MONTRÉAL - 1re PARTIE - LE (RE) RETOUR DES GRUESOMES
Les mythiques Gruesomes, plus grandes légendes du garage rock québécois de tous les temps, se reforment pour la troisième fois. Ça vous semble peut-être dénué de tout intérêt, sombres ignorants français, mais ces mecs de Montréal ont régné sur le Canada comme seuls ambassadeurs du revival garage durant le milieu des années 80. Ils ont influencé un mouvement, mais surtout un style de coupe au bol encore d'actualité aujourd'hui. Apparemment, plusieurs de ces gars sont même allés jusqu'à se perdre dans le ska durant les années 90, mais personne au Québec ne leur en tient rigueur de nos jours.
Vice Québec, fans de la première heure des Gruesomes, ont décidé de couvrir leur tout nouveau show en engageant un reporter très spécial en la personne de Luc Brien. Il s'agit d'un membre des Breastfeeders, groupe montréalais actuel qui partagera la scène avec les Gruesomes ce soir. L'idée étant d'établir une sorte de rencontre entre un groupe fondamental et un de ses descendants. Annie, la meuf de Vice Québec a découpé l'interview en trois grandes parties et a décidé de ne rien couper et de laisser leur échange tel quel, parce qu'elle trouvait ça trop mignon de montrer ce qu'un fan peut dire à son idole. L'un des Breastfeeders a confié à notre confrère montréalaise que ça allait être "l'interview la plus geek qui puisse exister ! Je suis sûr qu'il va leur demander comment ils arrivent à faire leur fuzz !" Effectivement il leur a posé la question, et c'est très exactement 7 questions plus bas.
Luc Brien : La
légende affirme que le tout premier show des Gruesomes a eu lieu en juin 1985.
Vous vous souvenez de l’endroit?
John Davis : C’était un bar, le Steppe, sur Avenue du
Parc.
Bobby Beaton : Après ça, c’est devenu un bar de
danseuses nues!
JD : Non! À côté, c’est devenu un bar de danseuses,
mais le Steppe c’est devenu une imprimerie!
Les Gruesomes se
sont formés en 1985?
JD : On a fondé le band avec Bobby (guitare rythmique,
voix), Gerry Alvarez (guitare lead), Éric Davis (batterie) et moi-même (basse)
pendant l’été de 1984.
J’ai lu que c’était
la première fois, lors de la fondation du groupe, que vous touchiez à des
instruments de musique. C’est vrai?
BB : Vrai! Absolument!
JD : On avait un ami plus vieux qui jouait de la basse
et qui nous a donné quelques trucs… Gerry nous impressionnait beaucoup parce
qu’il connaissait le nom des accords! C’était tous notre premier band et on a
tout appris à partir de rien.
À l’époque, vous
aviez 17-18 ans, qu’est-ce qui a poussé des gars des années 80 à écouter et à
jouer du garage et du sixties punk?
BB : Dans le circuit « underground », tous
les bands faisaient de l’hardcore sérieux ou du punk engagé et ronflant à
propos de féminisme, d’apartheid, d’anticapitalisme, etc. C’était pas assez
cheezy! Nous, on voulait que la musique soit plus cheezy et plus catchy. Avoir
du fun! C’est comme si les gens avaient oublié que la musique, c’est censé être
amusant… C’est ce plaisir-là qu’on retrouvait en écoutant du garage sixties.
JD : Y avait aussi du cheezy chez les artistes
commerciaux comme Madonna ou Phil Collins, mais eux, c’était pas le bon
fromage!!!
BB : Pour le sixties, on était déjà en plein dedans. Nous,
on était déjà des mods. C’était la première fois que le sixties revenait à la
mode, tout comme les années 80 sont à la mode aujourd’hui. C’était possible
d’aller au magasin Le Château et de s’acheter des Beatle boots, des cravates
noires et minces et des vestes à la Austin Powers. À la télé, ils jouaient
constamment toutes les reprises des Flinstones, de Gilligan’s Island, des
Munsters, c’est ça qu’on regardait tout le temps. Tout était sixties, partout!
JD : C’était aussi l’époque de toutes ces compilations
d’underground sixties comme les compilations Pebbles et Nuggets, les rééditions en vinyle de groupes plus
obscurs. On baignait là-dedans, c’était ça nos repères.
Lorsqu’on regarde
les premières photos du band, avant le premier album, on voit que vous avez un
look qui fait penser au groupe sixties The Music Machine, mais vous portez
aussi des colliers fabriqués avec des os de poulet, tout comme vos
contemporains, The Fuzztones, le faisaient déjà. Étiez-vous tout aussi
influencés par les groupes garage contemporains que par ceux qui venaient
directement des sixties?
BB : Oui, on écoutait aussi tous ces groupes, The Fuzztones,
Chesterfield Kings, Vipers. Le look Fuzztones, au début, on s’en est inspirés,
mais eux, par contre, ils étaient vraiment trop sérieux!
JD : L’idée c’était d’avoir un « gimmick »
pour monter sur scène, d’attirer l’attention, d’être uniques. Après un certain
temps, on avait trouvé ce qui allait devenir le look Gruesomes, un look bien à
nous.
Dès le départ, vous
aviez des instruments de collectionneurs qui sont carrément inabordables
aujourd’hui : des guitares Vox Phantom ou Rickenbaker, des basses Hoffner
et Gibson Thunderbird, une batterie Ludwig. Comment faisiez-vous? C’était moins
cher en 1985?
JD : C’était beaucoup moins cher qu’aujourd’hui. E-Bay
a vraiment boosté les prix…
BB : Et puis dans ce temps-là, c’était des instruments
que les gens trouvaient quétaines, presque personne en voulait! Alors on en
trouvait facilement.
JD : On payait 550$ pour une Rickenbaker ou une Gibson
Thunderbird!
Shit… Et avec quoi
reproduisiez-vous le fuzz?
JD et BB en chœur : HAHAHAHAHA!!! Une pédale Boss DS1,
la plus cheap des boîtes de plastique!
JD : En plus que Bobby utilisait seulement des amplis à
transistors!
BB : Ouais, je mettais tout au maximum, l’ampli et la
pédale sans rien savoir et j’avais le fuzz parfait! Mais Gerry avait un ampli
Fender Twin.
JD : On avait échangé 25 exemplaires du premier album
contre le Fender Twin!
Parlons justement du premier album, Tyrants of Teen Trash. Il est sorti en
1986, 20 ans exactement après l’âge d’or du garage américain : Dirty Water des Standells, Talk-Talk de Music Machine, Gloria par les Shadows of
Knight, You’re Gonna Miss
Me des 13th Floor
Elevators, Psychotic Reaction des Count Five, c’était
tout en 1966. Comment
vous sentez-vous lorsque vous réalisez que ça fait déjà 22 ans qu’est sorti Tyrants of Teen Trash?
BB : Ça nous fait pas grand-chose. La plupart des
musiciens qui jouent de la musique de n’importe quel style vivent dans l’époque
qui passe et meurent avec. Nous, on est pris dans cette époque et le temps ne
nous emprisonne pas.
JD : Pour nous, le temps est resté figé, notre point de
référence est toujours 1966.
BB : Ah! 1966! The Summer of Hate!
Aujourd’hui, le
garage, ou le sixties punk, est partout, plus besoin d’aller dans une soirée
thématique pour entendre, par exemple, les Sonics, et ce, partout dans le
monde. Sur Tyrants of Teen Trash, il n’y a que six chansons originales et le
reste est constitué de covers des Downliners Sect, des Starfires, des Sonics,
de Lord Sutch, de Ray Charles, des Flintstones et de Q 65. Mais en 1986, la
culture garage n’était pas ce qu'elle est aujourd’hui. Est-ce que les gens
croyaient que tout ce que vous jouiez était vos propres compositions?
JD : Oui, et à 100 %! En spectacle, tout le monde
pensait qu’on avait écrit Jack the
Ripper! Et comme personne
ne s’apercevait de rien, on gardait ça pour nous!
BB : Et de toute façon, si j’avais dit dans le micro « and
now here’s a song by Kit & the Outlaws from Texas », ça n’aurait rien
dit à personne!
JD : Ça leur serait passé par-dessus la tête!
BB : C’est vrai qu’aujourd’hui ce n’est plus comme
avant, on peut même entendre du garage dans des publicités… y a une pub ces
temps-ci avec Can’t Seems to Make
You Mine des Seeds!
Y avait-il quand
même un public de puristes?
JD : Oh, 2 ou 3 %, qui étaient tous dans des bands
ou qui travaillaient dans des records stores. Mais aussi des
Nerds-College-Kids.
BB : Et que des gars! Que des gars qui voulaient qu’on
leur signe des disques, qui nous montraient des pièces de monnaie de 1966 et
qui nous empêchaient d’aller voir les filles qui restaient en arrière!
Que pensaient de
vous les puristes?
JD : Ils nous adoraient! Ils se disaient : « voilà
des gens qui ont les mêmes valeurs culturelles que nous. »
BB : Et il y avait tous ces gens qui faisaient beaucoup
pour nous. Comme Edouardo, chez Primitive Records sur St-Denis, qui nous
trouvait des disques rares, qui organisait des soirées avec notre genre de
musique. Il y avait aussi les DJs comme Phlipped Out à CKUT.
Une partie de cette entrevue sera diffusée chaque jour jusqu'au jour du spectacle. Les Breastfeeders seront en concert avec les Gruesomes le 29 mai au Café Campus.
ENTREVUE RÉALISÉE PAR LUC BRIEN
PROPOS RECUEILLIS PAR ÉRIC LA BÊTE ROUGE
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