni trois mecs qui parlent de tomates et d’anticapitalisme

Par Maxime Lelong

Photos : Anissa Radina

Il faut que vous sachiez un truc ; malgré mes airs de petit con, je crois en des valeurs et je serais prêt à les défendre bec et ongles si jamais on venait à les remettre en question. Par exemple, je préfère Crooked Rain à Wowee Zowee de Pavement et j’ai déjà engueulé un mec qui n’était pas d’accord avec moi. C’est pour cette raison que quand j’ai vu que des mecs de Montreuil avaient fondé une association nommée « Le sens de l’humus » et organisaient la Semaine de la paresse – selon le communiqué de presse, un « moment destiné à faire la nique aux productivistes et stakhanovistes de tous poils » – je me suis dit qu’il fallait que je rencontre ces badass français pour qu’on discute de la manière dont on allait imposer au monde notre vision des choses.

Je m’attendais donc à débarquer dans un jardin de banlieue rempli de mecs moustachus discutant de Marx et appelant à la dictature du prolétariat en éclusant des Picon-bière. En réalité, j’ai rencontré deux jeunes types en train de fumer un joint, puis un autre, un poil plus âgé, avec lequel ils avaient une discussion manifestement relou à propos de jardinage. C’est là que j’ai compris que leur combat, c’était ça : faire repousser des légumes à Montreuil où, il y a cent ans, des centaines d’hectares étaient encore destinés à la culture des pêches.

D’après ce qu’ils m’ont dit, ces mecs ne se satisfont pas de travailler, d’acheter des fraises sous cellophane ou de vivre en attendant la sortie du prochain produit Apple. « C’est pas sain », m’ont-ils dit, en aspirant une bouffée de leur joint. Alors que je m’asseyais sur un pouf tressé main, ils m’ont raconté qu’ils étaient de plus en plus nombreux et que bientôt, tous les Français feraient comme eux : ils enverraient chier leur boulot et feraient pousser leurs propres légumes. La discussion a duré environ une heure, et parmi les nombreux sujets de révolte abordés, voici ceux que j’ai retenus.

À MONTREUIL, IL Y LA PLACE DE BÂTIR UNE RÉSIDENCE AVEC PISCINE
Apparemment, depuis 1980 plus personne ne s’occupe des nombreux jardins publics de la ville. À la place, les promoteurs ont fait poser sur la moitié de la surface des barres d’immeubles pour faire vivre des familles dans des apparts préfabriqués de 25 m². Ils m’ont certifié que les terrains, coincés à proximité du métro et de l’autoroute, étaient idéalement placés. Puis, ils se sont regardés d'un air entendu, hochant la tête silencieusement, assez longtemps pour que je me sente mal à l'aise.

UN MOUVEMENT POLITIQUE PEUT N’AVOIR AUCUNE DIRECTION POLITIQUE
Jérôme, membre fondateur du Sens de l’humus, m’a assuré que son mouvement était clairement politisé, et que ses membres étaient principalement orientés à gauche, voire à l’extrême gauche, de même que fortement impliqués dans différents mouvements libertaires. J’ai donc interrogé Charlie et Kevin, les deux jeunes avec lesquels Jérôme assurait une présence en ce jeudi après-midi de paresse. Je priais pour me prendre en pleine tête une bombe nucléaire d’arguments en faveur du Grand soir à venir, mais en réalité, je n’ai pu choper que les quelques rushes suivants :

VICE : Tu penses qu’il faut se libérer de la société surproductiviste dans laquelle on vit ?
Kevin : Ah bah carrément, ouais.
Pourquoi ?
J’en sais rien. À ton avis ? [gloussements]

« JARDIN D’INSURRECTION » SIGNIFIE « COIN POUR FAIRE POUSSER DE L’HERBE »
En arrivant, l’un des deux jeunes mecs m’avait demandé de ne pas trop m’attarder au fond du jardin. Lorsque je lui ai demandé de m’en dire plus, Charlie a pris cet air contrit qu’ont les lycéens avant de se faire engueuler. J’ai compris la raison de cet embarras quand il m’a glissé, souriant : « les mauvaises herbes, nous on les brûle. Hin, hin. » Entre le moment où l’on s’est mis à parler d’insurrection à venir et celui où il a achevé son couplet à propos des tomates pour tous, une demi-heure s’était écoulée et il avait eu le temps de fumer six joints d’une weed intolérablement forte. Il avait également bouffé une part de cake fait-maison et un verre de jus de pomme fraîchement pressé, sans jamais se lever de sa chaise de jardin.

JE N’AI PAS DEMANDÉ CE QU’ÉTAIT UNE CONFÉRENCE GESTICULÉE
Quand j’ai abordé avec Jérôme ce que lui et son association avaient prévu pour cette semaine, il m’a fait part d’une liste d’activités comprenant des lectures de textes de Robert Desnos et de plusieurs pièces de théâtre dans un mini Odéon composé d’une bâche bleue tirée entre trois arbres. Il m’a ensuite parlé de soirées musicales et d’un type de discussions que je ne connaissais pas : les conférences gesticulées. Ça m’a fait penser à ces exercices hyper chiants qu’on t’impose en primaire et que les instituteurs renomment pour les faire passer pour des jeux. Deux minutes plus tard, j’y ai repensé et me suis dit que je n’avais pas demandé en quoi ces conférences consistaient.

LES PDG DE MULTINATIONALES AGROALIMENTAIRES NE SONT PAS LES BIENVENUS À LA SEMAINE DE LA PARESSE
Au bout d’un moment, j’ai réussi à énerver nos trois jardiniers en abordant des sujets tels que la chaîne M6 et les produits surgelés Findus. Puis, à la question « Si vous aviez le PDG de McDo en face de vous, que lui diriez-vous ? » j’ai eu ces réponses : 1. « Haut les mains, amigo » ; 2. « Ouais, on le pendrait à un arbre. Histoire qu’il comprenne qu’il n’est pas le bienvenu. »

LE MIEL DE PARIS EST D’EXCELLENTE QUALITÉ
Apparemment le miel des grandes villes serait meilleur que celui produit dans les campagnes. Selon Jérôme, les abeilles citadines butineraient le pollen de beaucoup plus de variétés de fleurs, permettant de libérer plus de saveurs dans le suc gluant qu’elles génèrent. Ensuite, il a ajouté que le miel des campagnes pouvait, dans certains cas, être au moins aussi bon.

IL N’EST PAS INTERDIT DE S’EMBOURBER DANS SA MÉTAPHORE
Les média trainings, ce sont ces formations payées aux salariés des grosses entreprises par leurs patrons afin de les entraîner à répondre à la presse et ne pas dire d’énormes conneries qui pourraient, par exemple, foutre toute la boîte dans la merde. Les media trainings servent à mieux formuler des phases, type : « On est à la marge mais on n’est pas marginaux. Mais, je veux dire, si c’était moins marginal, je ne voudrais pas en faire partie, parce que j’aime que ma passion soit marginale. Mais peut-être aussi qu’on est marginalisés. Mais on ne se dit pas ‘‘dans la marge’’ pour être dans la marge, quoi. »

ILS SONT PLUS INDIGNÉS QUE LES INDIGNÉS
Après m’avoir laissé entendre qu’ils étaient plus de trois à mener des actions libertaires en faveur des tomates à Montreuil, ils m’ont expliqué que leur combat était semblable à celui des indignés en Espagne. Quand je leur ai demandé s’ils avaient un message à faire passer, Jérôme m’a montré un proverbe de Lao Tseu que l’un d’eux venait d’accrocher à la branche d’un arbre. Sur le bout de papier, on pouvait lire : « Les pousseurs de brouettes aperçoivent rarement les nuages. Toi, lève la tête. » J’étais convaincu.

Suivez Maxime sur Twitter : @XimeLelong

 

DROIT DE RÉPONSE !
Les mecs du Sens de l'Humus ne sont pas contents, nous le font savoir

« Bonjour,
Votre site nous a fait l'honneur d'un "article" paru il y a quelques jours, suite à l'organisation par notre association de la Semaine de la Paresse à Montreuil.
Nous aurions bien ri avec vous du compte rendu de la ballade champêtre de votre Tintin au pays des écolos urbains, si cet article s'était essayé à un minimum d'honnêteté, sans parler d'un peu d'information.
Malheureusement, il est une succession peu digeste et mal informée de clichés éculés et surtout il est très largement mensonger dans les propos prêtés aux personnes rencontrées, que vous citez d'ailleurs nommément et dont vous avez publié les photos (modifiées depuis à notre demande).
Aussi, vous comprendrez que nous souhaitions répondre à cet article tout au moins pour rectifier auprès de vos lecteurs les propos tenus.
Nous vous proposons donc pour débuter un autre compte rendu de la ballade de votre Tintin au Jardin.
Celle-ci démarre un beau jour pluvieux de mai lorsque votre petit reporter débarque l'air enjoué dans notre jardin, pour, dit-il, parler de nous dans un "nouveau média pour les jeunes", le ”plus important dans le monde” [ndlr : c'est vrai].
Ah ouais, alors là c'est sérieux on se dit, et comme nous sommes d'une nature plutôt généreuse, nous commençons une longue visite d'une bonne demi-heure du jardin, expliquant son histoire et ce que nous tentons d'y faire aujourd'hui. La précision de la durée de la visite n'est pas innocente, compte tenu de “l'article” finalement commis par votre Tintin, laissant penser que nous lui aurions caché “quelque chose” de ce lieu.
Une autre précision nous semble d'ailleurs indispensable : notre jardin accueille chaque semaine des jeunes en recherche de boulot, souvent déscolarisés, des personnes isolées, vivant en foyer. Nous travaillons pour cela avec des associations, des organismes sociaux, des collectivités, auxquelles nous rendons des comptes et avec lesquels nous avons des contacts étroits. Ce n'est pas un “coin pour faire pousser de l'herbe”, comme vous dites. Les seules herbes qui y poussent s'appellent Dahlias et Asters (non Tintin c'est ne sont pas des applis pour ton smartphone, ni des groupes post-rock islandais).
Dès les premiers échanges, le ton est donné : “Vous êtes marxistes ? anticapitalistes ?” répété en boucle et sur tous les tons. Visiblement Tintin avait une petite obsession... Nous lui avons longuement expliqué que les gens qui participaient à l'association étaient de toute opinion, que certains étaient militants, d'autres non. Que nous n'étions pas un mouvement politique mais que si notre action pouvait servir à changer les mentalités et les manières d'agir, nous en serions très heureux. Visiblement, notre Tintin a eu à ce moment un trou de mémoire...
Nous continuons la visite et Tintin a décidé de causer à tout prix avec les deux autres personnes présentes, dont l'une n'est pas membre de l'association, et qui ne demandent rien qu'à rester peinard à papoter. Commence alors un dialogue de sourd, avec d'un côté, Tintin répétant en boucle ses mêmes questions : “Vous êtes marginaux ? Dans la marge ? En marge ?” Et nous de tenter gentiment de lui répondre avec notre diversité (qui n'a rien du “media training” c'est vrai, mais tu sais Tintin, c'est la vraie vie et parfois les gens ont besoin de temps pour expliquer leur pensée, surtout quand la question ne veut pas dire grand-chose).
Vient ensuite LA question qui tue (alors là, on a senti que Tintin la gardait sous le coude) : “Si vous aviez le PDG de Mac Do devant vous, vous lui diriez quoi ?” Et nous de lui expliquer calmement qu'il serait le bienvenu (même si les réponses 1 et 2 de votre article recueilleraient des suffrages), qui sait, peut-être pourrait-il changer d'avis en nous rencontrant ? Là encore, il semble que notre Tintin, tout décontenancé de la réponse, ait eu autre un trou de mémoire, préférant y coller uniquement les réponses qu'il attendaient...
Nous pourrions ainsi continuer longtemps à relever les approximations (que nous appellerons gentiment des “trous de mémoire”) de votre Tintin, mais au fond, cela a-t-il une quelconque importance de vous rappeler à un peu d'honnêteté et d'objectivité dans l'exercice de votre métier ?
Il y a au fond dans le scribouillage de votre Tintin, un profond conformisme à l'air du temps. Cet air nauséabond qui voudrait nous faire croire que consommer, être cynique et superficiel serait “cool”, et que ces quelques “gauchistes écolos barbus” seraient démodés et à ranger au musée. Que tenter, même à son échelle modeste, de proposer concrètement d'autres modes de vie et de pensée serait une perte de temps.
Nous ne vous rassurerons pas, nous le craignons, en vous disant que des petits espaces comme le nôtre se multiplient aujourd'hui et que, pour en revenir à notre Semaine de la Paresse, celle-ci a connu un beau succès (on y a bien parlé entre autres de tomates et d'anticapitalisme, mais avec beaucoup plus de trois mecs).
Pour terminer, un conseil amical : la prochaine fois que votre rédaction veut envoyer votre Tintin quelque part, demandez-lui avant s'il n'aurait pas déjà écrit l'article à l'avance, ça lui évitera de salir ses chaussures...
Et nous vous invitons, ainsi que vos lecteurs, à visiter notre blog et à venir nous rencontrer.
Bien à vous. »

 

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