Nos mamies ont du talent : une session de beatmaking en maison de repos

Ma première mission consiste à leur prouver que je suis pas juste un jeune teufeur qui veut les forcer à composer de la techno à 160bpm.

J'ai aucune formation musicale. J'en suis venu à faire du son parce que j'étais à fond dans le breakdance depuis ado et à l’époque, j'ai été amené à créer des bandes-sons pour les shows de mon crew. De fil en aiguille, de simples montages sonores, j’ai évolué vers le sampling. Puis j'ai vite rencontré les quelques MC's de Namur, où j'habitais à l'époque. C'est comme ça que j'en suis vraiment venu à faire du beatmaking. En plus de ça, je les accompagnais sur scène, aux platines, ce qui m’a vite permis de rajouter la ligne « DJ » à mon CV. J'ai pas lâché depuis, j’ai même abandonné mes études de graphisme pour essayer de vivre de la musique. En plus de ça, j’ai dû me diversifier parce qu’à l'époque, c'était pas si facile de placer des prods pour des artistes « en place ». C'est pour ça qu'en parallèle de mon projet musical perso, j’ai commencé à composer pour différents médias, en plus de donner des workshops de création musicale. 

Ça fait une dizaine d’années que j’organise des ateliers de beatmaking pour des jeunes d’environ 10 à 15 ans. J’interviens dans des écoles le temps d’une matinée, pour donner des workshops organisés par l’assoc’ Les Jeunesses Musicales qui consistent à expliquer aux élèves les bases de la production musicale sur ordi. J'y montre ce qu'est un BPM, une rythmique, un sample et je les fais créer un élément précis d'un beat. Un autre type d’atelier que je donne s’effectue dans le cadre de stages en centre culturel, en général pendant les vacances scolaires. C'est une approche qui va plus en profondeur, avec un objectif précis. On y apprend tous les points abordés dans une initiation classique, mais les participant·es doivent en plus produire un résultat final. 

Je prends mon pied à transmettre mes connaissances. C’est aussi des moments d’échanges particuliers durant lesquels j’apprends beaucoup sur la manière dont les plus jeunes perçoivent la musique. Et je trouve ça super important pour ne pas devenir un boomer plus tard. Plusieurs personnes m'ont déjà recontacté sur les réseaux pour me dire qu’elles avaient investi dans un petit contrôleur et installé Ableton sur leur ordinateur familial.

Je propose aussi un dernier type de service : des cours particuliers qui s’adaptent au cas par cas, en fonction du profil des gens. Ça peut être des guitaristes qui veulent apprendre à s'enregistrer et maquetter des morceaux, des espoirs du rap qui aimeraient être autonomes mais aussi des mélomanes qui veulent commencer à composer leurs propres musiques. Et puis récemment, une nouvelle proposition de projet est venue stimuler tout ça. 

Y’a quelques semaines, l’équipe des Jeunesses Musicales m’a proposé une nouvelle mission, mais cette fois-ci dans une maison de retraite, celle des Églantines à Neder-Over-Heembeek. C'est la Maison de la Création qui leur a demandé de trouver un animateur de Musique Assistée par Ordinateur pour un atelier d'initiation. Quand je reçois l’offre, je suis à la fois super enthousiaste mais j'appréhende en même temps. Les dames âgées, c’est forcément un public totalement différent avec lequel j’allais forcément devoir adopter une tout autre pédagogie. Je sais que je dois un minimum préparer le terrain. Je me dis qu’axer l'exercice autour du sampling d’un morceau de leur époque est la meilleure idée. Pour le reste, je vais adapter la recette habituelle, sur le tas. La seule grosse crainte que j’ai à ce moment-là, c’est de ne pas savoir si elles vont être réceptives à ce que je vais leur proposer.

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Depuis le Covid, j’ai eu moins de demandes d’ateliers, ce qui m’a poussé vers une grosse période de création pour mon projet perso. Et ça implique forcément de nombreuses sessions arrosées avec ma team jusqu’au petit matin. Là, comme les mesures se relâchent un peu, les contrats reviennent en masse mais je peine encore un peu à me réadapter à un rythme moins nocturne et festif. Pour le premier jour d’initiation, je me réveille vers midi. Et je dois être à la maison de repos pour 14 heures. La veille, je suis rentré sans mon matos, donc je dois retourner au studio chercher tout ça, à 45 minutes de chez moi, avant de prendre deux transports pour aller jusqu’à la maison de repos – bref, un bon gros tour de BX en 1 heure 30.  

J’arrive tout juste à temps, la base. La porte franchie, je passe de la fastlife à un endroit tout chill et paisible qui tourne au ralenti. L’activité du jour est libre. L’équipe de l’établissement a disposé les résidentes intéressées par l’atelier dans une salle de réunion, avec les tables en cercle. Quand j’y entre, elles sont déjà installées, ce qui me met un peu la pression. Pour ne pas perdre de temps – et pour éviter un silence gênant de 10 minutes – je me présente en même temps que je sors les machines du diable de mon sac : un laptop, deux petits contrôleurs MIDI et une carte son. J’explique brièvement ce que je suis venu faire. Au final, ça reste quand même quelques minutes de solitude : je vois dans leur yeux qu’elles n’ont aucune idée de ce qui va se passer.

Avant d’attaquer la pratique, je me dis que c’est important que je brise la glace et que je leur prouve que je suis pas juste un jeune teufeur qui veut les forcer à composer de la techno à 160bpm. La première contrainte est de leur faire comprendre que malgré cette barrière technologique, l’ordinateur reste finalement un instrument comme les autres et qu'avec cet outil, il est possible de composer tous styles de musique. Donc, on commence à discuter pendant un bon moment de musique en général, en cherchant à en apprendre plus sur les genres et artistes qui avaient bercé leur jeune temps. Parmi les noms qui reviennent le plus souvent : Luis Mariano, Charles Aznavour, Pavarotti, Salvatore Adamo, Johnny Hallyday, Claude François ou encore Françoise Hardy. Elles étaient adolescentes au début des années 1960, du coup niveau style c'est yéyé, boogie woogie et rock‘n’roll.

J’entre ensuite dans le vif du sujet en leur expliquant le principe du sampling. La comparaison avec le collage dans l’art plastique s’avère assez efficace. Je leur fais comprendre que c’est du recyclage sonore et j’illustre mon propos en leur faisant écouter des morceaux originaux et leurs versions samplées : La Lettre à Élise de Beethoven pour I Can de Nas, Walk on the Wild Side de Lou Reed pour Can I Kick It de A Tribe Called Quest ou Parce que tu crois de Charles Aznavour pour What’s the difference de Dr. Dre. À l’écoute, certaines sont indifférentes, un peu ronchonnes. D’autres sont plus intriguées et posent des questions. 

Après un quart d’heure à écouter quelques pistes et à les comparer, on attaque le premier exercice. J’explique d'abord que j’ai des instruments virtuels dans mon ordinateur et que je peux tous les jouer avec le petit contrôleur. J'ai par exemple mis des sons de batterie sur mon clavier. Une dame m’interrompt directement : elle ne comprend pas comment on peut jouer une cymbale avec un piano. Une autre lance une vanne en lâchant une réplique culte du film L’homme orchestre, avec Louis de Funès : « Votre violon, il joue de la flûte ? ». Toutes n'ont pas compris la blague mais j’éclate de rire. On commence à discuter pour essayer de trouver quel classic shit on va sampler. C’est elles qui décident, et ça tombe sur La bohème de Charles Aznavour.

Après les avoir fait chacune enregistrer un élément de la rythmique sur le clavier, je recadre la boucle de refrain et je donne la tâche à l’une d’entre elles de modifier le tempo avec la flèche haut et bas de mon clavier. Ça les fait beaucoup rire de mettre ce sample à 180BPM, avec la voix pitchée. Mais on revient quand même à un tempo plus écoutable. Je découpe ensuite cette boucle sur 16 temps pour qu'elles aient un temps de ce fragment assigné à une touche du clavier. Elles essayent chacune de jouer ces 16 temps dans des ordres différents pour recréer une nouvelle mélodie sur base du sample, le tout sur la rythmique qu'elles avaient conçue. Elles arrivent alors à leur propre version de ce classique.

En fonction de leur tempérament et de leur ouverture d’esprit, certaines sont plus réfractaires à vouloir comprendre cette pratique étrange à laquelle j’essaie de les initier. Les difficultés d’audition pour d’autres rendent l’exercice un peu compliqué mais au final, toutes se prêtent au jeu et s'impliquent à leur manière dans la création du morceau. 

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Comme dans tous les ateliers que je donne, je termine cette première session par un tour de table pour avoir leur avis. L’une d'elles me dit quand même que Charles Aznavour se retournerait dans sa tombe s’il entendait ça.

La deuxième session a lieu la semaine d’après. Sur le moment, je crains qu'elles ne reviennent pas mais le jour J, elles sont toutes là. Il y a même deux nouvelles participantes. J’ai un peu peur de les ennuyer si je leur propose le même type d'exercice, du coup j’ai une autre approche en tête. Je sors un micro dans l’idée que toute la matière de sampling qu'on va utiliser soit enregistrée sur place. Avec ce procédé beaucoup plus ludique, c’est plus facile pour tenir les deux heures d'atelier.

Tous les éléments du futur banger sont constitués de bruitages, comme par exemple un poing sur la table en guise de grosse caisse, des clappements de mains en groupe, un cri dépitché pour créer une note de basse, etc. Tout ça est remis dans le sampleur d’Ableton Live pour pouvoir les rejouer avec les contrôleurs. En prime, l’une d’entre elles veut pousser la chansonnette.

Il n'est évidemment pas ressorti des morceaux finis de ces deux ateliers – ça reste malgré tout juste des séances d'initiation. Quand cette seconde session se termine, je les remercie pour leur attention et leur implication dans ces deux ateliers.

Je sais pas si j’ai créé des vocations comme avec les enfants, mais le job est fait.

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