Un long entretien avec Paul Virilio

Ça fait plus de trente ans que Paul Virilio répète peu ou prou la même chose, il serait peut-être temps de l'écouter. Cet homme est dans la révélation. Un peu comme un prophète de l'apocalypse. Y'a pas de morale dans son discours – même si c'est un catho convaincu (mais vous connaissez comme moi la différence entre le croyant intelligent et le croyant con, c'est la même que celle entre l'athée intelligent et l'athée con) –, juste de la « banalité », comme il dit, des évidences. Oui, c'est évident : quand on invente le grille-pain on invente la panne de grille-pain, quand on invente le bateau on invente le naufrage. Toute invention technologique porte en elle sa panne spécifique, et le culte de la vitesse, de l'accélération, nous mène à notre perte.
Ce type-là connaît ou a connu tout le monde : sa formation de maître verrier après la Seconde guerre mondiale lui a permis de travailler avec Matisse et Braque ; en 1963, il lance Architecture Principe, avec Claude Parent, et ils provoquent une révolution avec le concept de l'architecture oblique ; dans les années 1970, au sein de Semiotext(e), il côtoie intimement les philosophes de la French Theory, Deleuze, Guattari, Foucault ; en 1977, son ouvrage, Vitesse et Politique, connaît un grand retentissement : la dromologie est née. Il a été l'éditeur de Perec et de Baudrillard, est ami avec Chris Marker et Peter Sloterdijk... Et maintenant, il est ami avec nous.
Il est venu nous chercher au Relay de la gare de La Rochelle, et nous a emmenés à l'aquarium de La Rochelle, où on n'était pas allé depuis qu'on avait 12 ans. Au début on a eu du mal à le faire répondre à nos questions, parce qu'il nous a un peu paternalisé, et à la fin à lui faire comprendre qu'on n'était pas canadien, quand il nous a demandé des nouvelles de « notre pays ». Mais dans l'intervalle, il nous a donné de bons outils pour comprendre le monde moderne, et en quoi la catastrophe était inéluctable. Jugez-en par vous-mêmes.
On vous connait beaucoup comme étant le théoricien de la catastrophe. Est-ce que vous vous définiriez comme obsédé par ça ?
Pas du tout. Je vais vous donner une réponse très précise. J'étais ami de Georges Perec, un enfant de la Shoah, ses parents sont morts dans les camps. Avec lui, on s'est dit : « Moi je suis pas un enfant de la Shoah, mes parents sont pas morts, je suis pas juif, mais je suis un enfant de la guerre totale. Elle m'habite. Comme toi la Shoah tu peux pas l'oublier. On est des enfants de la même guerre. On va pas faire du racisme. On va pas dire : toi t'es un enfant de la Shoah, t'as le droit d'être hanté, et d'un autre côté ce gosse il est obstiné, pessimiste, il en a pas le droit. »
Oui, vous avez vécu les bombardements à Nantes.
Tous les bombardements.
Comment ça se passait ?
Les bombardements ont été un phénomène d'une complexité, d'une perversité extraordinaire. On peut pas comprendre collaboration et résistance si on n'a pas compris l'occupation. Être occupé, c'est être dans une situation de perversité absolue, c'est-à-dire qu'on cohabite avec les ennemis et les alliés vous tuent. Pour un môme de 10 ans – je suis né en 1932 –, il faut assimiler ça, que la proximité est ennemie et que ceux qui nous bombardent sont nos amis. Je suis un enfant de la guerre totale, de la guerre éclair, de la guerre rapide : la Blitzkrieg.
Et pendant les bombardements, vous alliez vous cacher en sous-sol, dans les caves ?
Non, jamais, au contraire. Y'avait des jardins derrière, on y allait. On avait peur d'être ensevelis. On entendait les gens hurler dans les caves, noyés par les conduits d'eau. Alors mon père avait dit : nous on y va pas. Donc on allait dans les jardins, on s'allongeait par terre.
Vous étiez déjà claustrophobe ?
Ah oui oui. Peut-être même que ça a commencé là j'en sais rien. On allait là, on voyait les bombes qui tombaient, qui nous recouvraient de sable, de graviers, mais on préférait mourir au soleil que de crever dans une cave. Pour en revenir aux bombardements, c'est un phénomène cosmique. On n'a pas le sentiment que c'est un adversaire, c'est comme l'apocalypse ou une grande tempête, ou l'éruption du Vésuve à Naples. L'enfant que j'étais a appris la peur collective. Parce que la peur individuelle, un petit garçon, il se débrouille avec. Il tape le premier ou il fout le camp, face à un grand costaud il se débrouille. La peur individuelle demande un courage individuel. Là, quand les parents crèvent de trouille, quand les grands-mères pleurent, quand les gens hurlent à la mort, ouh, on peut pas être courageux.
Quand je vous demandais si vous étiez « obsédé » par la catastrophe, c'était parce qu'on voit souvent le côté négatif de votre discours, mais j'ai été surprise de lire quelque chose de très positif, comme quoi vous étiez attiré par l'accident parce que c'était l'absolu de la surprise.
Absolument. Il y a des accidents heureux : le coup de foudre, gagner à la loterie... Il faut revenir à Aristote : le temps est l'accident des accidents. Le temps c'est ce qui est, l'accident ce qui arrive. La substance, ce qui est : la montagne. Et ce qui arrive à la substance : l'écroulement, le tremblement de terre. J'ai pas travaillé sur la catastrophe mais sur l'accident, la rupture. Vous connaissez là encore un minimum de langage philosophique : la substance est nécessaire et absolue, l'accident est relatif et contingent. Important cette phrase : comment peut-on analyser le progrès depuis deux siècles en gros, le progrès technique, le progrès de la société occidentale, sans analyser son accident ?
Est-ce qu'on peut entendre l'accident comme on entendrait chez d'autres le mot événement ?
Oui, sauf que pour moi l'accident est l'événement de la rapidité. Nos accidents à nous sont liés à l'accélération de l'histoire et à l'accélération de la réalité. Les Français ont été occupés par surprise, ils se sont mal débrouillés, ils n'ont pas compris la vitesse, malgré le général de Gaulle, qui était tankiste et qu'on n'a pas écouté. Les Français ont été « pris de vitesse ». Les événements contemporains sont des accidents, par exemple le krach de la bourse, c'est un accident de vitesse. Je l'appelle un accident intégral parce qu'il enclenche d'autres accidents. On appelle ça maintenant un accident systémique, c'est-à-dire qu'il n'est plus tellement un accident qu'un système accidentel qui se prolonge. Le krach en est un élément mais la cybercriminalité aussi – jusqu'où ça peut aller ? Il y a une amplification de l'événement pur, de l'histoire événementielle. Il y a deux grandes histoires : l'histoire générale, et l'histoire événementielle, la révolution de 1789, la découverte de l'Amérique, la guerre de 14. Du fait de l'accélération du réel, maintenant, on a une histoire uniquement accidentelle, qui n'est que surprises. On en a eu un exemple avec le World Trade Center : c'est pas un événement, c'est un accident qui a la valeur d'un événement de jadis. C'est comme une déclaration de guerre mais sans guerre. Douze personnes, ce n'est rien.
Pour introduire votre pensée, je vais reprendre une autre phrase de Hannah Arendt que vous citez à l'envi : « Le progrès et la catastrophe sont l'avers et le revers d'une même médaille. »
On va parler de Bossuet : la grandeur de puissance du progrès a pour envers la grandeur du désastre. Plus la grandeur de puissance se développe, plus le risque est inouï. Je ne peux pas être contre le progrès, c'est aberrant, je n'ai jamais prôné le retour à l'origine, mais comment se fait-il qu'on ait remplacé l'idée éminemment positive et bénéfique du progrès par sa propagande, son prosélytisme ? La propagande, ça a été l'apanage du nazisme mais aussi du futurisme, je vous rappelle que les futuristes italiens vont être les alliés des fascistes, Marinetti lui-même. Je combats la propagande du progrès, et cette propagande a pour nom l'accélération infinie.
À vrai dire, c'était une question un peu traître, je voulais entendre votre exemple du bateau et du naufrage.
Oui bien sûr, mais ça je l'ai tellement répété. Inventer le jet, c'est inventer non seulement le crash, mais c'est aussi inventer la panne puisque l'air est rempli de poussières qui peuvent corroder le réacteur. C'est merveilleux, un réacteur, mais en même temps c'est sensible, aux oiseaux, aux sables des volcans en fusion. C'est la dialectique grandeur de puissance/grandeur de pauvreté. On passe de l'un, l'avion qui permet d'aller vite, à l'autre, l'impuissance : l'avion ne peut pas voler. Que ce soit du fait du terrorisme – on a peur de voler –, ou de la cendre volcanique – c'est trop risqué de décoller –, et demain peut-être autre chose. On peut pas innover sans innover en même temps un dégât. C'est tellement évident qu'être obligé de le répéter montre à quel point nous sommes aliénés par la propagande du progrès. Vous voyez, comme Perec, je suis un enfant de la guerre totale, de la propagande. On me bluffe pas sur le réel. Quand j'étais gamin j'ai appris à faire la différence.
J'imagine qu'on vous répète tout le temps : « Mais monsieur Virilio, c'est quand même bien le progrès technique. » Est-ce que ça vous agace ?
Tout à fait, ça m'agace profondément. Ce sont des gens victimes de la propagande, ils ne comprennent pas la liberté de pensée face à la technique. Le progrès a remplacé Dieu. Quand Nietzsche parle de la mort de Dieu, moi je crois qu'il a été remplacé par le progrès. Je dis il faut apprécier la technique comme un amateur d'art. On ne reprochera jamais à un amateur d'art de ne pas aimer l'expressionnisme et de préférer l'actionnisme viennois, l'abstraction ou l'impressionnisme. Aimer c'est choisir. Ça, ça se perd : l'amour n'est plus un choix mais une obligation. Le progrès a tous les défauts du totalitarisme.
Et dans votre vie personnelle, vous utilisez un micro-ondes ?
Dans ma vie, je fais une ascèse des nouvelles technologiques. Je n'ai plus de voiture, je n'ai plus la TV. Internet, j'ai contribué à le lancer, à cette époque héroïque. Mais je n'ai pas d'ordinateur, je n'ai pas de téléphone portable. J'ai un téléphone fixe tout à fait ordinaire. L'eau, le gaz, et l'électricité. Et la radio, que j'écoute rarement. Mais c'est un point de vue terminal. Le progrès technique m'a toujours passionné. Mais on ne fera pas progresser la technique sans la critiquer. Il existe une distinction très claire entre l'objet technique dans sa réalité et la négation de cette réalité par la publicité du progrès. Par exemple, le « plus ça va vite mieux c'est » : c'est totalement faux ! Plus ça va vite, plus la catastrophe est importante. J'ai eu une Jaguar, je le sais quand même. On a roulé à plus de deux cents à l'heure, avec Claude Parent – il avait une type E, moi j'avais la S. On voit bien que la vitesse physique, de déplacement, vous fige. On est inerte, délatéralisé. Et y'a un phénomène d'hypnopie. Plus on va vite plus le regard doit se projeter loin, et on en perd la latéralisation. Autrement dit vous êtes fasciné.
Ouais, ce que vous me décrivez avec des gestes là, c'est comme des œillères.
Oui, les œillères c'est la vitesse. En ralentissant, vous redonnez du champ. Et pourquoi les animaux ils ont des yeux sur le côté ? Y'en a pas beaucoup qui ont des yeux devant. Parce que le danger vient soit de derrière, soit de côté. S'il vient de face c'est pas une surprise, on peut se débrouiller. Et c'est la latéralisation qui donne du relief à la réalité. La vision projective de l'accélération aplatit le réel, le rend frontal, comme un écran. On perd le relief. Si on a deux yeux c'est pour voir en relief. Exactement comme la stéréophonie donne du relief à ce qu'on entend. Vous voyez, quand je dis ça, je suis en plein dans la science et la technique, je suis pas contre. J'ai deux paires de jumelles...
Ah. Dans L'Accident originel, vous parlez de l'accident relatif aux NTIC, l'accident intégral, simultané. Vous donnez en exemple le krach boursier. Mais en même temps on vous sent comme un peu déçu, comme si vous attendiez une catastrophe de plus grande ampleur. Même dans votre interview sur France Inter, vous avez dit que l'accident d'Internet serait une « belle préfiguration ».
Je ne suis pas apocalyptique, point final. Je suis révélationnaire – c'est un néologisme. L'accident révèle des choses. Et plus il est important plus il révèle des choses. Je m'intéresse plus au révélé qu'au révolu. Le krach d'abord, y'a eu le krach de 1987. C'est le premier krach informatique. Dans les années 1980, la City de Londres lance le Big Bang, c'est-à-dire l'interconnexion en temps réel des bourses du monde. C'est un événement d'accélération du réel, y'a plus de décalage horaire. Et, en 1987, ça pète. Comme on le dit à l'époque, les systèmes informatiques, les plateformes électroniques en sont la cause, parce qu'on n'a pas su gérer cette instantanéité des bourses interconnectées. En 2000, on a le krach d'Internet. Là-dessus, on a le World Trade Center, un accident de l'histoire. Et puis on vient d'avoir en 2007 le krach financier, un krach systémique, lié à la fois à des problèmes mathématiques, aux algorithmes très élaborés qui servent de base à ces calculs...
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