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      Violence gratuite et dents pétées

      December 13, 2012

      Par Julien Morel

      Rédacteur en chef France - FR. Editor

      Pour une raison que je ne m'explique pas, je traînais sur le Facebook officiel de Youth of Today le mois dernier. En plus d'assister impuissant au vieillissement de Ray Cappo (lequel a aujourd'hui dans les 45 berges et parsème son wall de photos où on le voit faire de la gymnastique orientale), c'est comme ça que j'ai découvert l'existence du livre d'Ethan Minsker publié le mois dernier, Rich Boy Cries for Momma. Ethan avait posté le clip promo de son bouquin sur le wall du légendaire groupe straight-edge new-yorkais, récoltant au passage plusieurs likes de la part des vieux de la scène.

      J'ai plus tard mis la main sur le livre et fus pris d'une crise de nostalgie pour une époque que je n'avais pas connue, puisque j'avais - 5 ans quand elle s'est déroulée. Rich Boy parle d'un mystérieux assassinat perpétré au début des années 1980 à Washington D.C., au moment où le punk local, mené par les Bad Brains et Minor Threat, explosait à la face de l'Amérique. En plein marasme de l'ère Reagan, on retrouve des skins qui se mettent sur la gueule, des jocks du lycée violents et des punks rejetés de tous, créant de toute leur haine un genre musical qui s'étendra sur tous les États-Unis avant de se glisser dans les classes moyennes du monde entier, le hardcore. J'ai discuté une petite heure avec Ethan, histoire qu'il m'en dise plus sur les débuts du punk en Amérique et les outcasts qui le peuplaient.


      Ethan, cheveux bleachés et tee-shirt Government Issue, il y a 25 ans

      VICE : Salut Ethan. Comment tu t’es retrouvé à écrire et publier des livres ?
      Ethan Minsker : J’ai 43 ans. Depuis l'année dernière, je travaille comme assistant éditorial pour une grande chaîne du groupe Viacom. En gros, je bosse pour plein d’émissions qui parlent d'ados enceintes. J’ai commence à écrire en 1988 avec mon premier fanzine, East Coast Exchange, avant de continuer avec Psycho Moto Zine. Écrire des livres était la suite logique.

      Tu pourrais nous présenter Rich Boy Cries for Momma ? Même s'il ne s'agit pas d'une autobiographie, on a quand même l'impression que c’est inspiré de ta vie.
      L’histoire est véridique d'un bout à l'autre, mais pour en faire un roman, j’ai dû créer des personnages et changer les dates. Et puis, comme ça parle du meurtre non résolu de deux potes à moi et que le tueur est sans doute un mec que je connais, je me devais d'être prudent. J’en sais pas plus que les flics et ils n'ont toujours pas trouvé le coupable. Je devais écrire cette histoire. Quelqu’un devait s’en rappeler. J’ai été une épave pendant longtemps. L’écriture de ce livre a été une vraie thérapie. Ça se passe à Washington D.C. dans les années 1970 et au début des années 1980, à l'époque où la lutte des classes divisait la ville.

      Tu étais investi dans la scène punk de D.C. quand t’étais ado ?
      Quand j’avais 7 ans, mes profs ont compris que j’avais d’énormes difficultés d'apprentissage ; j'étais dislexique. Mes parents étaient tous deux des avocats reconnus – mon père bossait pour Richard Nixon et ma mère était présidente de l’Association des femmes avocates. J’évoluais dans un milieu bourgeois. Du fait de ma dyslexie, j’étais toujours la cible de moqueries, on me traitait d’idiot et d’attardé.

      Les enfants sont les pires êtres humains.
      Quand j’ai découvert la scène punk, je me suis enfin senti accepté. J’étais en colère contre les gens « normaux » et le punk véhiculait et acceptait ce genre d’émotions. Si plus de jeunes se mettaient au punk-rock, il y aurait moins de fusillades dans les écoles. J’avais 11 ans en 1980, quand je suis devenu punk.

      À quoi ressemblait le punk aux États-Unis au début des années 1980 ? Quand on lit des trucs sur le sujet, on a l’impression que tous les parents du pays flippaient que leur enfant devienne comme ça.
      À la fin des années 1970 à New York, ça ressemblait du rock 'n' roll sous stéroïdes. En Angleterre, c’est devenu une sorte de mode, puis c’est revenu aux États-Unis comme un alliage de mode et de rock 'n' roll. Au début des années 1980, les villes punk comme Boston, Detroit, New York, Los Angeles et D.C. avaient chacune leur style. À D.C., les jeunes grandissaient en voyant les manifestations devant les ambassades. J’étais à deux pâtés de maisons quand Reagan s’est fait shooter en 1981. Mes parents connaissaient les otages de l’ambassade américaine en Iran. Le punk de Washington était un reflet du spectre politique de la ville, de l’influence de gauche qui cherchait à provoquer le changement. Dans les plus grandes villes, il y avait quelques milliers de jeunes dévoués à la cause punk. C’était assez pour faire tourner les clubs, les groupes et les disquaires. Mais en tout, c’était un petit pourcentage de la population.

      Tu peux me dire à quoi ressemblait un concert des Teen Idles ou de Black Flag à D.C. ? C’était la même ambiance qu’à Los Angeles et à ce qu’on voit dans The Decline of Western Civilisation ?
      Dès que tu bougeais dans un concert, tu savais que des mecs allaient se battre. T’espérais juste que ce ne serait pas toi qui te ferais casser la gueule. À D.C., la scène était surtout composée de petits Blancs qui appartenaient à différents groupes : skinheads, punks, rude boys, mods, etc. Les skins étaient les plus nombreux, les plus violents et ce sont eux qui ont unifié Noirs, Latinos, Blancs et Juifs ensemble.

      C'est l'inverse des arguments qu'on nous sort habituellement sur les skins. T'as une anecdote à leur sujet ?
      Je me rappelle d’un concert où un gros skinhead emmerdait mon pote Blue. Une heure après, Blue a coincé le skin dans les chiottes, tout seul, et l’a frappé au visage. Il lui a explosé la tête dans l’évier et lui a défoncé le nez dans la salle de bains. Il fallait toujours être sur ses gardes. Même après l’émergence du mouvement straight-edge à D.C., la scène demeurait violente et la drogue était partout.

      Qui était la cible préférée des punks américains au début ? Reagan, les jocks, les parents ? Tout le monde ?
      Les thèmes les plus abordés étaient le conservatisme, Ronald Reagan, la répression des drogues et la bêtise des Américains. Quand on chopait un nouvel album, on le passait en boucle et on lisait les paroles de bout en bout. Les Misfits parlaient de manger des cerveaux. Minor Threat parlaient de se faire embrouiller juste pour sa couleur de peau. Le pire truc qui pouvait t’arriver, c’était d’aimer un groupe et de te rendre compte que tu n’étais pas d’accord avec eux parce que tu n'avais rien compris à leurs paroles. Un kid qui écoutait Skrewdriver à D.C. aurait pu se faire curber si les mauvaises personnes s’en rendaient compte.

      C'était quoi se faire « curber » ?
      C’est quand tu forces quelqu’un à mordre le bord de la scène et que tu le frappes à l’arrière de la tête. Je l’ai vu en vrai. Les dents sont éclatées immédiatement et t’as la bouche en sang.

      Merde. D'ailleurs, tu t’es déjà fait éclater par un mec juste à cause de ta coupe de cheveux ?
      Le truc, c’est qu’à Washington, la ville est essentiellement peuplée de Noirs. À l’époque, si t’avais l’air un tant soit peu punk, tu passais pour un barje. Je me rappelle de ce gros jock qui faisait de la gonflette et qui me cassait les couilles parce que j’avais les cheveux orange. Un gars avec qui j’ai grandi l’a pris à part et lui a dit que s’il continuait à m’emmerder, il le buterait. Le mec ne m’a plus jamais emmerdé.

      Ah, ah.
      Ado, j’avais une sale réputation ; la plupart des gens qui me connaissaient ou qui savaient avec qui je traînais ne me cherchaient pas trop. J’avais déjà été arrêté pour agression et parce que j’avais poignardé un mec par accident. Tous les week-ends, on allait à des soirées de lycéens juste pour se battre. Parfois c’était hyper violent.

      Ouais, et j’imagine que certains d’entre vous devaient être sous speed ou d’autres trucs.
      La drogue dépendait de la bande avec laquelle tu traînais. Au début des années 1980, la ville a été prise d'un soudain engouement pour la dope. Il y avait du PCP partout. On fumait des love boats – des joints avec du PCP. Les acides et les champis avaient aussi la cote. Plein de potes à moi prenaient de l’héro mais ils ne m’en parlaient pas, ils savaient que je n’approuvais pas.

      Vous vous intéressiez à ce qui se passait en Angleterre à l’époque ? Ou est-ce que vous étiez focalisés sur la scène américaine ?
      Dans tout le pays, les punks achetaient les trucs du Top 40 punk : The Clash, Damned, Exploited, Vice Squad ou Sham 69. Mais comme ces groupes venaient rarement chez nous, on était surtout à fond sur les groupes qu’on pouvait voir tous les week-ends. Pour moi, c’était Marginal Man, Gray Matter, Dag Nasty, King Face, Government Issue, Ignition, Fugazi et tout ça. Je me rappelle encore la première fois que j’ai entendu un vinyle de The Adicts. Le lendemain, j'allais l'acheter.

      Tu te souviens d’un concert en particulier ?
      J’avais une démo des premières chansons de Fugazi. Je l’écoutais tout le temps. Je me souviens qu'ils n'avaient pas annoncé leur premier concert parce qu’ils n'étaient pas sûrs d'eux, MacKaye ne le sentait pas, etc. Un pote de chez Dischord m’a filé l’info – il m’a dit que ce serait complet. Je me suis quand même pointé. Là-bas, j'ai réussi à m’incruster en léchant le dos de ma main et en demandant à quelqu’un qui avait le tampon de l’entrée sur la main de le presser sur la mienne.

      Bien joué.
      Ouais. La salle débordait de monde, je voyais la chaleur qui se dégageait des corps en train de condenser sur les fenêtres. Le groupe jouait sur une petite scène, j'avais l'impression que la musique s’immisçait en nous. Ils étaient à quelques mètres de moi – c’était tout petit. C’est difficile d’expliquer l’énergie qu’il y avait dans cette pièce ce jour-là, mais tout le monde savait qu'on assistait à un truc historique.

      Je me suis toujours demandé, il y avait des filles aux concerts ? Elles sont partout dans RichBoy, mais quand on mate les photos des teufs hardcore des années 1980, on voit toujours une seule meuf encerclée par vingt mecs en sueur qui n'essaient même pas de la draguer.
      C'est vrai. À l’époque, il y avait très peu de filles dans cette scène avec qui t’aurais voulu sortir. Le truc bien, c’est qu’il y avait deux sortes de filles à Washington : les filles de la scène pas trop moches et les filles normales qui voulaient sortir avec les bad boys – et Dieu sait si elles aimaient les punks et les skins. Les filles skinheads avec qui je traînais me charriaient parce que je refusais de sortir avec des punks. Elles avaient raison : les filles normales étaient beaucoup plus belles. Quand tu regardes les photos, les filles étaient toujours derrière, jamais près de la scène ; c’était trop violent.

      Tu peux me raconter l'histoire où tu t’es fait choper par un mec des Bad Brains parce que tu revendais du faux merch du groupe ?
      J’ai commencé en vendant un tee-shirt des Bad Brains que j’avais fait moi-même à partir d’un super flyer d’un de leurs concerts à Rhode Island. C’était avant mon fanzine, et je voulais appartenir à la scène. Je les vendais chez Smash Records, sur M. Street à Washington. Darrell des Bad Brains était dans le coin et ça faisait déjà quelque temps qu'il me cherchait. Il n'était pas content. Le proprio du magasin m’a demandé d’arrêter de vendre les tee-shirts, ou au moins de ne plus mettre mon nom dessus.

      Ah, ah. C’est mignon.
      C'est le moment où j'étais hyper fan du groupe, je les avais vus dans trois États de la côte Est. Les Bad Brains étaient l’incarnation parfaite de la ville : un mélange de musiques à la fois beau et violent. Ils ont introduit la culture noire dans la scène de D.C., en utilisant le rastafarisme et l’unité comme thèmes centraux. Les skins nazis n’ont jamais été actifs à Washington parce que la scène reposait sur les Bad Brains. Il y avait bien cette fille, Lefty, mais je ne la compte pas parce que c’était une skin noire. Il y avait aussi des Juifs dans son gang, comme si ça n'était déjà pas assez compliqué.

      En effet. Ce qui l’est encore plus, c’est la manière dont à Boston SS Decontrol et D.Y.S ont interprété l’éthique straight-edge – entre autres, en défonçant tous les mecs dans le public qui buvaient de la bière.
      Ouais. Ces débiles trouvaient ça cool de se comporter comme des jocks, mais sans boire. Ils portaient les mêmes varsity jackets. Ils ressemblaient physiquement à des jocks et ils se comportaient comme eux – la différence, c'est qu'ils étaient hardcore. D'un autre côté, quand tu vas voir des groupes straight-edge, il vaut mieux éviter de boire. C’est un manque de respect. Et le manque de respect est la première raison pour laquelle tu peux te faire péter la gueule dans un concert.

      Ouais. Il me semble que tu as d'ailleurs vécu à Boston.
      Oui pendant un an, en 1986. Les concerts au Rats étaient fous. Je me souviens de ce skinhead qui jetait des fléchettes sur les gens, sans raison. Puis je suis allé en école d’art à New York, en 1989. Le deuxième livre que j’ai écrit, Barstool Prophets, parle de l’East Village et du Lower East Side. À New York, le hardcore est toujours allé de pair avec les gangs. Dans la plupart des groupes, tu tombais sur des mecs qui appartenaient à un gang ou qui y étaient connectés d’une manière ou d’une autre. Mais toute la violence qu’on associe au DMS, au CBGB et au L.E.S., c’était surtout des coups de poing ou des suicides. J’ai quitté Washington pour une seule raison : trop de potes sont morts. Violés, étranglés, exécutés chez eux, tués d’une balle dans la tête par une femme mécontente, overdose, sida – tous ces trucs m’ont pris des potes.

      Putain.
      Une fois loin de D.C., je n'osais plus contacter mes amis ; à chaque fois, j’apprenais la mort de quelqu’un. C’est quand je suis arrivé à New York que j’ai compris pour la première fois que tout le monde ne vivait pas comme ça, que le meurtre et la mort étaient des trucs rares. J’ai arrêté d’aller aux concerts parce que j’en avais marre des rumeurs et des ragots. C’est peut-être parce que je vieillis, mais j’ai des problèmes d’ouïe et j’entends un sifflement en permanence, donc je n'ai plus vraiment envie d’écouter de la musique à fond. Je me considère toujours comme punk. Je pense que ça changera jamais.

      Combien de temps t’es resté dans la scène, au final ?
      Plus de vingt ans. Cette scène est comme une rivière, elle change tout le temps. Les gros durs sont remplacés par d’autres gros durs. Les filles canons deviennent laides. Les rigolos de service se marient et ont des enfants. Tout le monde vieillit et laisse tomber. D’un autre côté, la scène est hyper conformiste. Tout le monde s’habille pareil, pense plus ou moins les mêmes choses. Je voulais faire mon propre truc, et c’est ce que j’ai fait.

      Alors tu fais quoi maintenant ?
      J’aide à créer un mouvement artistique qui s’appelle l’Antagonist Art Movement. Ça reflète beaucoup d'éléments du punk avec lesquels j’ai grandi. On sort des fanzines, on publie nos auteurs, on fait des films sur nos événements artistiques. On publie des trucs et on vient de commercialiser une ligne de vêtements. Au lieu de détourner des trucs, on sort nos propres œuvres. On a notre propre scène, avec assez de ragots pour pouvoir m’occuper. Mon prochain livre parlera de ça – et du marché de l’art new-yorkais.

       

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      Thèmes: Antagonist Movement, Ethan Minsker, punk, Hardcore, se faire curber

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