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      Une soirée avec les gorets et les tarés de Q-dorf

      December 8, 2012

      Par Luke Atcheson

      Depuis trente-sept ans, Q-dorf est comme une perle en plastique sur la couronne du quartier de Charlottenburg. Ses propriétaires ont récemment décrété que même si c’était la plus grande boîte de la ville, elle n’était pas encore assez grande. Ils ont donc entrepris de grands travaux et selon leur site web, la tâche a été confiée à une équipe de filles boudeuses très légèrement vêtues. En tout cas, chapeau ! Les cinq pistes de danse et les dix-huit bars ont été terminés à temps pour une réouverture bien arrosée de vodka Redbull. Après quatre années à Berlin sans jamais être sorti dans l’ouest de la ville, je me suis dit que c’était le moment ou jamais.

      J’ai été un peu surpris de voir une meute d’adolescents devant l’entrée, carte d’identité en main. Tous les mercredis, tel un fabricant de tabac qui veut mettre des cigarettes dans la bouche des enfants, Q-dorf organise une soirée « Abi Manic » pour que les plus jeunes puissent se pécho. Ils se sont tous fait inspecter deux fois : d’abord la date de naissance, puis les chaussures. En bon journaliste, j’ai observé la politique d’entrée pendant quatre minutes et voilà ce que j’en ai tiré : les talons hauts H&M sont totalement acceptables, les mocassins aussi, la collection entière de Foot Locker aussi et même les converses dégueulasses. En fait, le seul pauvre mec qui n’a pas pu rentrer avait choisi des chaussures de randonnée pour l’occasion ; un faux-pas monumental qu’il n’est pas prêt de reproduire.

      À l’entrée, tout le monde a été tamponné d’un ours berlinois avec les mots « Made in Berlin », ce qui était a posteriori une des touches les plus subtiles de la boîte. Avant même d’atteindre les vestiaires, un karaoké suivait son cours dans un coin sur la gauche où les gens étaient un peu plus sobres que les débauchés de l’étage du dessous.

      En gros, la boîte était composée d’une longue série de bars et de pistes de danse avec de la musique variant prétendument entre salsa et hip-hop, bien que je n’aie pas vraiment cerné de différences majeures entre les différents tracks. Comme chanson officielle de réouverture, Q-dorf avait choisi un titre de Heiß & Eis qui résume assez bien l’ambiance de la soirée : de la pop dansante dominée par des boîtes à rythmes et des voix digitalisées. Les DJ – DJ Fox et DJ Bat – avaient une tâche pour le moins difficile. Si la foule connaissait un peu la chanson, ils « whoopaient ». Si la foule connaissait bien la chanson, ils « whoopaient » de plus belle, et le plus gros « whoop » de la soirée a été accordé à « Crazy in Love » de Beyonce et Jay-Z, tube de l’été 2003. Les DJ sont donc obligés, contre leur gré, de répéter les mêmes chansons encore et encore. En tout cas c’est ainsi que j’aime me l’imaginer : des génies musicaux, coincés entre les goûts populaires et une plaque en plexiglas.

      La scène à gogos, au cœur de l’événement, rassemblait des mecs qui venaient applaudir leurs héroïnes aux tétons scotchés. Même si cela ne les rendait pas plus dignes, pas un morceau de peau n’était visible sur les hommes gogos qui eux, étaient couverts de fourrure de la tête aux pieds.

      Toutes les tables étaient en vente dans le carré VIP, au prix d’une bouteille « large » ou « extra-large », même si une seule bouteille ne suffisait sûrement pas à remplir le trou de leur ego. Les flambeurs de soirée qu'on peut observer sur la photo ci-dessus ont mis le paquet, avec deux tables à 60 € la bouteille. Ça leur donnait la liberté de s’asseoir ou alors de toucher le plafond.

      Voici un autre coin VIP lounge où la fille sur la droite galère autant qu’un IP dans un monde de VIP. Déjà, elle a totalement foiré la pose du moment : tournée sur la droite, les seins et le cul levés. Et en plus, elle ne porte pas de talons alors qu’elle est à côté de deux grandes filles, ce qui l’oblige à discrètement se hisser sur la pointe des pieds en priant pour que le photographe les coupe. Dommage, petite, tu viens de perdre tous tes potes sur Facebook.

      Il y avait d’autres moyens de perdre des potes sur Facebook ce soir-là. Pour un verre de prosecco, on pouvait vendre ses potes en donnant son compte à un pimp des réseaux sociaux qui allait leur envoyer des invitations nulles. Une fois celles pour Black Attack et Friday Bang envoyées, je suis reparti, un verre gratuit à la main.

      Tout le monde avait l’air de s’éclater. Ces deux frères jumeaux nés d’une mère différente étaient tellement contents de ne plus devoir danser devant le miroir de leur chambre qu’ils dansaient comme si Usher les regardait. Leurs 15 minutes de gloire ont pris fin lorsqu’ils ont commencé à essayer de draguer cette fille.

      Je commençais à me sentir dans un univers parallèle où tout ce que je pensais connaître des soirées berlinoises était soudain remis en question. Les photos n’étaient pas interdites ou redoutées mais plutôt encouragées par tout le monde.

      Telles des lionnes du Serengeti de Q-dorf, des groupes de filles Pimkie narguaient les appareils photo à tout bout de champ. Les mecs, quant à eux, se contentaient d'arborer une coiffure insolente : cheveux rasés au-dessus et encore plus rasés sur les côtés.

      Cette boisson sombre et inconnue a suffi à provoquer le plus fier des regards sur le visage de ce jeune père, serrant son nouveau-né contre lui. La foule, émue, le regardait avec admiration.

      Mis à part les boissons trop grandes, ce sac à main méritait lui aussi un peu d’attention : des Timberland emballées dans un sac Louis Vuitton, lui-même attaché à une peau de vison. Elle avait bien raison de le garder à proximité. D’ailleurs, toute la boîte était polluée de logos et de sponsors mais avant que je ne fasse une crise de socialiste enragé, des boissons gratuites et égalitaires sont apparues.

      En fait, ça avait le même goût qu’un jus multivitaminé. En tout cas, les vitamines E ont fait effet et je me suis mis à chercher les plus gros clubbers du Q-dorf : ceux qui « mettent le feu ». Je suis d’abord tombé sur ce mec en blanc, qui a voulu jouer au jeu du regard avec l’appareil photo : le premier qui cligne des yeux a perdu.

      Tel un maître en la matière, il a enchaîné les photos. Celles-ci étaient d’ailleurs de plus en plus bizarres. Alors qu’on pensait qu’il ne pouvait pas se montrer plus inventif, boum ! Le mec sort une paire de lunettes de soleil et pose en mode fish-eye de profil. Il faut savoir s’avouer vaincu.

      L’adversaire suivant était tout aussi imprévisible. On aurait du s’en douter en voyant le baume à lèvres qu’il portait autour du cou. Dès le début, il a sorti le grand jeu avec une bière et une clope dans une main et le V de victoire sur l’autre. Clairement, on avait affaire à un professionnel.

      Je me suis bien marré avec tous ces mecs hilarants, mais je sentais qu'il me manquait encore quelque chose. J’avais beau avoir respecté le dress code de la chemise à carreaux, je n’étais pas encore vraiment intégré.

      Quand j’ai trouvé tweedle-dee et tweedle-dum, je nous ai tout de suite imaginé une carrière en tant que trio de comédiens. Un peu comme Les Trois Corniauds mais en moins subtil. Mais alors que notre relation prenait des ailes, ils m’ont fait des oreilles d’âne. La plus cruelle des railleries qui soit.

      Soudain, quelque chose de très étrange s’est produit. L’atmosphère a brusquement changé : c’était l’heure de se pécho. J'ai pu constater que la tendresse était omniprésente au Q-dorf.

      Avez-vous jamais été pris dans un moment si intense que plus rien n’a d’importance ? Un peu comme quand vous avez pris beaucoup trop de MDMA et qu'un inconnu barbu et rassurant accepte de vous faire un câlin dans une boîte sordide de Belleville ? Si vous ne connaissez pas ce sentiment, désolé, mais vous ne savez pas ce qu’est l’amour.

      Parmi les 4 000 personnes venues assister aux deux soirées de réouverture du Q-dorf, ce mec était sans doute le KING. Assis de manière nonchalante sur son canapé blanc avec un bracelet VIP, comme si de rien n'était, une fesse dans la main gauche et une bouteille de vodka dans la main droite. Il était temps de partir. J’ai salué le roi et la reine de Q-Dorf, et j’ai foncé en direction du monde où les choses avaient encore un sens.

      Photos : Grey Hutton

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      Thèmes: Q-Dorf, Berlin, aller en club, sortir en boîte

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