Un étudiant s’est fait passer pour moi

Il a plagié mes travaux universitaires, reproduit mes tatouages et donné des conférences en étant habillé comme moi.

16 February 2021, 8:09am

Matt Lodder est maître de conférences en histoire de l'art et directeur des études américaines à l'université d'Essex, au Royaume-Uni. Il y a quelques années, cet historien du tatouage âgé de 40 ans a vécu une drôle d’expérience : un inconnu a non seulement plagié son travail universitaire, mais s'est également fait passer pour lui. Il a récemment partagé son témoignage sur Twitter, suite à quoi de nombreux universitaires du monde entier ont réagi, faisant part d’expériences similaires qu’ils avaient vécu. Lodder a accepté de nous raconter ce qui est devenu son anecdote préférée.

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Vers la fin de l'année 2017, j'ai appris que quelqu'un avait utilisé mon travail et des détails de ma vie pour catfisher des membres de son cercle académique et professionnel. C'était un étudiant diplômé aux États-Unis, et quelqu'un que je ne connaissais pas à titre personnel. 

Et je n’étais pas le seul : il plagiait également le travail de certains de mes collègues universitaires qui se trouvent être aussi mes amis. L'université, par nature, est une niche. Nous faisons nos propres trucs dans nos propres domaines. Nous ne sommes pas très nombreux à étudier l'histoire du tatouage. Il n'y a pas beaucoup de recherches dans ce domaine, du moins pas des recherches de qualité. Donc, je reçois souvent des mails de personnes qui s'y intéressent et je fais toujours de mon mieux pour être utile. Je suis paresseux, pour être honnête. Beaucoup de mes écrits et de mes recherches n'ont pas encore été publiés. Je suis donc très heureux de les partager lorsqu’on me le demande. Je suppose que c'est comme ça qu'il m'a eu au début, vers 2015.

Matt Lodder

Il m'a écrit sous un faux nom en disant avoir besoin d'aide dans le cadre d’un article pour son magazine étudiant. Il a également écrit à certains de mes collègues. Un mail assez routinier pour nous, rien d'extraordinaire. Mais il se distinguait aussi par sa brièveté et son impolitesse.

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Comme je l'ai dit, je considère que mon travail consiste à aider les gens et à répondre à leurs questions sur le terrain, alors je lui ai demandé ce qu'il voulait savoir. Mais il n'a jamais, jamais répondu. Au fil des années, il m’a écrit sous différentes identités et je n'ai appris la vérité que bien plus tard. Il a même utilisé l'adresse mail de sa mère, je crois. J'ai partagé avec lui un tas de choses sur lesquelles je travaillais, en toute bonne foi. 

Grâce à mon travail et à celui d'autres personnes, il a réussi à se faire une bonne réputation au sein de son université. Une réputation entièrement basée sur des mensonges. Il a dit à ses tuteurs qu'il donnait des conférences à Londres, quand en réalité, c’est moi qui prenais la parole. Il leur a ensuite remis mon propre travail avec des modifications mineures ou inexistantes. Un article que j'ai écrit pour un magazine, auquel il a simplement ajouté des notes de bas de page et qu'il a soumis dans le cadre de son diplôme, a reçu la note maximale, comme je l'ai appris par la suite. Au moins, c'était stimulant pour mon ego.

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Tout ce temps, il a également recueilli des informations sur les sites et les réseaux sociaux de certains de mes amis et collègues, en particulier Anna Friedman, ancienne universitaire et historienne du tatouage, et Gemma Angel, une universitaire interdisciplinaire spécialisée dans l'histoire et l'anthropologie du tatouage européen. Il n'a jamais suivi aucun d'entre nous sur les réseaux sociaux, mais il était toujours à l'affût de nos profils. C'est comme ça que nous l'avons attrapé, en fait. Anna a une page Instagram où elle parle en détail de l'histoire du tatouage. Il a fait la malheureuse erreur d'aimer une de ses photos, et son nom d'utilisateur intriguant à attirer Anna son profil.

Il s'est avéré que c'était en fait une copie complète de la page Instagram d’Anna. Mais il y avait aussi des photos de lui habillé un peu comme moi, ainsi que de nombreux copiés-collés de divers textes qu’Anna et moi avions écrit indépendamment. Plus c’est gros, plus ça passe, comme on dit. Mais nous avons vite compris l'ampleur de la situation, et il est devenu assez ennuyeux de voir l'audace avec laquelle il s’attribuait le mérite de nos travaux. 

J’ai essayé de découvrir qui était vraiment ce gamin et c'est comme ça que j'ai trouvé une vidéo de lui en train de faire un discours, habillé comme moi, allant même jusqu’à copier mes gestes et ma façon de parler, comme certains me l'ont fait remarquer. Il a même copié mes tatouages, même si tout le monde s’accorde à dire qu’ils sont assez mal faits.

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À partir de là, il n'a pas été difficile de remonter jusqu’à lui. Nous avons constaté qu'il nous écrivait en utilisant des pseudonymes, mais quand il se glissait dans son personnage, il utilisait son vrai nom. Nous l'avons recherché sur Google et avons trouvé des photos de lui, ainsi que sa page Facebook. Son site était une copie conformer du site d'Anna. Même sa biographie était en fait celle d’Anna ; il avait juste mis son nom à la place. Il y avait des photos de lui habillé en moi comme image d'en-tête. Le fait qu’il ait copié mes tatouages m'a vraiment touché. Je ne sais pas pourquoi. Le tatouage est souvent considéré comme un moyen de se créer une identité unique, de se distinguer. C’est drôle que dans cette optique, il ait copié mes tatouages, avant de copier ma vie.

Une capture d’écran de la main du stalker.

Ce qui était aussi assez choquant, c'est qu'il a clairement trompé tout le monde autour de lui. Il était un étudiant d'honneur et avait des bourses d'études. Même lorsque nous avons contacté son école, et ensuite le type pour lequel il travaillait, ils nous ont tous dit qu'il était un élève brillant. Il a trompé tout le monde et il n'a pas été subtil en le faisant. J'étais choqué et énervé au début, puis un peu confus, et ensuite assez bouleversé. Je n'ai pas fait grand-chose parce que rien de tout cela n'était illégal. Les gens copient souvent le tatouage de quelqu'un d'autre. C'était juste effrayant, bizarre et inexplicable. 

Bien sûr, ce qu'il a fait était contraire aux règles académiques. Mais j'ai eu de la chance que ses employeurs et l'université s'en soient occupés très rapidement. Lorsque nous avons exposé toutes les preuves, ils ont été horrifiés, mais ils nous ont aussi aidés à comprendre comment il avait réussi à passer outre tous les contrôles de plagiat et autres protocoles en vigueur. Il copiait des chapitres de livres qui n’étaient pas numérisés sur Google. Il affirmait également que son ordinateur était cassé et qu'il ne pouvait donc pas remettre ses textes numériquement. Je pense que ça ne passerait pas aujourd’hui, mais il y a trois ans ? Oui, ça aurait pu passer. Il était vraiment sournois. Mais quand ils ont compris, il a perdu son emploi et ses bourses. Il n'a certainement pas obtenu son master et il a peut-être même été déchu de son diplôme de licence. 

À présent, je suis un peu plus prudent dans ma correspondance. J'aide toujours les étudiants, car c'est mon travail, mais je n'envoie plus de matériel non publié. Ce n'est pas dans ma nature d'être méfiant, mais j'aime à croire que je serais plus attentif aux signaux d'alerte maintenant. Et comme la technologie a évolué, je sais qu'il est plus facile de signaler le plagiat aujourd'hui.

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En janvier 2018, il nous a écrit un mail d'excuse. Nous n'avons jamais répondu et c'est la dernière fois que nous avons entendu parler de lui. Il a toujours des comptes sur les réseaux sociaux, mais ils ne sont pas actifs. Je ne sais pas si cela signifie qu'il est en prison ou mort, ou s'il a pris une autre identité. Peut-être qu'il vit sa meilleure vie sur la Côte d'Azur. Peut-être qu'il a été élu au Congrès. Je n'en sais rien.

J'ai écouté beaucoup de podcasts sur les stalkers, et très souvent, ils ne s'arrêtent pas là. Avec le recul, je suis sûr que nous avons pratiquement ruiné la vie de ce gamin. Je ne sais donc pas s'il m'en veut encore. Peut-être qu’il attend juste le bon moment pour se pointer à ma porte et prendre sa revanche. Comme je l'ai dit, je ne sais pas où il est passé. Et je pense que c’est mieux comme ça.

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Plagiat, université, stalker, TATOUAGE, usurpation d'identité

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