La dernière interview d’Alexander Shulgin

Qui, techniquement, n’en était pas une

Par Hamilton Morris, photos : Ash Smith


Alexander Shulgin et l’auteur de cet article

J’aime Alexander Shulgin. C’est mon idole, mon héros, mon soleil, mon O2. J’ai aimé chacune des 978 pages de son œuvre maîtresse sur les phényléthylamines, PiHKAL (Les Phényléthylamines que j’ai connues et aimées – une histoire d’amour chimique), et chaque milligramme de son traité de 1,13 kilo sur les tryptamines, TiHKAL (Les Tryptamines que j’ai connues et aimées). Au-dessus de mon lit, j’ai épinglé une grande photo de Shulgin et de sa femme Ann, enlacés. Alexander est le grand-père de l’ecstasy, le magicien de la molécule, le conquistador de l’atome. Il a créé plus de drogues psychédéliques en l’espace de cinquante ans que la jungle amazonienne depuis que le monde est monde. Il tient plus de la créature mythologique, du centaure chimique, que de la personne réelle. Pourtant, son existence est avérée, comme je me prépare à en attester.

Après des années de préparation mentale, j’ai appelé chez les Shulgin pour une interview, à ce qu’il paraît. C’est le genre de coup de fil qui se prépare en griffonnant sur une fiche cartonnée une multitude de répliques potentielles. Le genre d’événement qui requiert une intense méditation prétéléphonique : respirer profondément, se répéter des phrases de gagnant, fermer les yeux et s’auto-hypnotiser, se racler la gorge cinq fois pour s’éclaircir la voix. D’une manière ou d’une autre, j’ai réussi à composer le numéro de téléphone, et, alors que j’écoutais la tonalité, deux secondes d’ondes sinusoïdales, suivie d’un tronçon de quatre secondes de silence exophtalmique, mon nez s’est mis à saigner d’anticipation. C’est Ann qui a répondu.

On a discuté ; elle m’appelait « chéri », ce qui me comblait de joie, et avait un accent néo-zélandais inattendu. Ann m’a appris que Sasha (c’est le surnom d’Alexander) n’accordait plus d’interviews – il économise son énergie pour finir son dernier livre et travailler dans son labo. En entendant ça, je lui ai expliqué que je ne requérais pas spécifiquement une interview. Je voulais juste le rencontrer. Finalement, on s’est dit que je pouvais passer le voir avant sa visite chez le cardiologue. Elle m’a bien précisé que si mon rendez-vous avec lui devait devenir une interview, ça serait sa dernière. J’étais transporté de joie.

Bien qu’Alexander Shulgin ne soit pas exactement un nom qui fasse rêver dans les chaumières, c’est celui du chimiste psychédélique le plus important qui ait jamais existé. Ceux qui le connaissent sont souvent uniquement au courant du rôle qu’il a joué dans la redécouverte et la popularisation du MDMA. Mais le MDMA est seulement l’une de la centaine de substances chimiques qui composent sa pharmacopée, et qui vont si loin dans l’inconnu qu’il doit inventer de nouvelles expressions pour décrire leurs effets (« l’œil qui folâtre » est ma préférée). Parmi ces drogues, des hallucinogènes auditifs et tactiles sélectifs, des psychédéliques qui dilatent le temps ou mettent leur consommateur dans un état de confusion amnésique, des antidépresseurs, des aphrodisiaques, des stimulants, des empathogènes, des entactogènes, des neurotoxines et au moins un insecticide très rentable. Il y a aussi des médicaments très utiles à l’homme, et, bien que seule une fraction d’entre eux aient fait l’objet d’études sérieuses, ce sont les meilleurs outils dont on dispose pour comprendre la composition chimique du cerveau humain.


Un collage intitulé Câlin psychédélique par William Rafti, un fan de Shulgin : Rafti fait aussi du tatouage et des dessins sur buvard

La carrière de Shulgin a démarré à Dow Chemical, où il s’est fait un nom en synthétisant le Zectran, le premier insecticide biodégradable. Suite à ce succès, il a eu carte blanche pour travailler sur les substances chimiques de son choix. Il a opté pour les psychédéliques. Il a créé une amphétamine appelée DOM, qui, à l’époque, se situait juste derrière le LSD en termes de puissance. Les effets d’une bonne dose pouvaient durer au moins 48 heures. En 1967, Nick Sand, le chimiste de Brooklyn, s’est rendu compte du potentiel commercial du DOM. Il a construit un laboratoire industriel à San Francisco, où il s’est mis à cuisiner du DOM dans des soupières de plusieurs hectolitres, et à le vendre par kilos aux Hells Angels. Les motards ont distribué des dizaines de milliers de comprimés de 20 mg de DOM à travers les États-Unis. L’afflux de DOM a permis à des hordes de hippies d’être défoncés au Human Be-In du Golden Gate Park, en 1967.

Pendant ce temps, à moins d’un block de Tompkins Square Park, la police de New York défonçait la porte d’une chapelle psychédélique appelée Church of the Mystifying Elation (ndlr : l’Église de l’exaltation déconcertante, à peu près). Ils ont mis la main sur un paquet de psychédéliques d’une valeur de 8 millions de dollars, dont 1 500 doses de DOM, deux plants de marijuana, et « de nombreux matelas ». La presse a relaté de nombreuses histoires de gens défoncés au DOM qui atterrissaient aux urgences ; un type de Manhattan a ingéré une dose avant de pratiquer le ­seppuku, s’éventrant à l’aide d’un katana le jour de la Fête des mères. À cette époque, la drogue était encore largement méconnue, et le New York Times en parlait, au choix, comme le proche parent d’un gaz neurotoxique secret ou comme le « caviar des drogues psychédéliques ». Finalement, on a découvert que le DOM était le produit de recherches pharmaceutiques légitimes conduites à Dow Chemical par un chimiste encore inconnu. Sans surprise, ça a rendu Dow très mécontent. Une fois que la source a été identifiée, les liens de Shulgin avec l’entreprise ont été rompus.

Libre de tout engagement avec Dow, Shulgin s’est installé un laboratoire personnel dans son arrière-cour et s’est mis à faire des recherches sur les drogues en toute indépendance, conscient que les substances chimiques qu’il créait pouvaient potentiellement trouver un chemin dans les têtes de millions de personnes. Il se faisait un devoir de goûter personnellement chaque nouveau composé et, s’il estimait que ça en valait le coup, il les testait sur sa femme et ses amis, en mettant toujours l’accent sur les propriétés sexuelles des psychédéliques (ou comme il l’appelle, « l’érotique »). En l’espace de cinquante ans, il a étudié les structures psychédéliques d’une façon exhaustive et a élaboré une gamme qui rivalise avec la production de beaucoup de grandes industries pharmaceutiques. Tout en conservant son équilibre mental et son flegme d’homme élégant en jouant du violon alto, en donnant des cours à l’université, et en prenant part aux soirées élitaires de Bohemian Grove1. Quand je suis arrivé chez les Shulgin, à Lafayette en Californie, Alexander se tenait tranquillement assis dans sa cuisine. J’ai traversé la baie vitrée, j’ai salué Shulgin, puis je l’ai étreint, ce qui a fait naître chez moi un sentiment d’euphorie bien plus grand que sous MDMA. On s’est désemboîtés et il m’a posé une charade : « Tu pourrais me citer les deux mots, en anglais, qui commencent avec deux a ? »



1 Un endroit où, je le sens, il a « goûté » à de nombreux psychédéliques en compagnie de divers capitaines d’industrie. D’après un de ses amis, on l’a vu proposer au patron de Boeing de lui apprendre « une nouvelle façon de voler ».


J’ai réfléchi un moment avant de répondre : « Y’a aardvark... »

« Oui, c’est bien, et l’autre ? »

« Je ne sais pas. Je n’arrive pas à en trouver un autre. »

Il a baissé la tête et a dit, dans un ­murmure grave : « Aardwolf. »

« Aardwolf ? », j’ai demandé, mais il s’était déjà levé et engouffré dans le couloir afin d’en rapporter un gigantesque dictionnaire jaune, qu’il a laissé tomber sur la table de la cuisine et poussé vers moi. Ouais, le mot existait bel et bien, et à sa demande j’ai lu la définition tout haut :

aard·wolf \-'wu·lf\ n, pl aard·wolves \·-lvz\ [Affric, fr. aard earth + wolf; akin to OE wolf wolf–more at WOLF] 1: quadrupède sud-­africain ressemblant à une hyène, à fourrure rayée, possédant des pieds antérieurs à cinq orteils et une crinière indéniable, qui se nourrit, entre autres, de termites, et qu’on classe souvent en tant que hyénidé, alors qu’il appartient à la famille des protélidés. 2 : quelque chose de (très) surprenant et sans relation avec un psychédélique, qui me trouble [voir aussi : JE NE SUIS PAS PRÉPARÉ À ÇA]

« OK », a décrété Shulgin, satisfait. « On a résolu cette énigme. Mais maintenant, vous savez ce que c’est, une lowène ? »

« Non, qu’est-ce que c’est ? », j’ai ­demandé, crédule.

« C’est l’opposé d’une highène. »

« Ah ah ! » J’ai uriné un microlitre dans mon caleçon et changé de sujet. « Je vous ai apporté une tarte aux pêches. Vous en voulez une part ? »

Il a répondu à ma question par une autre question : « Combien de chiffres apparaissent à la droite de la virgule de π? »

« Seulement un. » J’étais tellement nerveux que j’ai confondu ma droite et ma gauche, mais Shulgin a réajusté le tir de sa question.

« OK, donc quelle est la valeur de π? 3,14159265... Mais combien de chiffres ­peuvent apparaître après la virgule de π, ou dans n’importe quel nombre rationnel ? »

« Potentiellement, un nombre infini. »

« C’est ça, et il est grand comment cet infini ? »

« Euh, pardon ? »

« Cet infini, il est grand comment ? »

« C’est difficile de répondre à cette ­question », j’ai répondu.

« Je vais vous poser une autre question pour que vous puissiez faire une comparaison : combien de nombres se trouvent après la virgule ? Un seul ? Un nombre infini ? Pas seulement un nombre infini, mais un nombre infiniment plus grand que l’infini. »

« Comment c’est possible ? Ah, OK, attendez... »

De là, notre conversation a serpenté sur des territoires similaires. On se parlait surtout en énigmes, incluant – liste non exhaustive – des palindromes numériques, des palindromes à trait d’union (ou sans), les unités de masse du système international – surtout les femtogrammes –, les mots qui commençaient par la lettre « x » et les mots qui commençaient par le son [x], les ambiguïtés de la classification des cactus, le pluriel correct du mot « fungus » (il en existe trois variantes et quatre façons de le prononcer2), et une analyse de la tarte aux pêches que j’avais ramenée en tant qu’hypothétique nouvelle drogue psychédélique (5-MeO-TARTEAUXPÊCHES). On m’a demandé de calculer la portion appropriée pour la goûter. En extrapolant à partir des données de son plus proche analogue, le 5-MeO-TARTEAUXPOMMES, on s’est ­décidés pour une part d’un femtogramme (pour des questions de sécurité). Ensuite, Shulgin a enfilé ses sandales par-dessus ses chaussettes noires, attrapé sa canne argentée et suggéré : « Rendons-nous au laboratoire, voulez-vous ? »

Avant que nous n’y allions, Ann nous a apporté une grande carafe glacée de limo­nade à la fraise. J’ai dû me répéter que c’était Ann Shulgin – la pionnière de la pratique de la psychothérapie à base de MDMA –, la femme qui, dans cette même maison, peut-être même dans la pièce où je me trouvais, faisait usage du MDMA et du 2C-B pour tout traiter, de la dépendance au protoxyde d’azote à la possession démoniaque (ou ­plutôt, techniquement, le harcèlement démoniaque post-exorcisme), souvent avec des patients qui se trouvaient guéris, alors que la thérapie conventionnelle par la parole aurait pu seulement commencer à les soigner. J’ai bu quelques gorgées de sa limonade, mes yeux se sont perdus au-delà de leurs tableaux de laine huichol, au travers d’une fenêtre qui avait la même forme que le mont Diablo, et j’ai soupiré. « Je vous sers avec les doigts, j’espère que ça ne vous ennuie pas », a dit Ann alors qu’elle mettait plus de glaçons dans mon verre. « Pas du tout », j’ai dit. Elle aurait pu me servir avec ses orteils, ça ne m’aurait pas plus gêné.



2 En anglais, « fungi », « fungus », et « funguses ». Il convient de préciser que le type qui a soulevé la question a également publié un éditorial de 2 pages dans le Journal of Clinical Toxicology dédié à l’incongruité de ces gens qui mettent abusivement au pluriel le mot « amphétamine ». S’il vous plaît, dans le futur, rappelez-vous que l’Adderall contient de l’amphétamine, et pas des amphétamines.


Un message amical à l’attention de la DEA, au cas où ils essaieraient de harceler Shulgin

Après avoir savouré ma limonade, j’ai fait une petite balade nystagmique le long du couloir, jusqu’à la salle de bains. Le motif en croisillons de diamants noirs du papier peint était exactement le même que celui qui avait tendu la main à Shulgin avant de la lui serrer, comme il l’a raconté dans un compte rendu sur les effets hallucinatoires du TMA-6 3, lors de ses premiers essais. Alors que j’étais debout au-dessus des toilettes bleu cobalt, essayant d’uriner, j’ai médité sur le contenu de sa fosse septique – un trésor pharmaco­cinétique, qui recelait sans nul doute la collection la plus variée de métabolites ­urinaires et fécaux psychédéliques !

Même la petite serviette éponge couleur bordeaux de Shulgin ou son bain de bouche à l’huile essentielle de gaulthérie retenaient mon attention. J’ai eu du mal à pisser.

Je suis sorti des toilettes, et j’ai retrouvé Shulgin qui m’attendait dans l’arrière-cour. On a descendu le chemin en pierre scintillant qui menait à son laboratoire. Le soleil brillait au travers des feuilles des arbres, jetant des ombres sur sa collection gargantuesque de cactus psychédéliques, qui comptait un enviable Trichocereus bridgesii var. ­monstrose (un cactus mou en forme de phallus qui contient de la mescaline, surnommé « plante pénis »). On a dépassé un tuyau d’arrosage enroulé, que Shulgin avait déroulé de façon spéculative, une fois, en testant les effets de ALEPH-1, et le laboratoire est devenu visible alors qu’on traversait un petit pont métallique. Envahi par les plantes grimpantes, c’était une maisonnette en patchwork de tôle ondulée et de plastique d’où émanait l’odeur âcre de renfermé du DMT. Shulgin s’est exclamé : « Oh oh oh ! » en ouvrant la porte.

La laboratoire était une jungle Pyrex, un déluge de borosilicate, un bouquet de burettes, avec toutes sortes de bouchons de caoutchouc vulcanisé. Des dessiccateurs, des papillons épinglés, des bocaux à conserve remplis d’une sorte de boue, certainement des champignons marinés. Pressés derrière une glace, trois brins d’ivraie contaminés par la fameux sclérote pourpre foncé du Claviceps purpurea, le précurseur fongique du LSD et la moisissure responsable du fléau du feu de Saint Antoine – le mal des ardents. Sur le tableau, le schéma d’une molécule à synthétiser, que j’ai reconnue comme étant le 3,4-MD-4-methylaminorex – un dérivé du psychostimulant hautement euphorique, le 4-methylaminorex, qui au milieu des années 1980 a atteint le statut de drogue culte sous le surnom de « U4Euh ». Sous le schéma moléculaire, une simple ­légende : « FAIS-MOI ! »



3 La première modification chimique que Shulgin a apportée à la molécule de la mescaline consistait en l’ajout d’un atome de carbone à l’une des chaînes de l’éthylamine, ce qui a donné une amphétamine, la TMA. De là, il a développé les TMA-2, 3, 4, 5 et 6. Ces molécules ont eu un succès modeste au Japon et aux US. Shulgin a bien aimé la TMA-6, bien qu’elle rende ardue l’action de « toaster le toast dans le toaster », selon lui.


Un aperçu de la jungle Pyrex

Sur la table, une collection de flasques à fond rond, toutes recouvertes d’une fine couche croûteuse de tryptamine. Une flasque était étiquetée 5-MeO-MALT, une autre 5-MeO-NALT. Shulgin s’est mis à m’expliquer : « DALT, c’est le premier – le diallyle – et le méthylallyle, c’est MALT. Ensuite il y a EALT et après... » Il a pincé les lèvres et en a fait sortir un occlusif : « PALT et iso-PALT et ainsi de suite. 5-MeO-DALT était une molécule active, donc j’ai poussé plus loin dans cette direction. Normalement, quand j’in­vente une molécule et qu’elle devient populaire, ils attendent environ quatre ans pour l’interdire. Mais là, j’avais envoyé à un ami la façon de synthétiser le 5-MeO-DALT. Il a mis ça sur Internet, et un mois plus tard c’était synthétisé en Chine et envoyé, via l’Europe, jusque dans ce pays. Maintenant on peut en trouver dans la rue ! »

Quelques éclaircissements sur cette déclaration : le 24 mai 2004, Shulgin envoie un e-mail à un psychonaute nommé Murple concernant la synthèse et les effets du 5-MeO-DALT. La ­description est du même format qu’une entrée de TiHKAL, et Shulgin précise à son ami que ça a vocation à faire partie de son prochain livre. Le même jour, Murple poste la recette du 5-MeO-DALT sur son site personnel. Le 25 juin, ça devient disponible publiquement dans un laboratoire du marché gris, à 200 dollars le gramme. Le 25 septembre 2004 – la substance est disponible sur le marché depuis trois mois – la première overdose de 5-MeO-DALT rendue publique se produit quand un type de Floride en avale accidentellement 225 mg (soit plus de onze fois la dose maximale testée par Shulgin), au beau milieu de l’ouragan Jeanne. Il survit à l’expérience et se met à partager ses intuitions sublimes, telles que : « Ozzy et le reste ne se mélangent pas bien du tout avec cette substance. »

Si Shulgin ne fait qu’esquisser l’ébauche d’une louange à propos d’une nouvelle drogue, celle-ci franchira presque à coup sûr les frontières internationales en quelques mois. Si quelqu’un meurt après avoir pris une de ces substances, ça fait l’objet d’une ­campagne médiatique grossière, un scandale public, et beaucoup d’agences gouvernementales de lutte contre les produits stupéfiants vont placer la substance en question sur leur liste de priorités. La Grande-Bretagne est allée jusqu’à interdire la liste entière de drogues présentée dans PiHKAL, en une seule loi. Malgré ses détracteurs, Shulgin demeure fermement convaincu que ses recherches doivent rester publiques, dans un but éducatif – que ce soit en direction du ­gouvernement ou des accros au DXM. Pourtant, il existe un cas où Shulgin a considéré que ses révélations chimiques seraient trop instructives pour les rendre publiques. En testant une amphétamine qu’il a baptisée ALEPH-1 4, il a écrit dans son carnet de notes : « Ne parler à PERSONNE de cette drogue, de façon à ce qu’elle ne puisse jamais être répertoriée et qu’on ne puisse pas essayer de la supprimer... S’obstiner, dans les publications scientifiques, dans des domaines périphériques afin de faire diversion. Conserver tous les travaux en cours dans mes carnets. Le coder “SH” – trop instructif. » C’était « trop instructif » parce Shulgin pense que l’ALEPH-1 est « l’essence du pouvoir » et que si la DEA découvrait la molécule, ils essaieraient de l’anéantir. Quand je lui ai demandé s’il avait jugé utile de ne pas révéler d’autres découvertes, il a dit : « Non, il faut publier. » Mais une partie de moi se demande tout de même s’il existe un carnet spécial étiqueté « SH », planqué sur une étagère pleine de toiles d’araignées.



4 Shulgin a créé une série de dérivés soufrés d’amphétamine, qu’il a appelés comme la lettre hébraïque א. ALEPH-1 a été le premier d’entre eux. Fidèle à sa méthode de titrage vigilant, la première dose qu’il a absorbée était de 250 nanogrammes. Au bout de 18 essais, il a atteint la dose d’un milligramme. Ça a fait exploser une bombe H intellectuelle dans son cortex préfrontal.


Une étagère de réactifs, de solvants, et un large flacon d’héliotropine – un précurseur du MDMA

Plus tard dans la journée, Paul D., le collaborateur de Shulgin, nous a rejoints. Ils se connaissent depuis plusieurs décennies, mais Paul est devenu l’assistant de Shulgin l’année dernière. J’ai demandé à Paul s’il avait essayé une des nouvelles tryptamines sur lesquelles ils travaillaient en ce moment, et il a secoué la tête négativement : « Non, Sasha est toujours le premier à essayer les nouvelles substances. » La raison pour laquelle Shulgin est toujours le ­premier à expérimenter ses créations est parfaitement altruiste. Il veut protéger sa famille et ses amis d’un éventuel effet toxique inattendu du produit chimique créé, une attaque épileptique, par exemple. Mais je soupçonne aussi Shulgin de se réserver le premier essai pour une autre raison : la sensation de synthétiser une nouvelle drogue et de l’ingérer, un truc qui ne peut arriver qu’une fois ; c’est une drogue en soi. C’est comme briser un hymen transdimensionnel et neurochimique. En un sens, c’est la seule drogue qui l’ait rendu vraiment accro. Demandez à Shulgin quel est son psychédélique préféré, il vous répondra : « 2C-B » sans hésiter. Demandez-lui combien de fois il en a pris, il dira : « Pas beaucoup. » C’est un mec qui a eu approximativement 10 000 expériences psychédéliques. Et aucune drogue, même pas son 2C-B5 adoré, a meilleur goût que ce qui n’a encore jamais été goûté.

Paul a ramené des douzaines de boîtes en carton vert remplies de produits chimiques. À l’intérieur, une histoire physique de la pharmacopée de Shulgin. Le travail d’une vie, contenu dans des fioles d’un centilitre. La collection était suprêmement émoustillante, à la limite de la pornographie. Mon rythme cardiaque s’est accéléré et mes sourcils se sont mis à transpirer, alors que j’essayais d’éviter des comportements indignes de type Tex Avery, tels que haleter, ­siffler, hurler, ou laisser mes yeux sortir de ma tête. Il a ôté le couvercle, découvrant 100 alvéoles indexées de façon alphanumérique et contenant des fioles en verre. Les alvéoles vides avaient été occupées un jour par des drogues du tableau 1. Sur chaque étiquette, un schéma moléculaire tracé à la main. La plupart de ces substances n’existaient nulle part ailleurs dans l’univers connu. Shulgin n’est pas seulement un chimiste, c’est un collectionneur. Très tôt dans sa carrière, il a nourri l’ambition d’accumuler toutes les drogues psychoactives du monde, mais il a finalement compris qu’il ne pourrait pas suivre. À en croire la fiche d’index, le contenu (partiel) du carton que Paul avait ouvert incluait trichocéréine, curare (brut), isomescaline, amphétamine, R-DOM, MDMA, DET, DiPT, scopolamine, benzphétamine, aspirine, ésérine, berbérine, papavérine, chlorhydrate de codéine, aconitine, thébaïne, pilocarpine, oxycodon, oxymorphone, plusieurs échantillons médico-légaux de PCP datés et étiquetés « PCP illicite 1975 », et ma vieille amie la Ritaline.



5 2C-B est l’archétype du psychédélique shulginien. Il possède toutes les qualités valorisées par Shulgin : puissant, chaud, corporel, associatif, en plus de n’avoir montré aucune trace de toxicité pour le corps humain, et d’avoir un effet court – idéal pour la psychothérapie. Il est aussi extrêmement « érotique ». Shulgin a déclaré : « S’il existe effectivement une substance aphrodisiaque, et si on devait la trouver, ce serait probablement modelé sur la structure du 2C-B. » Malheureusement, ça a été interdit après une brève période d’autorisation sur le marché en tant que stimulant sexuel, largement distribué sous le nom Ubulawu Nomathotholo par des chamans sud-africains (une histoire incroyable, pour une autre fois).


L’auteur caressant un spécimen de Trichocereus bridgesii var. monstrose, alias le cactus pénis ; c’était très « érotique »

Devant le laboratoire, Paul farfouillait dans une autre boîte de boîtes, qui contenait au moins 1 000 fioles supplémentaires. « La plupart sont des produits de réaction – de l’huile de 3-méthoxybenzaldéhyde », a-t-il déclaré en débouchant une fiole pour la porter à son nez. « Ça a une odeur intéressante », a-t-il commenté avant de me la passer. J’ai appuyé sur une de mes narines et j’ai pris une grosse bouffée. Ça sentait un peu le Vicks VapoRub, et ça a envoyé une atroce décharge nauséeuse à travers mon corps, accompagnée instantanément de pulsations douloureuses dans ma tête. Malgré ça, j’étais content d’avoir accueilli dans mon sang quelques femtogrammes de la collection chimique de Shulgin. Paul a con­tinué : « Ça, c’est du 2-éthoxybenzaldéhyde. » Il en a respiré un peu et m’a passé la fiole, comme si on était en train d’apprécier le bouquet d’un vin fin. « Des produits de réaction dans la production d’amphétamines et de phényléthylamines... » Il a sorti une fiole pleine de cristaux jaune canari et en a déchiffré la structure moléculaire inscrite sur l’étiquette. « C’est un diphényle... » J’ai tendu le cou pour regarder la fiole, complètement hypnotisé, jusqu’à ce que Shulgin s’exclame : « Allons déjeuner ! » Nous avons marché jusqu’à la maison, et j’ai partagé une pizza brûlante avec Ann. Shulgin a opté pour un sandwich aux œufs durs. C’était un déjeuner d’été décontracté, avec le plus grand chimiste psychédélique du monde. Soudain, Paul a fait irruption dans la pièce, le souffle court : « Une équipe de scientifiques au Japon a découvert une synthèse en douze étapes de la salvinorine A ! » Shulgin avait l’air impressionné. « Eh bien, ça c’en est une difficile, a-t-il décrété. Un trésor de symétrie. Tu sais, la salvinorine ­possède 128 isomères possibles. » J’aurais ­voulu que cette journée ne finisse jamais.

Je suis resté assis, regardant (ou, plus précisément, reluquant) Shulgin mâcher son sandwich aux œufs durs, je pensais à l’influence surhumaine de son travail sur le monde. Les centaines de morts, les millions de bad trips, les dizaines de milliards de dollars échangés sans qu’il en perçoive un seul, les millénaires cumulés de peines de prison, les trillions d’expériences initiatiques, les décalitres de larmes de joie, les décibels d’éclats de rire, et ainsi de suite. Je voulais lui dire à quel point il avait changé ma vie, lui offrir mille génuflexions hystériques de gratitude pour tout ce qui m’était arrivé alors que j’avais pris des substances qu’il avait créées, et dont il avait été le chantre. Mon lit qui s’écroule sous 2C-B. Un programmeur informatique qui me berce comme un enfant alors que je suis par terre, mourant, sous DOC. Mordre une pomme croustillante sous 2C-E. Trouver un pot de lait tourné sur un perron et me faire attaquer par un chien sous DiPT. Me faire dessiner comme si j’étais Enrique Iglesias par le portraitiste de Central Park sous 4-HO-MiPT. Mémoriser le schéma de Hertzsprung-Russel sous 2C-D. Enfoncer mon visage dans une perruque trempée trouvée dans un taxi sous 4-HO-MET. Toutes ces choses merveilleuses et sacrées.


Pas facile de dire au revoir


J’ai demandé la permission de retourner au laboratoire pendant que les Shulgin finissaient de manger. On m’y a autorisé et j’y suis retourné, pour toucher, sentir, examiner les choses en silence. Il y avait beaucoup de ­compartiments vides dans les cartons verts, là où les 5-MeO-DiPT, 2C-B, DOB et DOM avaient un jour été rangés – ce sont les ­cicatrices que porte sa collection. Mais, il est impossible de désinventer une molécule. Que Shulgin ait créé ces molécules et publié leurs synthèses assure leur survie. Ce n’est pas un miracle qu’il sautille encore, à 84 ans. Il a d’ailleurs dit que sa nouvelle création, le 5-MeO-MALT, est déjà active à 1,8 mg, ce qui suggère que ça pourrait avoir un potentiel énorme. Mais il a aussi dit que, comme il vieillissait, les doses requises pour lui faire de l’effet avaient significativement diminué. « Un effet de seuil ? », j’ai demandé. Il a ­marqué une pause. « Oh, un “effet”. J’avais compris “fesse” ! »

Si effectivement cette non interview était sa dernière, ça m’a laissé partiellement sur ma faim. J’ai encore tellement de questions. Mais ma visite chez les Shulgin m’a fait prendre conscience qu’il était peut-être temps pour moi de répondre à mes propres questions. Ce qui est juste et bon, un cadeau, même. Il a, après tout, répondu plus ­qu’assez. Nonobstant, il m’a été difficile de quitter son laboratoire. Je voulais me cacher dans la poubelle ou dans l’arbre pour ­pouvoir rester ; je ne voulais vraiment pas que cette histoire finisse.

Matez la vidéo : 

AU COMMENCEMENT ÉTAIT SHULGIN - Un gros câlin à l'homme qui a créé la plupart des drogues psycéhdéliques de cette planète.

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