©2014 VICE Media LLC

    The VICE Channels

      Le Nécrophile, pages du journal de Lucien N., perdues puis retrouvées

      July 16, 2013

      Par Gabrielle Wittkop

      Texte publié avec l’aimable autorisation des éditions Verticales
      Merci à Nikola Delescluse



      Illustrations : Florence Lucas

      Gabrielle Wittkop est notre auteure préférée de tous les temps. Elle est morte en 2002, à l’âge de 82 ans – « Je veux mourir comme j’ai vécu : en homme libre. » Elle a écrit des bouquins qui devraient tous être dans votre bibliothèque ; pour n’en citer que deux, Sérénissime Assassinat, où des Vénitiens du XVIIIe passent leur temps à s’empoisonner les uns les autres, et Le Nécrophile – à notre connaissance, le seul truc jamais écrit qui parvient à rendre excitante l’idée de baiser des cadavres. Après quelques recherches, on a eu vent d’un texte jamais paru qui viendrait en complément du Nécrophile, des pages perdues puis retrouvées du journal de Lucien N., le héros du livre. On est fiers de vous présenter ici ce texte inédit.


      15 mai 19**

      E n Europe depuis huit jours, je n’ai pas encore trouvé le temps de noter une étrange rencontre. Les collections du maharadjah de Poona mises aux enchères, je m’étais rendu sur place malgré l’effroyable chaleur d’avril. Mon choix s’était fixé sur deux Aspara, la taille étranglée, les hanches vastes sous la cascade des joyaux, les doigts déliés et diserts, le cou gras, marqué de trois plis pulpeux. Deux belles et vivantes mortes de marbre pâle, venues jusqu’à nous depuis le début de l’époque Gupta. Les enchères avaient été turbulentes mais plus éprouvant encore un mois de séjour forcé à Bombay pour obtenir les documents de clearance administrative. Lutte contre des bureaucrates obtus, innombrables formulaires à remplir, attente, faux espoirs et retours en arrière, pots-de-vin distribués à des agents cauteleux et des fonctionnaires corrompus. En avril et mai !

      Bombay. Un gâteau architectural tenant du clapier, de l’Acropole et de Manhattan. Vieux comptoirs d’acajou forés des vers, tourelles néo-gothiques veloutées de lichen, chapiteaux corinthiens de palais vert-de-gris dont les degrés croulent dans des tas d’ordures en décomposition, fourmillantes d’enfants nus et frémissantes de corbeaux. Hangars rongés de rouille pulvérulente, clubs de marbre rose parmi l’interminable rangée d’échoppes regorgeant de ferraille, de pièces mécaniques, de sandales en cuir de chèvre, de débris, de nourritures, de pourritures. Un chaos barré de gigantesques panneaux publicitaires où cheminent des caractères en forme d’agrafe, pavoisé de sari flottant sur des perches devant des cavernes d’ombre. Le chenal des ruelles et la vastitude d’avenues bordées de palmes, fourmillent de camions, de motocyclettes, de vaches, de Rolls Royce, de charrettes à bras chargées de vertigineux fardeaux et tirées par de sombres figures d’os courbées vers la poussière. Et dans cette termitière tout un flux de colporteurs, de minables chefs d’entreprise, d’arracheurs de dents, d’artisans, de squelettes gravides enroulés dans des loques, d’avocats en quête de clients, de marchands perdus de graisse, de belles filles en blue jeans, de Sikhs enturbannés de couleurs tendres, de soldats kakhi, de mendiants aveugles.

      L’Inde est un choc. Lors d’un premier voyage, j’avais vu là-bas des morts enveloppés de suaires jaune safran, portés au son des cymbales vers les bûchers, portés dans la chrysalide de leur suaire sur les épaules de trois hommes, portés comme des arbres abattus, portés jaune d’or ainsi que des rois morts. Et mon cœur s’était ouvert comme une grenade mûre.

      En possession de la clearance, il me fallut retourner à Poona négocier avec les compagnies d’assurance et de transport, un cauchemar de plus. N’ayant pas obtenu de vol, j’ai pris le chemin de fer. L’horreur de toute gare indienne, image de quelque géhenne. Portant des ballots, des corbeilles sur la tête ou agitant des ombrelles cassées, des hommes aux dhoti crasseux, des femmes chargées d’enfants et de volailles, des musulmans coiffés de la calotte tricotée et même des sadhu nus au front marqué du signe de Shiva, prennent d’assaut les wagons, grimpent sur le toit, s’accrochent aux tampons, cependant que, le train roulant déjà, des enfants suspendus en grappes aux portières et criant tous à la fois, mendient avec rage. Et l’Inde entière dans une odeur que plus jamais on n’oublie : curry, charogne, urine, naphtaline et jasmin, oui jasmin aussi... Elle avait même gagné la fraîcheur du salon d’attente où depuis des lustres les mouches conchiaient les affiches de voyage, tandis que j’espérais l’arrivée de mon train pendant des heures.

      Commentaires