Vers déplacés

Un poète syrien controversé trouve asile 
dans la ville de Mexico

Par Bernardo Loyola


Mohamad dans son appartement de la Citlaltépetl Refuge House à Mexico

 

T

out dépend de votre vision du danger, mais à la seconde où j’écris, le Mexique est probablement le seul pays qui pourrait être considéré comme plus dangereux que la Syrie, et encore plus flingué. Je dirais même que le Mexique est une pièce ensanglantée qu’on lance à pile ou face. Lorsqu’on dit que la Syrie est dangereuse pour les journalistes, le Mexique est littéralement leur tombeau.

Au cours des six dernières années, 67 journalistes ont été tués pour avoir été en relation avec des narcotrafiquants qui n’ont pas apprécié qu’on aille fouiner dans la guerre contre la drogue du président Felipe Calderón – guerre qui a d’ailleurs provoqué la mort de quelque 47 000 Mexicains. La situation s’est tellement détériorée que certains reporters ont fait des demandes d’asile aux États-Unis et en Espagne. On trouvera par conséquent assez étrange que le talentueux poète Mohamad Alaaedin Abdul Moula, issu de Homs, ville déchirée par la guerre, décide de quitter son chez-soi pour Mexico, une autre ville rongée par la violence.

Juste avant que l’ASL et les forces d’Assad ne décident de réduire Homs en un tas de cendres, Mohamad, la quarantaine, a été forcé de fuir le pays après avoir gagné une réputation de Henry Miller arabe, écrivant des livres aux titres tels que Quarante Jours de siège ou Hymne au corps. Dans son poème intitulé « Poésie pornographique », un prêtre médite sur l’énigme morale que représente le décolleté des jeunes femmes assises sur les bancs de l’église. Pas étonnant que Bachar soit véner.

Cependant, la prose de Mohamad n’est pas la seule chose qui lui ait attiré des ennuis. En 1980, trois de ses frères ont été arrêtés pour avoir critiqué le gouvernement et avoir prétendument adhéré aux Frères musulmans (Mohamad insiste, c’est faux). En guise de représailles, le gouvernement a refusé de lui fournir un passeport durant plusieurs années. Il n’a par conséquent pas pu partir à l’étranger pour participer aux événements littéraires importants, mêmes ceux tenus en son honneur – comme lorsqu’il a gagné le prix de l’Union des écrivains arabes en 1999. Peu après cette récompense, il s’est mis en tête de s’enfuir du pays, ce qui lui a fait découvrir l’International Cities of Refuge Network (ICORN), une organisation qui aide les écrivains persécutés à trouver asile. En février dernier, moins de trois semaines avant le début des soulèvements en Syrie, les gars de l’ICORN ont dit au poète qu’ils lui avaient trouvé un endroit pour l’accueillir en tant que réfugié.

Cet endroit est la Citlaltépetl Refuge House de Mexico, dans le quartier de Condesa, l’une des zones les plus huppées de la ville. On s’y sent aussi loin de la guerre entre narcotrafiquants mexicains que de la guerre civile syrienne.

On a contacté Mohamad pour lui poser des questions sur le soulèvement syrien et lui demander pourquoi il adorait vivre dans des endroits dangereux. Il nous a gracieusement invités dans son appartement, qui ressemble à une piaule de résidence universitaire ; il est bien éclairé, ensoleillé, mais presque vide. Même si ça fait un an et demi qu’il vit à Mexico, il ne parle pas un mot d’espagnol. Du coup, on a embauché un interprète pour pouvoir communiquer.

Trois poèmes tirés de 
« Quarante Jours de siège »

1. 
Quand la pièce a-t-elle terrassé le metteur en scène ?
          Les entrailles des soldats pleines d’une haine de loup
          Et l’acteur répète chaque jour le massacre
          Personne n’allume le projecteur
          Personne ne veut le script
Quand l’audience arrivera-t-elle à oublier le rire du lapin
          Quand les victimes jouent avec eux en
          Prenant position, prêtes à exploser
Comment l’observateur peut-il penser que le massacre
          Est une explosion de victoire
La pièce à rallonge joue encore pour quelques-uns
          Et toujours pas de rideau…
 
2.
Les soldats rentrent chez eux
          Et le camp fantôme reste seul, déraciné
Les femmes des soldats se réjouissent de ces bonnes nouvelles :
          On a tué un millier d’entre eux ;
          et on en tuera un autre millier
Samedi est mort
          Et le tank a fermé son royaume
Même si dimanche arrivait
Et que les cloches sonnaient,
          Le sonneur est mort
          Et le Messie sans corps est parti en flammes.
 
3.
Il faut qu’on puisse se réveiller sans tanks
Pour réarranger le temps comme on aime :
Pots de fleurs sur la table
          Une chaussure abandonnée par une petite fille boiteuse
          Des livres qu’un jeune homme lit, le soir
Nous avons besoin de musiques pouvant rivaliser avec le vrombissement des avions
Et nous aimerions passer le restant de nos jours
Avec moins de morts
          Le moins de massacres possible
Parfois nous avons besoin de nos corps
Pour mourir d’une mort naturelle.

 

VICE : Quand votre carrière de poète a-t-elle débuté ?
Mohamad Alaaedin Abdul Moula : On n’a pas forcément besoin d’aller à l’école pour écrire des poèmes : on naît avec ce don. En réalité, je n’ai jamais vraiment fini le lycée. En 1980, quand j’avais 15 ans, des agents de la police secrète sont venus et ont emmené mes trois frères ; à l’époque ils étaient contre le système politique. C’est là que j’ai commencé à écrire. Mes frères ont passé pas mal de temps en prison. Je les aimais beaucoup et c’est là que les mots ont commencé à sortir de mon for intérieur. J’ai compris que ce n’étaient pas des mots normaux, mais des mots de poète.

Ils ont accusé vos frères d’avoir appartenu aux Frères musulmans, je crois. Quels étaient leurs chefs d’accusation ?
Ils étaient musulmans, mais ils n’ont jamais rien eu à voir avec ces gens. Ils ont même pensé que j’en faisais partie ; ça n’a jamais été le cas. Ce qui est vrai, c’est qu’ils n’aiment pas le gouvernement, et mon frère aîné était le seul à s’insurger contre ça. Mais dans un système comme le nôtre, quand on découvre que quelqu’un est coupable de quelque chose, toute la famille l’est aussi. À l’époque, les Frères musulmans se battaient contre le régime de Hafez al-Assad, le père de Bachar ; la police secrète capturait quiconque était contre le gouvernement. J’ai même connu des gens qui ont été jetés en prison pour avoir prétendument fait partie des Frères musulmans. Après avoir passé des années en prison, le gouvernement a finalement reconnu qu’ils étaient chrétiens. Le gouvernement a tué deux de mes frères en 1981. Le troisième a passé dix ans en prison.

Est-ce que Homs vous manque ?
Homs a cessé d’exister. Tout est détruit. Homs est une des villes les plus importantes du pays. Il y a plusieurs siècles, Julia Domna vivait là. Elle a dirigé l’Empire romain pendant longtemps. J’ai travaillé pour le ministère du Tourisme là-bas ; je cataloguais des vieux objets du musée de Homs. C’était une ville pleine de poètes et d’écrivains.


Quand on lui demande de parler de Homs, sa ville natale, sa physionomie change immédiatement. Puis il dit : « Homs a cessé d’exister. »

On vous a viré du ministère du Tourisme en 1996. Quelles raisons vous ont-ils données ?
Avant de travailler au musée, je bossais dans une station-service. Mais un jour, la police secrète est venue et m’a fait comprendre que je ne pouvais plus travailler là. Puis, j’ai travaillé pendant sept ans au musée jusqu’à ce que la police secrète vienne me dire que je devais aussi quitter ce job-là. Mes frères étaient en prison : on en a tous payé le prix. En Syrie, les citoyens n’ont aucun droit.

Quel genre de travail avez-vous pu trouver après le musée ?
J’écrivais et j’envoyais des trucs à des concours. J’ai aussi vendu des fringues dans la rue. J’ai pu aider ma famille comme ça.

Comment avez-vous publié votre premier recueil de poèmes, Élégies pour la famille des cœurs, en 1990 ? J’ai l’impression qu’elle est parcourue par une humeur, un thème récurrent.

Je me suis fiancé le 14 février. Le même jour, mon père est mort. Il était imam, mais non affilié aux Frères musulmans. Il est mort de ses problèmes de cœur. J’ai éprouvé tellement de chagrin que je me suis mis à écrire ces poèmes.

Et pour le dernier travail que vous avez publié en Syrie, Exercices depuis Bagdad pour la tombée de la nuit, paru en 2009, qu’est-ce qui vous a inspiré ?
Je me souviens d’avoir ressenti une grande tristesse le 9 avril 2003. J’ai pensé que l’invasion de l’Irak par les États-Unis était une chose terrible. Tout a été pulvérisé par les bombes, détruit. Bien sûr, Saddam Hussein était également à blâmer pour ce qui était en train de se passer. Ce n’était pas un leader démocratique, loin s’en faut. Je me suis senti très triste, alors je me suis mis à écrire ce livre.

Quelques-uns de vos écrits – notamment votre poème « Poésie pornographique » – vous ont attiré pas mal d’ennuis quand vous êtes revenu.
Le sujet de ce poème n’est pas la pornographie. Par exemple, je parle de façon poétique des différentes parties du corps. Dans ce poème, et dans d’autres, je voulais placer sous une lumière crue des sujets tabous – la religion, le sexe, la politique. Un imam proche d’Hafez al-Assad a vu mon travail d’un mauvais œil et a retiré tous mes livres des bibliothèques. Ça a lancé une énorme controverse sur ce que j’avais pu dire sur la religion et sur la dignité du corps humain.

Qu’est-ce que vous avez écrit pour que l’atmosphère devienne aussi dure à votre égard ?
« Poésie pornographique », par exemple, parle d’un prêtre chrétien qui prêche, et de toutes ces filles en décolleté aux jambes nues qui sont assises au premier rang, alors qu’il les regarde avec désir. J’ai aussi écrit sur les sécrétions que les femmes produisent lorsqu’elles sont excitées. Ce sont des choses comme ça qui m’ont valu des ennuis.

Dans le monde arabe, de tels sujets sont tabous. Les gosses ne s’embrassent pas dans la rue comme c’est le cas dans les pays non arabes – pour eux, c’est la chose la plus naturelle au monde. Je me rappelle quand le directeur de notre université a découvert un gars en train de bécoter une fille derrière un arbre. Il a été exclu. Pourquoi ces choses sont-elles bannies dans mon pays lorsqu’elles sont autorisées dans d’autres ? Si ce directeur de fac était allé à Mexico, il aurait eu une crise cardiaque. Ici, les gens passent leur temps à se peloter dans tous les coins !

D’ailleurs, j’imagine que vous préférez le mode de vie mexicain ?
Ma préférence va pour les pays dans lesquels les gens sont libres. Quiconque a envie de faire ces choses devrait être libre de les faire, et quiconque n’en a pas envie ne devrait pas y être forcé. Je ne veux pas qu’on me dise ce que j’ai à faire. Ce sont des choses personnelles. Je préfère la liberté.

À quoi ressemble votre vie sociale à Mexico ? Vous ne parlez pas espagnol et l’arabe n’est pas répandu dans le coin.
Ici, ma vie est incomplète. Mais, Dieu merci, j’ai pas mal d’amis bilingues, et ils m’emmènent au musée, parfois même hors de la ville. J’ai été à Puebla et à Oaxaca. La plupart de mes amis sont des fils de Libanais ou des Mexicains qui ont étudié l’arabe à l’école. J’ai un ami mexicain qui ne parle pas arabe, et je ne parle pas l’espagnol, mais on arrive à faire avec – même si on ne comprend pas un mot de ce que l’autre raconte. Je l’ai rencontré la fois où il est venu m’interviewer, il y a un bout de temps. On ne parle pas vraiment, mais on continue de se voir.

Vous avez rencontré des problèmes à cause de la barrière de la langue ?
J’ai vécu un incident plutôt amusant. Je suis allé au supermarché – je n’arrive pas à bien comprendre ce qui est écrit sur les produits. J’ai acheté deux conserves sur lesquelles ne figurait aucune marque, aucune image. J’en ai mangé une et me suis senti malade. Une amie est venue chez moi et m’a demandé ce qui m’était arrivé. Je lui ai montré les conserves, après quoi elle s’est mise à hurler de rire. Elle m’a finalement dit de quoi il s’agissait : de la bouffe pour chats.


Il n’y a que peu de mobilier dans l’appartement de Mohamad, bien qu’il y vive depuis plus d’un an.

Votre famille est-elle restée en Syrie ?
J’ai deux fils là-bas. L’un est à l’université et l’autre était en train de faire son service militaire lorsque je suis parti. Ma femme est morte il y a deux ans.

Vous avez quitté le pays trois semaines avant le début du conflit. Vous avez eu une prémonition ?
Je me sentais mal à l’aise, pas en sécurité. Je savais que le gouvernement était sur le point de tuer des gens et ma famille, mes enfants étaient sur place. Je savais que, chaque jour, ils tuaient des innocents ; ça m’effrayait. J’étais aussi contre le gouvernement, de fait, rien n’allait dans mon sens. Tout ce qui se passait m’asphyxiait. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de partir.

Vous avez peur que vos proches soient visés à cause de ce que vous écrivez ?
Bien sûr. Je veux qu’ils me rejoignent. Dans mon entourage, plus de dix personnes sont décédées. Mon fils de 21 ans vient de finir son service militaire et il a rejoint l’ASL, ce qui m’inquiète encore plus.

Qu’est-ce que vous pensez du président Bachar al-Assad ?
Je hais ce président, il commet des crimes contre l’humanité. Peu importe qu’il s’agisse de musulmans ou de chrétiens : il les tue tous. Il détruit des habitations, des églises, des mosquées, il détruit le tourisme. Il détruit tout. Je serai heureux le jour où il sera capturé, envoyé à La Haye et jugé pour ses crimes.

Que se serait-il passé si vous étiez resté ?
Il y a deux options : soit je serais mort, soit je serais en train de combattre le gouvernement.

Quels sont vos projets pour le futur ?
Je n’aurai plus de logement en février et mon passeport syrien expire le mois prochain. Il faut que je m’en procure un autre, ce qui ne va pas être facile. Et je ne pense pas pouvoir revenir en Syrie tout de suite. Il est possible que je fasse une demande d’asile aux États-Unis, au Canada ou en Suède. Je ne sais pas encore ce que je vais faire. Tout ce que je sais, c’est qu’en février, les choses deviendront pour moi bien plus compliquées qu’elles ne le sont déjà.

Photos : Mauricio Palos

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