Avec les Français qui font des soirées tous les week-ends

« Le seul moment où je prends conscience que je fais quelque chose d’interdit c’est quand je suis dans le taxi pour rentrer chez moi et que j’ai peur de croiser la police. »

19 avril 2021, 7:41am

Alors que la France est à nouveau en confinement depuis quelques semaines, il n'est pas rare de voir "poper" sur son écran des stories Instagram qu'on croirait tout droit sorties de l'avant fin du monde ; des dizaines de personnes sans masques, qui trinquent, dansent et rient comme si le coronavirus n’avait jamais existé.

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Pendant que beaucoup passent leur samedi soir assis dans leur canapé à regarder un film, seul ou en famille, d’autres choisissent de s’entasser par dizaines dans des intérieurs, au risque de propager et attraper le Covid-19. Une étude de l’Institut Pasteur publiée en mars 2021 confirme que le virus circule en majorité dans les lieux clos, non ventilés, où les gestes barrières ne sont pas respectés. Une soirée de fumeurs en somme. On a discuté avec plusieurs d’entre eux pour comprendre les raisons qui les poussent à s’émanciper des règles sanitaires. Et surtout, comment s’organisent-ils ?

Tommy*, 29 ans

J’habite dans une colocation où l’on est déjà 5 alors il nous arrive souvent de nous retrouver à 6 ou 7 personnes pour des dîners ; il suffit que le ou la pote d’un d’entre nous vienne et tu atteins vite la limite des 6. Dans la coloc, on n’a pas instauré de règles à propos du Covid et on a la chance de n’avoir eu aucun cas contact ou positif chez nous. On a aussi la chance d’avoir un grand appart et en général on tourne dans les grandes colocs de notre groupe d’amis pour les soirées, même si le nôtre est plus covid friendly parce qu’il a plusieurs terrasses.

« Si tu ne te libères pas un peu de ça, tu peux vite devenir dépressif »

Le confinement ne nous empêche pas de nous regrouper. Dans mon cercle de potes, aucun ne reste sagement chez lui à attendre que ça passe et les flics ne vont pas venir nous arrêter en pleine soirée. Le seul truc un peu dangereux, c’est de se déplacer d’un appart à l’autre la nuit. Dans ces cas-là, soit on utilise des attestations de boulot qu’on falsifie sur l’ordi soit on attend jusqu’à 6h du mat’. C’est un peu long parce qu’on arrive pour le couvre-feu de 19h mais en même temps, quand on sort à plusieurs avec mes colocs, c’est très suspect d’être tous ensemble dans un taxi et de dire qu’on rentre du boulot ou qu’on bosse de nuit.

Pour moi c'est juste vital de faire des soirées et, sans vie sociale, je ne suis pas grand-chose. Le covid peut m’abattre, socialement, plus que la maladie. Comme je suis intermittent, j’ai peur de ne pas pouvoir travailler si je le choppe mais je préfère prendre le risque plutôt que d'être inactif pendant je ne sais pas combien de temps, vu que ça ne s'arrête jamais. Si tu ne te libères pas un peu de ça, tu peux vite devenir dépressif. En plus, si je vais à une soirée, ça veut dire que j'accepte qu’on me le transmette et que les gens présents acceptent aussi ça. Par contre, je me fais souvent tester pour le boulot donc je vais voir mes parents quand je viens de le faire, quand je suis un peu remis à zéro quoi.

Pauline, 29 ans

Je vis actuellement chez ma mère, qui est vaccinée, avec mon petit frère. C’est dur de perdre son intimité en habitant avec sa famille à mon âge alors j’ai besoin de retrouver mon groupe d’amis toutes les semaines. On fait des apéros et des dîners mais ça ne dépasse jamais 8-10 personnes. Je ne fais pas la bise, je ne fume pas sur les cigarettes des autres et je garde mon verre mais en même temps c’est vrai qu’on mange tous les chips qui sont dans le même bol…

Malgré le confinement, je continue de dater des garçons. J’étais anti-applis de rencontre avant et puis le manque de contacts et mon envie d’avancer m’ont fait revenir sur ça. En général, on se balade en extérieur et si ça matche, on va boire des coups à l’intérieur, chez lui. Si j’ai envie de m'éclipser, je dis que j’ai un dîner ailleurs. On m’a déjà proposé d’aller à des soirées dans les sous-sols d’un resto mais ça me fait flipper. Ce sont des gens que je ne connais pas, je ne sais pas où ils sont allés avant. Je ne suis pas prête à passer ce cap. Peut-être qu’un peu bourrée je pourrais y aller mais de prime abord je n’irai pas.

« J’entends les gens qui ne comprennent pas mais ça ne m'empêche pas de faire ce que je veux. Chacun gère son truc »

Je n’ai pas vu mon père, qui est à risque, depuis un an et je ne vois pas mes grands-parents. Même si j’ai peur d’avoir le covid, honnêtement je ne prends pas la mesure du risque ; comme je suis jeune, je me sens un peu invincible. J’entends les gens qui ne comprennent pas mais ça ne m'empêche pas de faire ce que je veux. Chacun gère son truc.

Il y a quelques mois, je ne postais pas de stories de mes soirées sur Instagram, j’avais peur de me faire juger. Mais maintenant, il y a tellement de monde qui le fait que j’oublie ça et je poste aussi. On avait plus de pudeur avant, là on sent qu’il y a un ras-le-bol général. En vérité, le seul moment où je prends conscience que je fais quelque chose d’interdit c’est quand je suis dans le taxi pour rentrer chez moi et que j’ai peur de croiser la police.

Miguel*, 29 ans

Avec la crise sanitaire, je vois moins de gens et ça a un vrai impact sur mon moral ; je me réveille souvent déprimé même si j’ai la chance d’avoir pas mal d'interactions sociales avec mon boulot. Mais j’ai un taff ultra prenant, j’habite avec ma copine dans 23m carrés et je suis quelqu’un de très sociable, alors le week-end j’ai besoin de décompresser.

En général, je fais des soirées toutes les deux semaines en petit comité avec genre 5-6 personnes. Mais récemment, j’ai en fait une plus grosse avec des potes que je n’avais pas vus depuis longtemps. Ça s'est transformé en mini cluster : on était 13 et 12 d’entre nous ont chopé le covid. J’ai su que j’étais cas contact dès le lundi donc je me suis isolé rapidement, j’ai eu les symptômes et j’ai été testé positif au PCR quelques jours plus tard. Je n’ai pas fait le con, j’ai fait les choses bien pour ne pas le transmettre. Maintenant que je l’ai eu, tant mieux, c’était pas violent et ça ne change pas mon point de vue. 

« Évidemment, ça ne me serait pas venu à l’idée de faire des soirées pendant le premier confinement mais là ça fait plus d’un an que ça dure »

À Noël, je me suis fait tester avant de voir ma famille. Après, mes grands-parents eux-mêmes ne se privent pas et n’ont pas spécialement peur de nous voir, d’ailleurs ça ne tiendrait qu’à eux, ils voudraient nous prendre dans leurs bras. Mais je fais quand même gaffe.

Évidemment, ça ne me serait pas venu à l’idée de faire des soirées pendant le premier confinement mais là ça fait plus d’un an que ça dure. Et même si je prenais 135 euros d’amende, c’est chiant mais je préfère voir des gens. Je ne vois que des amis qui sont de cet avis-là donc c’est des risques qu’on prend entre nous. Y’en a même certains qui veulent continuer à se faire la bise, et j’ai rien contre ça.

Julien*, 26 ans

Je fais partie de la communauté LGBTQ et le monde de la nuit est vraiment important pour nous. Il faut savoir qu’on se sent souvent dans un carcan, on ne se sent pas forcément autorisés à exprimer notre côté queer. Même si on est entouré de personnes bienveillantes, on est toujours la personne gay en fait. Alors les bars et les boîtes sont des lieux de réunion importants pour déconnecter, sans peur d’être soi-même. Avec le confinement, on perd ce lien vital pour notre santé mentale alors on a réellement besoin de se retrouver entre nous. En plus, c’est vrai qu’en situation de crise l’Etat privilégie le travail et la famille, sauf qu’il y a énormément de personnes LGBTQ éloignées de leur famille. Moi, ma famille, c’est mes potes.

« C’est compliqué de ressentir de la culpabilité quand tu te rends compte, à la fois avec les médias et par ton entourage, que personne ne respecte le confinement »

Avec mon groupe d’amis, on fait des soirées tous les week-ends, plus ou moins grosses mais on peut vite être beaucoup, genre 20-30 personnes. La plupart d’entre nous sont en télétravail et ne voient personne pendant la semaine. On brise les règles tout en les ajustant avec bon sens. Par exemple, pour un dîner entre potes, celle qui nous invitait nous a demandé de faire un test avant de venir ou on se confine avant de voir nos grands-parents.

Très honnêtement, c’est compliqué de ressentir de la culpabilité quand tu te rends compte, à la fois avec les médias et par ton entourage, que personne ne respecte le confinement. Hier je me déplaçais à pieds entre deux lieux dans Paris à 3h du mat’ et j’ai vu au moins 15 apparts allumés avec de la musique à fond. J’ai l’impression que ça fait 8 mois qu’on fait semblant de se confiner pendant que l’Etat fait semblant de nous contrôler. La question en fait, c'est est-ce que le gouvernement se sent coupable ? Coupable de ne pas avoir fait un vrai confinement après Noël, d’avoir autorisé plein de choses comme les grands magasins ouverts… Le gouvernement nous sert des mesures molles alors les gens ne les respectent pas. Pour moi, il y a une vraie perte de sens et de confiance.

*Les prénoms ont été modifiés.

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par VICE Staff; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek; propos rapportés par Liza Blackwell

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