Musique
Le terrible héritage des Libertines

Comme vous le savez tous, cette semaine on célèbre le dixième anniversaire d'un des moments les plus importants de l'histoire. Non, je ne parle pas de la reddition de Slobodan Milosevic ou des communistes qui ont obtenu la majorité absolue aux législatives en Moldavie : ces choses-là se sont passées en 2001. Je parle de la sortie de l'album pré-fondateur des Libertines, Up The Bracket.
Nous ne sommes généralement pas du genre à aller fouiller dans les poubelles de vieilles modes ou à s'enduire de déchets du passé. Mais dans le cas qui nous occupe, c'est intéressant de revenir en arrière et de comparer, parce qu'en 2002 – comme maintenant – la culture de la jeunesse britannique était dans la merde. Pour Mumford and Sons, voyez Travis. Pour Skrillex, voyez Bizkit. Pour Sheeran, voyez Mike Skinner, si vous lui coupez la bite et la lui fourrez dans la bouche qu'il ait l'air plus gros et qu'il ne puisse plus parler normalement. La dernière fois que la musique britannique a impressionné le public à grande échelle, c'était avec « Buck Rogers ». Les membres de My Vitriol venaient de se séparer. Londres attendait quelque chose des Shires, mais n'ont trouvé que Kid Galahad.
Avant les Libertines, un groupe comme JJ72 était aussi connu que SBTRKT l'est en ce moment. Il suffisait d'avoir l’air d’un petit chiot mouillé, un léger accent régional et de l'humilité pour atteindre ce niveau de cachet. Quand Up The Bracket est sorti, tout le monde a commencé à s'habiller comme les personnages de Mean Streets. Les pulls à capuches « Not My President » trop grands ont été remplacés par des jeans trop petits, et les gens préféraient vous prêter A Picture of Dorian Gray plutôt que vous envoyer des liens vers des sites web de chats mignons. Sortir était redevenu amusant, les jeunes rataient les cours pour se faire tatouer les poignets, et lorsque vous appeliez vos nombreux nouveaux amis les lendemains de concerts pour traîner, vous alliez vous poser sur des berges avec des chapeaux mous pour écrire de la poésie plutôt que de vous poser dans votre salon pour regarder Jackass avec des casquettes de routiers.
En dix ans,beaucoup de gin, de thé, et de sang a coulé sous les ponts – si vous étiez un mec à cette époque, soit vous avez continué à vivre normalement, soit vous êtes Ronnie Joice. Si vous étiez une des filles qui sortait avec l'un des mecs du groupe, vous devez avoir 23 ans maintenant. Mais beaucoup de choses n'ont pas bougé, et franchement, nous vivrions mieux sur un quai délabré avec Pete Doherty, quelques seringues rouillées et le fantôme de Wolfman. (Ce mec est bien mort, non ?)

LES GENS QUI PORTENT TOUJOURS LA VESTE
Je me demande si le jour où Pete et Carl ont décidé de se réapproprier cet habit impérial, ils savaient qu'un jour, seuls les touristes espagnols le porteraient. Leur but était évident, ils voulaient ressembler à Michael Caine avec un look zulu : dur, excentrique, tranchant, résolument britannique. Hélas, ces vestes sont passées à la trappe lorsqu'un trop grand nombre de leurs fans a commencé à les porter. C'est devenu une référence indie, remplaçant le pull humide et musqué KoЯn.
Ce sera l'habit parfait pour les soirées nostalgiques du futur, surtout pour les mecs d'aujourd'hui qui aiment les combinaisons disco à paillettes ou les vestes Rat Pack en peau de requin. Courant vers les taxis derrière leurs femmes en larmes, leurs ceintures de cuivre brillantes craqueront sous la pression de leurs bedaines.
PARLER COMME DANS MARY POPPINS
Venant respectivement des rues pavées d'Hexham, dans le Northumberland et de Whitchurch, dans le Hampshire, Pete and Carl étaient en droit de parler comme s'ils avaient grandi au son fracassant des cloches de St. Mary-Le-Bow – on les entend à des kilomètres à la ronde. Mais c'est pas grave, plein de gens se comportent ainsi. Le problème n'était pas le fait de parler comme quelqu'un de Stepney pour quelqu'un qui vient de Sutton Coldfield, c'était le fait de parler comme s'il venait de Stepney en 1897.
Pour une raison inconnue, les fans des Libertines semblaient vouloir faire régresser la langue anglaise ; si quelqu'un renversait votre pinte à l'un de leurs concerts, il y avait de grandes chances qu'ils s'excusent en disant « l’ami ». Peut-être n'était-ce qu'une réaction contre l'argot bizarre et sans racine du nu-metal et du garage britannique tardif, mais on est en 2012 : l'époque post-garage est révolue et on est passé à autre chose.

DES CHAPEAUX DE MERDE
Avez-vous déjà vu ces jeunes profs de sport assis sur les épaules de leurs copains, se baladant au son d'une ballade de Bon Iver à Lollapalooza ? Ils ont généralement un horrible chapeau de paille qu'ils ont acheté sur place. Ben ce look ostensiblement pittoresque et bucolique trouve sa souche dans les repaires à crack hipster « tournant du siècle » de l'Est londonien.
Il y a aussi le problème persistant du chapeau mou, qui n'aurait jamais dû être porté par une femme. Surtout si elle travaille pour la com' d'une boisson énergétique et se trouve en coulisses avec tous les autres chargés de com' qui travaillent pour des boissons énergétiques, transformant la salle de bains en un défilé de Charlie Chaplin hystériques. Pete et Carl sont entièrement responsables de cette mode rance de couvre-chef. Même si ça vous permet au moins de savoir qui ne sait pas où acheter de la MDMA.
PURISME MUSICAL
Outre les flirts tardifs de Pete avec le folk et le reggae (si on peut définir « Pentonville Rough » ainsi), les Libertines ont toujours été un groupe incontournable. C'était sûrement en partie une réaction aux milliers d'artistes hip-hop britannique qui utilisaient des fausses inflexions de Brooklyn et aux DJ de house européenne qui occupaient la tête des charts à l'époque, mais ils ont toujours eu du mal avec le concept de « vraie musique ». Un concept totalement nul au final. Pourquoi les Vines seraient plus légitimes qu'Aphex sous prétexte que leurs instruments sont trop encombrants pour tenir dans un sac à dos ?
Les conséquences de tout ça, c'est qu'on se retrouve avec une bande de retardataires dont le seul moyen de s'identifier à la scène musicale (parce que c'était il y a dix ans) est de gober cette litanie de « vraie musique » et de dénigrer tout ce qui va à l'encontre de leur loyauté envers elle. Les gens de Yorkshire, Kensington ou Grimsby avec les cheveux coiffés en avant et des vestes noires brillantes à épaulettes qui, il y a quelques années, traitaient Carl Barat de pédé, ont fait des Libertines leur emblème idéologique. Vous savez, tous les groupes qui font grimacer en utilisant des « WOOAHH-OH-OH ! » dans tous leurs refrains. Ben c'est la faute de Pete Doherty.

CHOISIR D’ÊTRE UN RATÉ DANS LA VIE
Au début, Doherty avait l'air mystique. Mais avec le temps, en amassant ses légions d'adolescentes tout en gérant sa vie de drogué, aujourd'hui il ressemble plutôt à une raclure. Il pensait être Peter Pan, mais non, c'était plutôt Fagin, et il est passé d'Oliver Twist à ça plus rapidement que quiconque par le passé.
LES GENS QUI PARTICIPENT À DES FLASH-MOBS
Hé, savez-vous ce qu'est un « jamboy » ? C'est un pauvre gosse qu'ils emploient sur les golfs en Afrique. Ils le couvrent de confiture et le font accompagner de riches golfeurs blancs le long de leur dix-huit trous. Ça permet de distraire les mouches. Aussi horrible que cela puisse paraître, c'est exactement ce que sont les flash-mobs : Les « jamboys » de notre culture commune, attirant tous les gens agaçants à un endroit pour nous libérer la route.
Pourquoi pensez-vous que des futurs chômeurs en arts du spectacle s'habillent en policiers et dansent sur « Thriller » dans le métro ? Ben c'est la faute des Libertines. Les premiers concerts des Libertines sont à la base de tous les détournements bidons que vos potes minables postent sur Facebook.

LES DOHERTY DE X FACTOR
Vous vous souvenez de Peter Brame de Fame Academy ? Bien sûr que non. Vous êtes une personne décente, bien entourée, avec une vraie vie, alors que nous on est payés pour avoir ce savoir pop-culturel. Bref, Peter Brame est passé dans Fame Academy (le X Factor anglais des férus de musique) et son trip était de se vêtir d'une veste Libertines et de crier vers la caméra en reprenant « You Really Got Me » ou un truc dans le style. Bien que ce mec ne soit d'aucune importance aujourd'hui, il est le pionnier de l'influence mainstream des Libertines. C'est le concept de passer à la télé pour y faire ce qu'on a à faire avec un regard vide et de se faire accuser d'être le nouveau Rimbaud. Ça vaut pour toi aussi, Julien Doré.
PLEIN D'IMITATEURS NULS
Même si les Libertines n'étaient pas exactement les « nouveaux Smiths », comme tout le monde l’espérait, ils avaient leur charme. Ils ont écrit des super chansons avec des bons refrains, ils avaient l'air plutôt géniaux au début, ils ont toujours sorti des petites phrases pendant les interviews sur lesquelles les journaleux pouvaient se branler longtemps après, et ils ont organisé beaucoup de soirées mémorables. Malheureusement, ils sont aussi devenus potes avec trop de personnes durant ces soirées, et l'industrie de la musique pouvait balancer une guitare dans les mains de quiconque voulant accompagner Doherty sur une ligne de cocaïne un mercredi à 3 heures du matin.
Les Littl'ans, Left Hand, Thee Unstrung, The View… Ils ont tous eu plus de succès qu'ils n’en méritaient grâceà Up The Bracket, et nous devrions tous avoir honte. Bien sûr, le groupe The Others – ce groupe si mauvais qu’on ne sait même pas que c’est un groupe – ne définit pas vraiment l’influence qu’a eue les Libertines. Ils sont juste un ramassis de clichés et d'idées reçues que notre mémoire collective a assimilé à un groupe imaginaire, comme une parodie de Sum 41 qui n'a jamais réellement existé.
Je pense qu'on a fait le tour de la question. Mes excuses à John et Gary de ne pas les avoir mentionnés une seule fois.
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