Cet article a été publié il y a plus de 5 ans

La Vie sexuelle mouvementée des asexuels français

Ouais bon, pas si mouvementée que ça en fait.

26 septembre 2016, 5:00am

« Un gâteau au chocolat, c'est bon, me dit Hannah. Il a l'air bon, et tout le monde sait qu'il l'est. J'en ai déjà mangé un morceau. Mais cette fois, je n'ai pas faim. Et même si le meilleur des gâteaux m'était proposé, je le refuserais. » Catégoriquement. Avec ses quelques mots, cette Rouennaise de 22 ans essaie de m'expliquer son problème : un désintérêt total pour le sexe.

Il y a un an, elle a compris qu'elle était asexuelle. Avant d'avoir une relation sérieuse, elle ne s'était jamais vraiment posé des questions sur sa sexualité. Des bisous et des petits câlins ne la dérangeaient pas. Elle se masturbait « pour se détendre », quoiqu'elle n'éprouvait aucune excitation. Elle accomplissait ce qu'elle nomme un « devoir ». Toutefois, dès qu'il était question de relation sexuelle, elle perdait tout intérêt. Son copain n'était pas très compréhensif. Il l'a traitée de « frigide ». Triste, Hannah ne comprenait pas son problème. Elle a pensé que la pilule en était peut-être la cause.

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C'est sur Internet qu'elle a réussi à mettre un mot sur son état, l'asexualité. Comme elle, Coraline, Julie*, Joan, Marc*, Océane et Sarah* cherchaient des réponses – et les ont trouvées.

Avant leurs recherches, aucun d'entre eux ne connaissait le concept d'asexualité, méconnu en France. À tel point que des gens confondent souvent les termes « asexué » et « asexuel ». Géraldine Chanal, psychologue et sexothérapeute, m'a éclairé à ce propos : « Ces termes ne signifient absolument pas la même chose. D'un point de vue biologique, l'asexué équivaut à une absence de sexe déterminé. » Une personne asexuelle, elle, n'éprouve aucun désir sexuel, ce qui la différencie également d'un abstinent.

En effet, l'asexualité est une orientation sexuelle et non un choix, et ce, au même titre que la bisexualité, l'hétérosexualité et l'homosexualité. En France, elle a fait l'objet d'une enquête en 1992. Cette analyse des comportements sexuels en France ( ACSF), dirigée par Alfred Spira et Nathalie Bajos, a démontré que 6,2 % des hommes et 12,4 % des femmes ne faisaient pas l'amour. En 2004, grâce à l'étude d'Anthony Bogaert publiée dans le Journal of Sex Research, les recherches sur l'asexualité ont connu une avancée. Dans son article, ce professeur de psychologie de l'université Brock au Canada a annoncé qu'environ 1 % des Britanniques adultes seraient asexuels.

Douze ans après, plusieurs sites de rencontres destinés aux asexuels tels que KeLove ou Acitizen ont été lancés pour permettre à cette frange de la population adulte de trouver un ou une partenaire, en étant certain de ne jamais baiser avec lui ou elle. « Sur mon réseau social, les asexuels communiquent avec des personnes qui leur ressemblent, me dit Yohann, l'administrateur d'Acitizen. Mais ils ne sont pas pour autant "semblables". Les membres ont leur propre avis, vivent leur asexualité différemment les uns des autres », précise-t-il. Le site compte aujourd'hui environ 1 955 affiliés. Julien, l'administrateur du forum d' AVEN Francophone est aussi favorable à la création d'une communauté asexuelle, à travers les réseaux sociaux ou les forums. « Cela leur permettrait de mieux se comprendre et de s'accepter », déclare-t-il.

Hannah a gagné en confiance en acceptant pleinement son asexualité. Photo publiée avec son aimable autorisation.

Révéler son asexualité à sa famille ou ses amis peut être en effet difficile. Parfois, les parents ne prennent même pas au sérieux les dires de leur enfant. Julie* et Sarah*, qui habitent respectivement dans le Loir-et-Cher et à Paris, en ont fait les frais. Dans le corps d'un garçon, la première, vierge et âgée de 17 ans, désire changer de sexe « dès qu'elle le pourra ». Cette décision, elle l'a prise à 14 ans, au même moment où elle a réalisé qu'elle était asexuelle. Sa mère est restée impassible quand elle l'a appris. « C'est juste une phase », lui a-t-elle dit. Trois ans plus tard, Julie est toujours asexuelle, et en est fière. Ses amis, eux, ont bien réagi. Certains ont juste du mal à imaginer une relation sans rapports sexuels.

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Sarah, de son côté, m'en parle à demi-mot. « Je n'ai pas envie d'avoir une étiquette », se justifie-t-elle. Quand ses proches discutent de sexe, elle avoue simplement qu'elle n'est pas intéressée par ça. Tous pensent que Sarah ment et qu'avec les années, elle changera. « Tu es encore jeune » est une phrase qu'on lui répète lorsque le sujet est abordé. Sa mère, en revanche, ne s'est toujours pas faite à l'idée. « Si je me mets en couple avec un garçon, elle serait capable de me dire de "me protéger" », ajoute-t-elle, lassée.

« Malheureusement, je n'arrive pas à simuler. J'étais comme un cadavre. Lui, il s'activait sur moi. Il pensait que le problème venait de lui. »––Hannah, 22 ans, asexuelle.

Heureusement, tous les asexuels ne se heurtent pas à un tel mur. Joan, qui réside à Clermont-Ferrand, est l'un d'entre eux. Il l'a annoncé à ses proches, sans problème. Aucun n'a été intolérant. L'étudiant de 22 ans, qui a découvert son asexualité l'année dernière, a toutefois été bombardé de questions, du type : « Comment ressens-tu les choses ? » ; « Comment cela se passe-t-il ? », etc. Joan n'est pas fatigué par ces questions, il s'en fout. « Je préfère que mon entourage me pose des questions, me dit-il, plutôt qu'il se renseigne ailleurs ou ait des préjugés sur moi », souligne le jeune homme, qui ne ressent aucune honte.

Joan, asexuel, vit très bien sa condition. Photo publiée avec son aimable autorisation.

Marc* est aux antipodes de Joan. Ce manutentionnaire de 48 ans, originaire de Lagny-Sur-Marne, préfère garder le secret. Il se dit asexuel depuis un an. Mais en réalité, il l'est depuis son adolescence. Seules deux personnes sont au courant de son asexualité, sa sœur et une amie proche, avec qui il a « failli sortir », me dit-il. Depuis le jour où il lui a avoué, il n'a plus de nouvelles d'elle. Sa sœur en revanche, a très bien réagi et ne lui a posé aucune question. Aucun de ses amis ou de ses collègues ne le sait. « Dans le milieu de la manutention, un homme doit avoir une sexualité classique. Si je le disais à l'un de mes confrères, il ne me croirait pas », révèle Marc avec ironie.

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Une relation avec une personne asexuelle est compliquée. Hannah en a conscience – elle a déjà donné. Lorsqu'elle s'est rendu compte qu'elle était asexuelle, elle était en couple avec un garçon depuis trois ans. Et dès qu'elle l'a su, elle lui a tout avoué. Faire l'amour avec lui n'était pas naturel pour Hannah. Elle s'est forcée néanmoins plusieurs fois afin de préserver son couple. « Malheureusement, je n'arrive pas à simuler. J'étais comme un cadavre. Lui, il s'activait sur moi. Il pensait que le problème venait de lui », raconte-t-elle. À un moment, elle était même prête à le partager. Elle l'aimait. C'est pourquoi, comme elle n'arrivait pas à le combler sexuellement, elle lui autorisait à coucher avec une autre fille. « Par amour, j'étais prête à accepter quelque chose que jamais je n'aurais pensé autoriser auparavant », insiste l'aspirante gardien de la paix.

Cependant, l'inévitable arriva. Ils ont rompu. Sans surprise, c'est l'asexualité d'Hannah qui en fut la cause.

Julie profite de soirées déguisées pour s'habiller comme une fille, avant de définitivement changer de sexe. Photo publiée avec son aimable autorisation.

Marc, lui, n'a pas vécu de ruptures douloureuses. Il tombe régulièrement amoureux. Il est sorti avec des femmes, ce qui ne l'a pas empêché d'avoir quelques relations d'un soir avec des hommes. « Je voulais faire comme tout le monde », se vante-t-il. Adolescent, il se sentait déjà différent. À l'époque, il ne savait pas que l'asexualité caractérisait son absence d'attirance sexuelle. Au fil du temps, il a commencé à trouver des excuses pour se dérober. « Je suis fatigué », est l'excuse qu'il employait le plus souvent. Mais au bout d'un moment, elle n'était plus crédible. Faire l'amour l'ennuyait. En général, ses copines étaient surprises et ne comprenaient pas son manque de réactivité. « Elles pensaient que je ne les désirais pas. Certaines me demandaient : qu'est-ce qui se passe ? Tu ne m'aimes plus ? », se rappelle Marc. L'une d'entre elles a même essayé de rallumer la flamme, en lui proposant d'essayer d'autres positions. Sans succès.

« J'ai essayé et c'était inintéressant. Je préfère manger un morceau de gâteau que de me masturber. »––Julie, 17 ans, asexuelle.

Coraline, âgée de 25 ans, n'est pas confrontée à ce genre de problèmes. Originaire de Beaumont-sur-Oise, cette étudiante est asexuelle depuis son adolescence. Elle en a pris conscience après une discussion avec une amie asexuelle, il y a un an seulement. Elle se définit comme une asexuelle aromantique, ce qui veut dire qu'elle ne ressent aucune attirance passionnelle pour quiconque. Même si Coraline a une préférence pour les femmes, elle n'a jamais été amoureuse. Elle est toujours vierge.

Comme Hannah, il arrive aussi à Marc de se masturber dans une optique de délassement. « Ce geste me calme et m'aide parfois à m'endormir », remarque-t-il. Julie, en revanche, a arrêté de le faire. « C'était inintéressant. Je préfère manger un morceau de gâteau que de me masturber », affirme-t-elle. La psychologue Géraldine Chanal traduit ces comportements en ces termes : « Les asexuels regardent du porno et se masturbent pour répondre à une tension sexuelle, à une pulsion. Mais ce n'est pas forcément associé à du plaisir. »

Océane, du haut de ses 16 ans, envie les asexuels qui s'assument aujourd'hui pleinement. Elle, vit dans la peur de perdre sa copine, qui heureusement, la rassure toujours. « J'aimerais être une demi-sexuelle, quelqu'un qui ressent du désir sexuel uniquement pour un être aimé. Ou une graysexuelle, quelqu'un à qui il arrive parfois d'éprouver de l'attirance sexuelle », me glisse-t-elle, impatiente.

Car s'accepter tel que l'on est, est toujours le premier pas à faire. Et peu importe les cons qui disent que l'asexualité est « contre nature ». Lorsque je demande à Coraline s'imagine vivre en couple un jour, elle me répond que oui, mais que sa relation n'aura « rien de classique ». Elle la voit comme une colocation avec une amie proche. « On ne se quitterait pas. Entre nous, il y aurait une très grande amitié », me confie-t-elle.

Tous les prénoms suivis d'un astérisque* ont été modifiés à la demande de nos interlocuteurs.

Jessica est sur Twitter.

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