Le revenu minimum garanti est une utopie centenaire

Par Brian Merchant

Image: Flickr

La Suisse a provoqué un véritable tollé médiatique en proposant d’allouer 2070 euros par mois à chacun de ses citoyens, afin de créer un revenu minimum qui permettrait à tous les Suisses de vivre au-dessus du seuil de pauvreté. On peut reconnaître que cet effort radical constitue un filet de sécurité particulièrement généreux – mais l’idée ne date pas d’hier.

Depuis plus d’un millénaire, des gens luttent pour que la société distribue ses ressources aux citoyens les plus vulnérables. Des califats islamiques, des révolutionnaires américains, des auteurs de science-fiction et des figures comme Martin Luther King Jr. ont tous insisté pour mettre en place un revenu minimum garanti.

Une des premières incarnations de cette notion a émergé en Arabie dans les années 600. Elle est née d’une tradition religieuse islamiste, le zakât, que l’intellectuelle Grace Clark décrit ainsi : « Essentiellement, le zakât est un paiement effectué par un musulman dont la richesse excéde ses besoins, à un musulman pauvre qu'il estime digne. »

Si cette notion n’était pas institutionnalisée, on pourrait la résumer comme un simple acte de charité. Mais Abou Bakr As-Siddiq – le beau-père du prophète Mahomet – a poussé le zakât encore plus loin en 632, alors qu’il était calife. 

« Abou Bakr a introduit un revenu de base garanti, accordant 10 dirhams par an aux hommes, aux femmes et aux enfants. Ce montant est ensuite passé à 20 dirhams », explique Clark. Cette mesure s’est étendue sur près d’un siècle. Mais en 720, la confiance du peuple envers l’État s’est mise à décliner – et le zakât est redevenu un acte volontaire de charité.

Abou Bakr ne fut pas le seul à soutenir cette mesure altruiste – il existe suffisamment de défenseurs du revenu de base pour remplir une page Wikipédia.

Thomas Paine, le célèbre pamphlétaire et révolutionnaire américain, était fermement convaincu qu’il fallait garantir une propriété à chaque citoyen américain. Napoléon Bonaparte lui-même affirmait que l'homme était en droit de recevoir une partie de ce que la terre produisait pour subvenir à tous ses besoins. De même pour Martin Luther King Jr. :

« Je suis désormais convaincu que l’approche la plus simple sera aussi la plus efficace – pour pallier la pauvreté, il faut l’abolir grâce à une mesure vivement discutée : le revenu minimum » écrivait-il dans son dernier livre Where Do We Go from Here: Chaos or Community?

Mais pour comprendre plus précisément les implications d'un revenu minimum, il faut se plonger dans des romans de science fiction. Il y a quelques jours, un sous-forum Reddit dédié à la futurologie évoquait le premier roman non-publié de Robert Heinlein, For Us, the Living. Ce roman, autrefois porté disparu, a été retrouvé dans un garage et publié en 2003 – juste à temps pour offrir une solution visionnaire à la crise financière à venir. Le livre dépeint un monde techno-utopique où chaque citoyen bénéficie d’un crédit social et où la surcharge de travail n’existe plus, grâce aux nouvelles techniques de productions et aux machines.

Le roman est essentiellement composé d’un dialogue socratien sur l’économie spéculative (ce n’est donc pas très étonnant que des éditeurs aient rechigné à publier un texte pareil en 1938, alors que Heinlein n'était qu'un illustre inconnu). Il affirme qu’un revenu minimum distribué par une banque centrale aiderait à pallier la surproduction – en plus de garantir une certaine sécurité à tout le monde.

Aujourd’hui, le revenu de base a toujours sa part d’adeptes des deux côtés de la sphère politique, ainsi que de nombreuses expérimentations réelles sur lesquelles se fonder. L’économiste Milton Friedman est notamment connu pour avoir soutenu une forme du revenu minimum garanti. Dans les années 1970, une ville canadienne a promulgué une loi officielle intitulée Mincome, accordant entre 2810 et 4290 euros par mois à chacun de ses citoyens. Cette loi est restée en vigueur de 1974 à 1979.

Entre-temps, le conservateur Charles Murray et ses partisans ont demandé un revenu de base afin d’éliminer tout gaspillage gouvernemental et de supprimer les bons alimentaires, les couvertures médicales ou les aides au logement. Selon eux, le système du revenu minimum permettrait aux citoyens de tout se procurer eux-mêmes. 

À l’inverse, les libéraux ont tendance à voir le revenu minimum comme un filet de sécurité solide, à l’heure où l’automatisation et l’insécurité du travail sont légion. Le blogger Matt Yglesias estime que le revenu minimum est une solution à la robotisation et au manque de travail dans le domaine de la production. Dans un futur proche, il n’y aura pas assez de travail pour tout le monde puisque les machines s’en chargeront pour nous. Il faut donc combler ce vide. Regrouper les revenus générés par le travail des robots et le redistribuer à des citoyens sans travail semble être la plus élégante des solutions.

Suite à son effondrement économique, la République de Chypre s’apprête à mettre en place un revenu minimum à partir de l’année prochaine. La Suisse pourrait reproduire ce modèle. Cet objectif louable a longtemps constitué un véritable combat – mais aujourd’hui, nos technologies évoluent à une vitesse tellement fulgurante qu’elles pourraient bien finir par nous imposer cette solution.

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