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      Le magazine Lui version 2013 est l’ennemi des femmes et des hommes civilisés

      September 5, 2013

      Par Coline CM


      Une réinterprétation libre de la photo de Marc-Édouard Nabe brûlant La Carte et le Territoire, de Michel Houellebecq.
      Photos : Zelda Mauger.

      À chaque fois que je me rends chez mon marchand de journaux, je ne peux pas m’empêcher de reluquer les publications trop honteuses pour que je les achète – parce qu’elles sont de droite, qu’elles ne servent qu’à faire naître en moi des pulsions de consommation, ou que leur couverture mentionnent un bébé assassiné de façon abominable. Ce jeudi matin, le titre qui a attiré mon attention était, du moins je le croyais, mort depuis longtemps (1994 pour être précise) : Lui, dans sa version 2013, posé en pile bien nette devant moi.

      Dans sa version initiale, Lui , créé en 1963, était un magazine de charme à la française ; en d’autres mots : starlettes type Marlène Jobert, pilosité et poses « coquines » et, à côté de ça, un contenu rédactionnel sérieux : interviews de personnalités politiques et rubrique cinéma de bonne tenue, comme si quelqu’un avait eu la brillante idée de croiser Paris Match et Playboy. Les choses les plus kitsch ont toujours une fin et, trente et un ans après sa création, le titre a disparu.

      J’ai payé les 2,90 € au buraliste et ramené mon exemplaire chez moi, curieuse de voir ce que pouvait bien être un magazine destiné à « l’homme moderne » ou à « l’homme civilisé » en 2013. Sa lecture m’a plongé dans un état mêlant la rage à une profonde envie de vomir de la bile et j’ai décidé finalement de cramer cette merde. Je suis parvenue à la conclusion que Lui version 2013 était le truc le plus sale que vous trouverez dans un Relay H en cette rentrée.

      Dans sa version ressuscitée, Lui était annoncé « sans photo de charme ». Raté, puisque dès la couverture, on trouve une pute à poil – soit une actrice « fille de », vaguement dissimulée sous un drapé bleu, qui se contorsionne et se reflète dans un subtil jeu de miroirs qui s’accompagne de la mention non moins subtile « Léa Seydoux lève le voile ». C’est tellement cheesy que le numéro de Hot Vidéo spécial « Les pompiers sont chauds » passerait presque pour un Pulitzer. Autres sujets annoncés en une : « Alerte à la Bombe : Malgosia, Isabeli, Alyssa… » et ce probable moment de bro-ness intégral : « Comment j’ai attrapé Najat-Vallaud Belkacem ». On nous annonçait un grand ravalement du magazine, on a en fait droit à une vaginoplastie ratée.

      À l’intérieur, tous les plus grands auteurs français sont là, de Beigbeder à Nicolas Rey. À croire que la rédaction de Lui est un repère de dandys merdeux dont la vie se résume à attraper des Miss Météo Canal + dans les chiottes du Baron et pondre un mauvais livre tous les deux ans. Ces messieurs se sont vraiment donné du mal pour glorifier des époques hélas révolues, celle des 30 Glorieuses, des boutons de manchette, des femmes qui savaient tenir leur place, bref, l’époque où l’on ne leur cassait pas les roustons avec toutes ces conneries sur l’égalité.

      On se paie donc six pages d’interview-nostalgie de Daniel Filipacchi, le créateur de Lui première version (ce jour où il a essayé de devenir pote avec Louis-Ferdinand Céline, ce jour de 1943 où il est allé au Flore avec un officier allemand, et puis les prostituées de la rue Monsieur-le-Prince qui étaient si gentilles). Puis vient un dossier de six pages sur un gourou pédophile dans la Californie des années 1970 qualifié de « flamboyant » et montré au milieu de ses femmes, toutes à genoux. Il y a aussi une enquête sur les traders et la coke. Wall Street serait en réalité peuplé de pathétiques cokeheads  prétentieux ? BIG NEWS ! Enfin, comme si on n’en avait déjà pas eu plein les yeux, Nicolas Rey nous explique qu’il fantasme tellement sur Najat Vallaud-Belkacem qu’il la harcèle via SMS et désire « lui nettoyer les dents d’un coup de langue ». C’est à peu près le plus gros creep sur lequel vous pouviez tomber, sauf que lui écrit des bouquins et porte des chemises ouvertes au troisième bouton. Détail important : la manière dont l’article est illustré ; on voit la porte-parole du gouvernement photoshoppée dans le fauteuil en rotin d’Emmanuelle. Le comble de l’érotisme en 2013 est donc une référence à un film qui n’a pas réussi à choquer un seul Français en 1974.

      Quelques pages plus loin, Marcela Iacub s’insurge que de nouvelles lois permettent aux femmes de contraindre un homme à reconnaître son enfant, alors même que celles-ci devraient se contenter d’être mère célibataire – le pied en matière d’autonomie, selon elle. Au lieu de ça, les scélérates féministes demandent à ce que le géniteur soit mis en face de ses responsabilités, même s’il a été piégé, c’est-à-dire, selon Iacub, victime d’un viol ou du vol de son sperme. Car dans le monde de Marcela, les femmes violent régulièrement les hommes et récurent leurs préservatifs usagés afin de « s’inséminer avec le liquide du malheureux propriétaire ». Dans la même veine, je vous conseille de vous rapporter aux conseils mode référencés en page 198 : sachez-le les filles, pour être tendance, il va falloir vous ramener les poils pubiens en « mini-iroquoise ».

      Lui vous explique comment vous coiffer la chatte, mais pas de bile les filles, il ne s’agit pas d’un magazine misogyne. Il existerait même un féminisme qui soutient sa cause, incarné selon Beigbeder par les Femen et cette chère Marcela Iacub. Et puis, leur argument en faveur du féminisme tombe très vite à l’eau, non seulement parce que le magazine regorge de filles très blanches, très minces et très à poil, mais aussi à cause de ses saillies perverses. Dans l’édito, Beigbeider nous explique que les vrais hommes n’existent plus, la faute à toutes ces greluches qui voudraient pisser debout pendant que leurs mecs font la vaisselle. Pire, Larry Wachowski est devenu transsexuel et les gouines réclament le droit d’avoir des gosses. On est à deux doigts de l’extinction de la race humaine, puisque comme le rappelle Beigbeider, « il y a de moins en moins de spermatozoïdes dans [les] testicules ».

      Lui est donc là pour sauver le monde en glorifiant le « connard d’hétérosexuel », un type transphobe qui se revendique « ami des gays » à condition qu’ils n’essaient pas de l’enculer, des femmes du moment qu’elles ont le cul à l’air et de la littérature parce que parfois, il pense à d’autres trucs que sa bite. Se vanter d’être un « connard d’hétérosexuel » me semble à peu près aussi pertinent que de me faire tatouer « salope » sur le front, mais passons. Je comprends leur position : tout ça c’est une vaste blague, hein, on n’est « pas des beaufs » et de toute façon, les traits sont tellement grossiers que si l’on ose critiquer, c’est qu’on n’a pas compris toute l’ironie qui se cache derrière – en clair, les filles, que vous n’avez aucun humour.

      Le truc qui m’a achevée, c’est de lire sur le Net qu’en conférence de presse, la rédac’ chef a déclaré que les femmes achèteraient le magazine pour connaître « l’ennemie », c’est-à-dire les autres femmes. Mon ennemi selon Lui ne sont donc pas les trous du cul qui ont œuvré à l’impression de 350 000 exemplaires de cette bouse qui salit le cul quand on se torche avec. Non, mon ennemi, C’EST LA FEMME. Voilà donc le raisonnement de cette intelligentsia malade de trop renifler ses propres pets.

      N’y tenant plus, j’ai refermé Lui et attrapé le briquet le plus proche pour procéder à un autodafé libérateur. Je vous conseille de faire de même, il ne reste plus que 349 999 numéros à cramer.

       

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      Thèmes: Lui, nouvelle version, magazine, pour les hommes

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