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      Troisième cul à droite

      May 17, 2007

      Par Zeyad Kasim, illustrations : Johny Ryan




      TEXTE : ZEYAD KASIM ILLUSTRATIONS : JOHNNY RYAN



      Après avoir connu pendant des années une dictature oppressive où une seule remarque désinvolte pouvait vous valoir un passage garanti sur l’échaffaud, les Irakiens ont appris à maîtriser l’art de la plaisanterie dissimulée.

      Quelque part, les échanges discrets de blagues sur Saddam étaient pour eux un moyen de réagir contre les connards d’oppresseurs. Celles-ci se répandaient si rapidement qu’il paraîtrait que les Mukhabarat (les redoutables services secrets irakiens) avaient une division spéciale pour se tenir au courant des mauvaises blagues.

      Les blagues de l’après-guerre continuent de se répandre de la même manière, en remplaçant Saddam et ses fils par les soldats de la Coalition et de l’armée américaine. Prenez celle-ci par exemple:

      Un soldat américain harcèle une jeune fille irakienne dans la rue. Elle se tourne vers lui et lui dit: «Dégage…Ou j’te transforme en flash info!»

      En voici une autre, cette fois-ci se moquant des insurgés de Fallujah, début 2004, et de leur tendance anti-chiite:

      Un soldat américain observe des forces de la sécurité irakienne, qu’il a entraînées, capturer un militant en pleine action. «Au nom de Hussein, laissez-moi partir!», dit le militant, en suppliant les soldats qui le laissent enfin partir. Confus, l’Américain demande aux Irakiens pourquoi ils ont libéré le suspect. Ils lui expliquent que Hussein est un saint musulman chiite et qu’ils ne peuvent refuser une demande faite en son nom. Quelques jours plus tard, le soldat américain est capturé par des insurgés sunnites à Fallujah. Alors qu’ils l’interrogent, il crie: «Au nom de Hussein, laissez-moi partir!» Ils se regardent d’un air surpris et le chef leur dit: «Ce n’est pas un Américain, c’est pire, c’est un Américain chiite! Achevez-le!!!»

      Les Kurdes au Nord de l’Irak font l’objet de nombreuses blagues racistes, tout comme les Albanais dans le monde entier. Prenez n’importe quelle blague sur les Albanais, remplacez-les par les Kurdes et vous pouvez vous taper des barres. Les histoires sur les Kurdes sont devenues encore plus populaires pendant la guerre, surtout au moment où le leader kurde Jalal Talibani fut nommé président:

      Pourquoi Jalal Talibani salue t-il le climatiseur tous les matins en se levant? Parce que c’est un General Electric.

      Alors qu’elles sont très mal vues par les concernés, les blagues sur les Kurdes (deuxième groupe ethnique du pays) persistent toujours. L’humour a besoin de victimes. En voici quelques-unes des plus connues:

      Un terroriste kurde est capturé, les Américains l’interrogent sur sa dernière opération. «La dernière, c’était pour ma hernie», répond-il.

      Un Kurde se rend chez Zarqawi et demande à commettre un attentat-suicide. Celui-ci l’équipe d’une ceinture d’explosifs et d’un téléphone portable, puis lui ordonne de l’appeler lorsqu’il se trouve au milieu d’une foule suffisamment importante. Le Kurde sort se rend devant un magasin où se trouve près de cinq personnes. Il appelle. «J’ai trouvé cinq personnes, j’me suicide maintenant?» «Non, non imbécile», répond Zarqawi, à l’autre bout du fil. «Trouve plus de monde. Va au marché, par exemple.» Le Kurde se rend donc au marché où il y aperçoit du monde et rappelle: «OK, je me trouve au milieu de cent personnes. Je peux me suicider maintenant?» Zarquaoui: «Mais oui, qu’est-ce que t’attends?» Le Kurde met le téléphone dans sa poche, sort un couteau, et se poignarde.

      Le mouvement du jeune clerc provocateur chiite Muqtada Al-Sadr a fait l’objet de nombreuses blagues obscènes. Pas étonnant quand on sait que son nom de famille, Al-Sadr, en arabe, veut dire «les seins» ou «la poitrine.»

      George W. Bush et Bill Clinton discutent d’une solution à la crise irakienne. Clinton dit: «Fais comme j’ai fait avec Monica: Il faut choper Al Sadr.»
       
       





      D’autres blagues ont pour cible un puissant groupe ethnique de la tribu rurale de Dulaim, à l’ouest de l’Irak. Ce sont en quelque sorte l’équivalent des Belges, naïfs mais très généreux:

      Un Dulaimi est invité à une fête d’anniversaire, il s’est tellement bien amusé qu’à la fin il annonce tout haut: «Eh! Tout le monde ! Demain c’est moi qui paye l’anniversaire.»

      Deux Dulaimis jouent aux échecs, l’un d’eux s’écrie : «J’t’ai pris ton cheval.» L’autre s’absente et revient quelques minutes plus tard. «Et moi, j’ai empoisonné toutes tes vaches.»


      Dans les années 1990, la rumeur courait qu’en réaction aux blagues à l’égard des Dulaimis, le leader de la tribu a rendu visite à Saddam Hussein et lui a fait part de son indignation en jetant sa coiffe par terre (ancien geste tribal montrant que le sujet se sent déshonoré). Depuis, les blagues sur les Dulaimis ont été interdites. Mais aujourd’hui ils sont connus pour leur résistance à l’occupation américaine et pour leur soutien aux insurgés. Les blagues ont donc changé.

      Un Dulaimi et sa femme se détendent tranquillement chez eux lorsque des avions américains bombardent leur quartier. «Allonge- toi, vite!» lui crie-t-il. Elle répond nerveusement: «Crois-tu vraiment que c’est le moment?»

      Un Dulaimi, récemment relâché de la prison d’Abou Ghraib, rentre chez lui et demande à sa mère: «Tu m’as vu à la télé? Je suis le troisième cul en partant de la droite.»


      Il arrive que des blagues réunissent les Kurdes et les Dulaimis:

      Un Kurde et un Dulaimi ont joué à cache-cache une fois en 1980. Ils sont toujours portés disparus.

      L’opposition chiite-sunnitea aussi trouvé sa place :

      Deux sœurs irakiennes discutent avec leur mère. La première se plaint de son mari sunnite qui ne veut avoir des relations avec elle que dans la position du missionnaire, la seconde se plaint de son mari chiite qui ne pratique que la levrette. La mère soupire de soulagement et dit: «Que Dieu bénisse votre père! Il n’a jamais fait de discrimination entre chiite et sunnite.»

      Les insurgés ne sont pas épargnés par les taquineries. En voici une marrante:

      Des terroristes arrêtent un bus et menacent de tuer tout le monde à l’intérieur. L’un d’eux s’approche d’une passagère et lui demande son nom. «Aïcha», répond-elle. Le terroriste: «Alors je ne te tuerai pas. C’est le nom de ma mère.» Il se tourne vers un homme et lui demande son nom. «Ahmed, répond-t-il. Mais tout le monde m’appelle Aïcha.»

      Une vierge a voulu devenir kamikaze lorsque des terroristes lui ont promis qu’elle pourrait avoir autant d’hommes qu’elle le souhaitait au paradis. Au volant d’une voiture piégée, elle fonce en direction d’un marché plein de monde. Mais la voiture n’explose pas et elle s’évanouit. Au réveil, elle se retrouve sur une pile de bananes et de concombres et s’écrie: «Doucement! Un à la fois s’il vous plaît!»


      Il y a aussi des tonnes de blagues mettant en scène des Américains:

      Un reporter demande un jour à un Irakien, un Américain et un Afghan quel était leur avis sur les coupures d’électricité. L’Irakien demande en retour: «C’est quoi un avis?» L’Américain: «C’est quoi une coupure?» Et l’Afghan : «C’est quoi l’électricité?»

      Un Irakien et un Américain se retrouvent en enfer. L’Irakien demande s’il peut appeler sa famille. Il paye un dollar l’appel. L’Américain fait pareil, mais paye 10 dollars pour l’appel. «Pourquoi est-ce que je dois payer plus que l’Irakien?», proteste t-il. «Un appel de l’enfer à Bagdad, c’est un appel local», lui répondent-ils.


      Les pays voisins de l’Irak ont toujours été un peu dégoûtés du sens de l’humour foireux et morbide des Irakiens. Ces derniers expliquent que c’est le seul moyen pour eux de devenir fou dans un enfer pareil. Moi je dis: laissez-nous plaisanter! Cette dernière résume le tout:

      Un Irakien trébuche sur une lampe magique. Il commence à la frotter avec empressement et un génie sort dans un nuage de fumée. «Ton vœu sera exaucé», lui promet-il. «Je veux que tu me construises un pont entre l’Irak et le Canada», demande l’Irakien. «Oh s’il te plaît, répond le génie, tu ne peux pas demander quelque chose de plus simple? Qui peut construire un pont entre l’Irak et le Canada? Fais un autre vœu.» L’Irakien réfléchit un moment et dit: «OK, très bien. Alors je veux que la situation en Irak s’améliore.» Le génie répond: «Tu le voulais comment ton pont? Une ou deux voies de circulation?»

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