Les transmutations de Tijuana

Les méthodes drastiques d’une prêtresse chrétienne qui extirpe le gay en vous

Par Juan Carlos Reyna

Photos par Alejandro Cossio


Les messes du dimanches sont destinées aux adhérents qui veulent laver leurs péchés dans les chants et la danse.

L a pasteur finit son sermon, les yeux fermés, attendant que les paroissiens viennent à elle. Derrière elle, on remarque une musique lente et soporifique. Il n’y a qu’un ventilateur dans cette église surchauffée, et il pointe droit vers l’orchestre.

« Ouvrez-vous au Christ, si vous voulez qu’il vous guérisse », ordonne-t-elle à la dizaine de types qui marchent dans sa direction. L’un d’eux sue comme un porc (ou pleure, c’est difficile à dire) et a les bras tendus vers elle. Il a un visage efféminé, les cheveux teints et des sourcils épilés. La pasteur le saisit aux épaules : « Puisque Jésus a dépassé la mort, tu pourras dépasser ça », lui affirme-t-elle.

Les 150 autres admirateurs se mettent à trembler dans tous les sens – alors que certains crient et hurlent, d’autres sautent et tournent sur eux-mêmes. « Au nom de Jésus, je suis sauvé, au nom de Jésus, je suis sauvé », crie-t-il au moment où la pasteur le prend par les cheveux pour coller son front contre le sien. Ils prennent tous deux une grande inspiration, puis le type s’agenouille et se met à prier en silence. La musique s’accélère. C’est l’apogée de la cérémonie qui a commencé il y a trois heures déjà.

Le type qui brille de mille feux, c’est Eduardo Herrera Gomez. Il a 30 ans et fait partie des 25 homosexuels « purgés » qui se sont agenouillés devant Alma Leticia Rosas, une femme pasteur qui prétend pouvoir exorciser les personnes hantées par les esprits diaboliques, autrement dit, les homosexuels. Tous les dimanches, au Templo y Centro de Réhabilitacion La Esperanza de Tijuana, le groupe se réunit pour célébrer leur nouvelle vie, leur vie d’hétérosexuels. En effet, ils ont tous tourné le dos à ce que Sœur Leti – son surnom – appelle « le chemin du Mal ». Le centre est l’un des quatre instituts de désintoxication du quartier, mais il s’agit du seul qui, en plus de traiter des dépendances aux drogues dures, s’efforce d’entraîner les hommes qui aiment les hommes à aimer les femmes.

Les alentours sont typiques de la région de Sanchez Taboada, l’une des plus violentes de Tijuana : des labyrinthes de chemins boueux encombrés de maisons en carton et de barbelés. Ici, on peut acheter sa dope dans de petits kiosques de rue, les narcotienditas, alors que plusieurs des maisons en carton du coin font office de planques pour les kidnappeurs et leurs victimes. La nuit, des 4x4 de luxe, vitres teintées, déambulent dans les rues à vive allure.


a pasteur Alma Leticia Rosas, alias Sœur Leti, est à la tête du Temple de Tijuana. C’est là qu’elle tente de convertir des hommes homosexuels à l’hétérosexualité, avec l’aide de Dieu.

Sanchez Taboada est aussi un nid à transsexuels ; ce sont eux qui ont fait de Tijuana la destination sexuelle favorite des Américains. Pendant des années, homosexuels et transsexuels se ramenaient ici, fuyant les villes et campagnes où ils avaient grandi. « J’ai toujours été conscient de ce que j’étais. Je jouais avec des trucs de filles, des poupées, des robes, du maquillage », m’explique Eduardo, qui se définit désormais comme un « ancien homosexuel ». Il a fui la ville de Guadalajara à 15 ans, pour ne plus avoir à cacher à sa mère son affection pour les jupes et les garçons.

Il y a des années, lors d’une soirée, Eduardo a rencontré un mec qui est ensuite devenu « son » mec. Ils ont emménagé à Manzanillo, une ville du coin qui avait la réputation d’accueillir de grosses soirées LGBT. C’est là que sa vie a pris un tournant inattendu. « C’est là que j’ai commencé à mener la vida loca, nous dit-il. Je me suis mis à toucher à la came, à vendre mon corps pour de l’argent. » C’est aussi à ce moment qu’il a commencé à prendre des hormones pour femmes et qu’il s’est mis à économiser pour s’acheter de gros seins, un beau cul et de larges hanches.

En 2002, aller en vacances au Mexique n’était pas une mince affaire, notamment à cause de tous les protocoles de sécurité post 11 Septembre. Et les Mexicains ne partaient plus en vacances au Mexique. D’ailleurs, les Mexicains ne partaient plus en vacances du tout. Alors forcément, le business touristique flanchait, et il n’y avait plus d’emploi nulle part. Le couple a dû s’exiler à Tijuana. Eduardo louait alors un petit studio en ville, qu’il payait grâce au tapin.

Vite, Eduardo s’est mis à développer de nombreuses dépendances. « Depuis mon arrivée là-bas, j’étais comme possédé par le démon, m’a-t-il confié. Je touchais le fond : je tapais de la drogue et je tapinais. » J’avais le sentiment qu’il voyait dans son passé de merde une forme d’accomplissement et qu’il était fier d’avoir fait acte de repentance après sept années de péchés suprêmes nourris de drogue et de sexe. « Être une pute m’a offert un confort de vie incroyable. Mais c’est à cause de ça que j’ai sombré dans la dope et que j’ai perdu mes amis, ma famille et mon appartement, a poursuivi Eduardo. J’ai fini par manger dans les poubelles. »

Un jour, alors qu’il était encore dans sa passe diabolique, quelqu’un a dit à Eduardo que Jésus Christ pourrait combler le vide présent dans son cœur. C’est comme ça qu’il s’est retrouvé auprès de Sœur Leti. Maintenant, il prétend vouloir se marier, fonder une famille, avoir un chien et un tas d’autres trucs super excitants. « Je raconterai mon combat à mes enfants, prendrai soin d’eux et les empêcherai de devenir homosexuels. »


Les hommes qui ont renoncé à leur homosexualité et à leur dépendance à la drogue implorent Dieu lors des messes présidées par Sœur Leti.

L' idole d’Eduardo, Sœur Leti, a dévoué presque la moitié de ses 46 années d’existence à la guérison des « victimes d’esprits maléfiques », terme qu’elle utilise pour faire allusion aux homosexuels. Lorsque je l’ai interviewée au centre, elle a tenu à ce que je lui laisse dire que « si les homosexuels pensent qu’ils sont nés comme ça, et qu’ils doivent vivre comme ça, alors ils se fourvoient ». Pour elle, « l’homosexualité est un mal qui essaie de les duper. Leurs désirs malsains sont le résultat du Mal en personne ». Alors voilà, c’est dit.

L’idéologie de Sœur Leti pourrait être assimilée à de l’homophobie, mais elle l’assume. Il y a quelques années de ça, alors qu’elle priait dans un centre pénitentiaire de Californie, elle a croisé un homosexuel que les autres détenus avaient interdit de prière. Elle l’a convaincu de lui faire confiance et lui a proposé une méthode de guérison : la Bible. Quelques années plus tard, après sa libération, la pasteur l’a pris sous son aile et l’a hébergé chez elle. « Et ce fut le tour d’un autre, puis d’un autre. Mais je ne pouvais pas tous les accueillir chez moi. C’est à ce moment que l’église dans laquelle nous nous trouvons, qui appartenait alors à mon frère, m’a été prêtée. »

Pour Sœur Leti, l’homosexualité n’est pas le résultat d’une maladie ou d’un déséquilibre psychiatrique ; c’est une forme de possession spirituelle négative. Elle ne s’est jamais tournée vers un spécialiste dans le but de guérir les mauvaises orientations sexuelles de quiconque. Selon elle, la dépendance à la drogue et l’homosexualité sont les conséquences d’un abus sexuel perpétré durant l’enfance : la douleur et la peine qui en résultent attireraient les mauvais esprits.

« La solution, c’est de leur apprendre la Parole. Je leur fais écouter la Parole de Dieu trois fois par jour, et ils prient. » Elle souligne cependant que ce processus doit être entièrement volontaire.

Sœur Leti a grandi dans une famille catholique de Tijuana, où elle fut brutalisée et abusée par son oncle alors qu’elle n’avait que 5 ans. Elle a attendu des années avant de le confesser à sa mère. Puis elle a vécu dans un couvent jusqu’à l’âge de 14 ans. Elle a par la suite quitté le couvent avec un homme dont elle était tombée enceinte peu de temps auparavant – et qui l’a vite abandonnée. À 23 ans, elle a décidé de migrer à Los Angeles avec sa fille. Une fois sur place, elle s’est liée d’amitié avec un ex-héroïnomane qui l’a réconciliée avec la religion. « Il m’a appris que, peu importe à qui la faute, nous sommes tous des pécheurs. Aux yeux de Dieu, l’homme qui a abusé de moi n’est pas le seul fautif – je suis fautive aussi. »


Rafael a longtemps été transsexuel. Aujourd’hui, il espère pouvoir s’offrir une chirurgie reconstructrice afin de retrouver un pénis et vivre comme un homme, à nouveau. 

L’homophobie à Tijuana est monnaie courante, tout comme dans un tas d’autres villes du pays. Victor Clark Alfaro, directeur du Centre binational des droits de l’homme de Tijuana, dit que cette atmosphère de haine a poussé beaucoup de jeunes homosexuels à fuir en direction des États-Unis. En 2006, un groupe d’une trentaine de transsexuels a émigré illégalement en Californie pour y réclamer l’asile politique, soulignant la manière dont ils étaient traités dans leur pays. En plus des agressions verbales et physiques, Victor m’a parlé de plusieurs histoires de viols de trans dans lesquelles étaient impliqués des flics locaux.

Selon une étude sociologique, les institutions religieuses mexicaines râlent toujours un peu lorsqu’on parle de ce qui ressemble de près ou de loin à du sexe. Surtout quand il s’agit de sexe entre hommes. Par exemple, l’ancien archevêque de Guadalajara, Juan Sandoval Iñiguez, est un homophobe assumé. Lors d’une interview accordée au magazine Gatopardo et publiée en février dernier, il a affirmé que l’homosexualité était une « arme stratégique inventée par les pays développés destinée à réduire la population sans affecter les ressources terrestres ». Il n’est pas étonnant que la plupart des homosexuels se tirent du pays.

Dans la cour du centre, en plein soleil, j’ai parlé avec Gustavo Silva qui faisait partie des 25 hommes que Sœur Leti traitait à ce moment-là. Son histoire est similaire à celles des autres. « Depuis mes 15 ans, je marchais vers le chemin de la perdition. J’aimais boire, me droguer, porter des jupes, et je souhaitais par dessus tout devenir pulpeuse – j’ai fait de la chirurgie. Une augmentation mammaire, pour satisfaire mon désir d’une part, et pour mieux tapiner et gagner plus d’argent de l’autre. »

Quelques années plus tard, Gustavo s’était beaucoup affaibli ; sa maigreur n’avait jamais été si exacerbée. Il était même sûr d’avoir contracté le sida. Puis, le jour de ses 23 ans, alors qu’il se promenait dans la rue juste après avoir acheté sa meth, il a ressenti un étrange mal de vivre : « Le mal de vivre entouré de tant d’horreurs. » C’est alors qu’il s’est tourné vers le ciel et a imploré : « Dieu, donne-moi la force de me sortir de là ! » Puis, il s’est rappelé qu’on lui avait parlé de La Esperanza. Il s’est posé la question. « Une cure de désintox ? Je pense que j’en ai besoin. » C’est comme ça qu’il s’est retrouvé là. C’était l’année dernière. Aujourd’hui, il a toujours ses implants mammaires mais travaille dur pour se les faire retirer.

En passant du temps avec elle, j’ai réalisé que Sœur Leti était une femme aussi convaincue que dévouée. Elle prend soin des hommes qu’elle « soigne » – ou du moins, des hommes qu’ils pourraient devenir – et en retour, eux aussi prennent soin d’elle. « Je dis à tous les gens qui partagent ce problème qu’ils peuvent réussir, et que le Christ peut les rendre humains à nouveau. Je suis certaine que la plupart des homosexuels, au fond, ne veulent pas être homosexuels. C’est la raison pour laquelle je sais qu’il reste toujours de l’espoir », dit-elle.

Étrangement, je n’ai ressenti aucune malveillance dans ses propos. Elle est simplement persuadée que l’homosexualité est une terrible malédiction et travaille dur chaque jour pour que le monde en soit débarrassé. Mais lorsqu’on s’est salués (et même si ses convictions sont en tous points contraires aux miennes, je l’ai prise dans mes bras), il m’est revenu une expression, elle aussi tirée de la Bible : « L’enfer est pavé de bonnes intentions. »

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