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      On est allés à la manifestation contre la première salle de shoot française

      July 17, 2013

      Par Maxime Lelong

      Alors que huit pays dans le monde, dont six en Europe, sont dotés de salles de consommation à moindre risque – « salles de shoot », pour faire court –, la France s’apprête à ouvrir la sienne à Paris, au 39 boulevard de la Chapelle, près de la Gare du Nord. Le préfabriqué d’une surface de 200 m² pourra accueillir environ vingt personnes en même temps, huit heures par jour – aux horaires de bureau – et sera installé sur un terrain mis à disposition de la Mairie par la SNCF pour 3 ans. La ministre de la Santé, Marisol Touraine, et le maire du 10e arrondissement de Paris, Rémi Féraud, ont annoncé que cette première salle de shoot ouvrirait à l’automne, à distance des quartiers résidentiels et des écoles.

      L’expression « à distance » ne semble pas avoir le même sens selon qu’elle est prononcée par la Mairie ou par les membres de l’association Vivre Gares du Nord et Est qui estiment que le gouvernement ne respecte pas sa promesse en installant la salle de shoot à « moins de 300 mètres de 8 établissements scolaires ou crèches accueillant 1 400 enfants ».

      Ainsi, une petite centaine de membres de l’association et d’habitants du quartier se sont réunis samedi 6 juillet dernier, par un bel après-midi d’été, devant le 39 boulevard de la Chapelle afin de dénoncer une « salle de shoot au rabais ». À la place, ils voudraient que celle-ci soit intégrée à l’hôpital Lariboisière. Scandant « Dealers en liesse, habitants en détresse » – même si je doute sincèrement que les dealers soient euphoriques à cette idée –, les manifestants ont occupé les lieux pendant près de deux heures, exprimant « un ras le bol contre une politique aberrante, précipitée, sous prétexte de santé publique », avant de se faire poliment virer par les flics.

      Sous une chaleur étouffante, une petite centaine d’habitants se sont rassemblés devant l’emplacement de la future salle de shoot. Environ deux fois plus nombreux que lors de la manifestation précédente, le 1er juin, les protestataires – des habitants des quartiers Gare du Nord et La Goutte d’Or – ont fait savoir qu’ils n’étaient pas contre l’ouverture d’une salle de shoot, mais qu’ils préfèreraient qu’elle se fasse au sein de l’hôpital Lariboisière, quelques centaines de mètres plus loin. Chez d’autres gens, donc.


      François galvanise les foules

      J’ai demandé à François, jeune père de famille et membre de l’association, si proposer d’intégrer la salle de shoot au service d’addictologie de l’hôpital n’était pas contraire au projet originel de la salle de consommation de drogues, à savoir un lieu où les toxicomanes peuvent consommer sans être jugés, dans un cadre neutre et propre, afin de ne plus se camer au milieu de la rue. Il m’a invité à aller voir les photos qu’ils avaient postées sur le site de l’association.

      Censées montrer ce qui attend les habitants si la salle de shoot ouvre, l’album mis en ligne par l’association est une collection de photos prises de l’autre coté du pont de la Chapelle, là où les toxicomanes se rassemblent, d’après eux. Parmi ces images dénonçant un quotidien dont ils ne veulent pas, des photos de murs tagués, de mouchoirs sales jetés au sol ou encore d’un Noir en train de marcher.

      Un texte rédigé par l’association a retenu mon attention : « Sur le boulevard de la Chapelle, les photos ne montrent ni seringues, ni boîtes de médicament. Les personnes dépendantes de drogues dures ne traversent pas le pont du boulevard de la Chapelle. […] L’association veut éviter un second foyer de la toxicomanie à l’autre bout de la Gare du Nord, lieu encore épargné. » Il suffit pourtant de se rendre du « bon côté du pont » pour croiser des personnes sortant des toilettes avec des cuillères à la main et se convaincre que, malheureusement pour les habitants, les consommateurs de drogues ont appris à traverser un pont.

      Parmi les manifestants, beaucoup de familles et de personnes âgées représentatives de la France qui dit « Non », à tout. Des gens qui répètent qu’ils ne veulent pas de salle de shoot en bas de chez eux mais que ce n’est pas parce qu’ils sont intolérants, avec des arguments parfois foireux. Par exemple, sur l’affichette que tient la femme ci-dessus, on peut voir deux rectangles de couleur sur une capture d’écran Google Street View. Le premier entoure la future salle de shoot et le second, de l’autre côté de la rue, des bennes à ordures. Au-dessus, le texte indique : « La première salle de shoot de France dans les poubelles de la première gare d’Europe. » Je suis peut-être de mauvaise foi, mais j’ai du mal à croire que la principale préoccupation des riverains en colère tient à ce que les poubelles ne sont pas la première chose que les toxicomanes auront envie de voir après un fix.

      Après quelques speechs des membres de l’association, Pierre Coulogner, président de Vivre Gares du Nord et Est, a pris la parole pour dénoncer une des inquiétudes principales des manifestants : « La salle de shoot ne fournira pas de substituts aux toxicomanes, qu’en sera-t-il de ces consommateurs qui, ne pouvant obtenir de substitut dans la salle elle-même, pour répondre à leur état de manque, devront s’approvisionner à l’extérieur, auprès de dealers qui ne manqueront pas d’être présents ? » Ce à quoi la mairie aurait répondu si elle avait été présente, comme elle l’a fait durant la concertation du 11 juin, que « le 10e arrondissement ne deviendra pas une zone de non-droit » et que « l’ouverture de la salle de shoot est soumise au déploiement de forces policières aux alentours de la salle. » Sans être spécialiste, je suis presque sûr que l’instinct d’un dealer l’amène à fuir la police.

      Voyant que les passants commencent à se désintéresser de la manifestation – excepté ceux qui passent devant notre caméra en criant « ”Pour” la salle de shoot » –, les « anti » ont décidé de bloquer le carrefour de la place de La Chapelle pendant quelques minutes. Galvanisés par le son des klaxons et des Parisiens en colère, les slogans redoublent d’intensité, jusqu’à ce que des flics à vélo viennent gentiment faire signe aux organisateurs qu’il est temps de rentrer à la maison. Quelques « officiels » sont restés pour répondre aux journalistes tandis que, parmi la foule qui se dispersait, on entendait : « Ce n’est pas fini ! »

       

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      Thèmes: salle de shoot, salle de consommation à moindre risque, Crack, Heroïne, méthadone, subutex

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