L'obsession chinoise pour les femmes ukrainiennes

Depuis l'invasion russe en Ukraine, les blagues sur le fait d'« héberger des Ukrainiennes sans abri » ont proliféré sur les réseaux sociaux chinois. Cette obsession de la Chine pour les « beautés ukrainiennes remonte à loin.

Depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, les plaisanteries sur « l’accueil de réfugiées ukrainiennes » vont bon train sur les réseaux sociaux chinois. Mais en réalité, l’obsession des Chinois pour les “beautés ukrainiennes” remonte à plus loin.

Alors que la Russie s’est lancée à l’assaut de l’Ukraine, bombardant aéroports et immeubles, et que le monde entier suit les sinistres événements en retenant son souffle, des Chinois semblent uniquement se préoccuper du sort des « belles Ukrainiennes ».

Publicité

La blague est devenue virale sur les réseaux sociaux. Les Chinois se feraient un plaisir d’héberger des Ukrainiennes qui fuient la guerre, à condition qu’elles soient jeunes et séduisantes.

« Hébergement de filles ukrainiennes sans domicile », pouvait-on ainsi lire sur le compte Weibo d’un utilisateur dénommé Niruomeixiongjiubiexiong le 24 février dernier, soit le jour où la Russie a lancé l’offensive militaire sur plusieurs villes ukrainiennes. Le compte a depuis lors été fermé, victime d’une vague de répression des plaisanteries de guerre. « Priorité sera donnée à celles qui sont jeunes, jolies, célibataires et bien faites. La guerre est cruelle, mais l’Homme est un être plein d’amour. »

Les internautes qui ont partagé ce mème sexiste ne représentent peut-être qu’une minorité. Il n’en demeure pas moins que les stéréotypes sur les "beautés ukrainiennes" dans le monde sinophone ont le vent en poupe depuis des années. Des articles en ligne expliquent l'abondance de belles femmes en Ukraine par son climat et sa composition ethnique. Sur le site de vente en ligne Taobao, pour 30 dollars, le client peut se faire lire un message d'anniversaire personnalisé par un groupe de femmes ukrainiennes en costume de lapin. Selon un vendeur, le service ne serait plus disponible actuellement, circonstances obligent.

Meilishka, une agence matrimoniale spécialisée dans la mise en relation d'hommes chinois avec des femmes d'Europe de l'Est, évoque un étrange sursaut d'intérêt à l’égard des Ukrainiennes, les demandes en ce sens étant passées de 5 à près de 10 par jour.

Publicité

« Pour l’instant, de nombreux clients demandent des femmes ukrainiennes », confie Pavel Stepanets, le Russe à la tête de l’entreprise, à VICE. « Les clients savent que ces femmes sont tristes, et que la Chine peut être vue comme un lieu sûr. Ces Chinois partent dès lors du principe que ces femmes sont susceptibles d’envisager un mariage avec un Chinois ».

L'intérêt pour les femmes ukrainiennes n'est pas l'apanage des célibataires chinois. L'Ukraine possède une industrie de rencontre en ligne florissante qui met en relation des hommes occidentaux et des femmes ukrainiennes, processus que d’aucuns appellent "vente d’épouses par correspondance". Les Ukrainiennes sont perçues comme des femmes plus jolies, moins féministes, actuellement enclines à épouser monsieur Tout-le-monde dans l'optique de quitter leur pays, en proie à la guerre et à la stagnation économique.

Pour les hommes chinois, le fétichisme est exacerbé par le désir de "conquérir" des femmes blanches, blondes, considérées comme symbole à la fois de leur réussite personnelle et de la puissance montante de la Chine.

L'exemple le plus marquant est celui de Mei Aisi, qui a connu la gloire nationale vers 2014 pour avoir épousé une Ukrainienne de 12 ans sa cadette. L’histoire de Mei, celle d'un outsider de la classe ouvrière qui tient finalement son mariage avec une blanche, inspire de nombreux hommes chinois.

Publicité

Plus tard, Mei a créé un club de rencontres en Ukraine. En échange de dizaines de milliers de dollars, il présente des Ukrainiennes à ses clients chinois. Sur Douyin, le TikTok chinois, Mei partage sa vie de couple avec ses 1,6 million de followers, s’affichant dans sa villa en Ukraine. Les caméras sont souvent braquées sur sa femme, que l'on voit danser, faire des défilés et nager dans la piscine, ce qui lui vaut un flot de commentaires jaloux.

Attendees of a matchmaking event organized by Meilishka before the pandemic. Photo: Meilishka

Pavel Stepanets, quant à lui, a lancé son agence en 2017. Il facture aux hommes entre 6 700 et 80 000 yuans chinois (1 060 à 12 700 dollars) pour les mettre en relation avec des femmes originaires de Russie, d'Ukraine et de Biélorussie. Les cartes de visite des femmes les plus jeunes et les plus jolies qui, en plus, parlent le mandarin, sont généralement les plus chères. Environ 70 hommes chinois sont actuellement membres et, selon M. Stepanets, huit à neuf couples se sont mariés grâce à ce service depuis sa création (tous les couples qui se sont formés par son entremise ne se sont pas mariés pour autant).

Selon Pavel Stepanets, les hommes chinois préfèrent les femmes d'Europe de l'Est car, comparées aux Chinoises, elles ne sont pas aussi matérialistes. Les hommes aspirent également à engendrer une progéniture de type caucasien, ajoute-t-il, ce qui explique pourquoi les femmes aux cheveux clairs et aux yeux bleus ont autant de succès.

Le Russe affirme que parmi les femmes slaves, les Ukrainiennes sont les plus recherchées. « Honnêtement, les Ukrainiennes sont considérées comme faisant partie des plus belles femmes du monde. Tout le monde le sait. »

Lisa, une influenceuse ukrainienne installée au Canada et ayant vécu sept ans en Chine, insère souvent le hashtag #UkrainianBeauty dans ses vidéos sur Douyin. Selon Lisa, qui a préféré ne pas divulguer son nom complet, l’expression est tout à fait correcte. Sur sa chaîne, les hommes chinois lui demandent souvent de leur arranger un rendez-vous avec une Ukrainienne, quelle qu’elle soit.

Lisa, a Ukrainian influencer, has garnered popularity on Douyin, China's original domestic version of TikTok. Collage: VICE / Images: Lisa

« Je trouve ça marrant. C’est vrai ! Comment peut-on choisir une petite amie au hasard ? », se demande la jeune femme de 26 ans. « Mais à mes yeux, il n’y a rien de mal là-dedans. Je pense juste que certains hommes sont peut-être un peu naïfs et vraiment drôles. »

Alors que les femmes chinoises qui sortent avec des étrangers sont souvent accusées de trahir leur pays, les hommes chinois sont salués comme des héros pour avoir épousé des étrangères et les avoir intégrées à la nation.

Publicité

L'intérêt des internautes pour les femmes de type caucasien apprenant le chinois mandarin, cuisinant des plats chinois et désireuses de rencontrer leur belle-famille chinoise a incité de nombreux couples sino-ukrainiens à réaliser ce type de vidéos.

Un homme de 27 ans originaire de Guangzhou, connu sous le pseudonyme de Xiao Hei, explique ainsi que sa femme ukrainienne Yana et lui ont lancé un vlog en octobre. Les deux se sont rencontrés lorsqu'ils travaillaient dans un zoo - Xiao Hei était à l’accueil tandis que Yana était actrice. Il a alors appris l'anglais et un peu de russe, juste pour sortir avec elle. Pour finir, ils se sont dit oui en 2019.

Xiao Hei and Yana, a Chinese-Ukrainian couple who regularly uploads vlogs about their lives. Image: Xiao Hei

Alors même que l’invasion bat son plein, Xiao Hei affirme que la question qui revient le plus fréquemment est la suivante : “Pourriez-vous me mettre en contact avec des Ukrainiennes également ?”

De nombreux Chinois se plaignent de ne pas trouver chaussure à leur pied au pays. La Chine a un ratio hommes-femmes déséquilibré, en grande partie à cause de l'avortement sélectif des fœtus féminins. De plus, les Chinoises ont atteint un plus grand degré d’éducation au fil du temps, et elles ont gagné leur autonomie financière, ce qui les rend peu enclines à se contenter d'un mariage malheureux.

D'un point de vue démographique, des millions d'hommes chinois sont "évincés" du marché matrimonial local, en partie à cause de la politique de l'enfant unique et de la préférence culturelle accordée aux garçons. Ils ont du mal à trouver une partenaire", d’après Pan Wang, qui enseigne les études chinoises et asiatiques à l'université de la Nouvelle-Galles du Sud (University of New South Wales).

« Dans le même temps, le ratio est inversé en Ukraine, où l’on compte davantage de femmes que d'hommes. Par conséquent, les femmes sont prêtes à amener leur futur époux sur le sol ukrainien, ou à se marier à l’étranger. »

Publicité

Mais le fait que les hommes chinois désirent des épouses étrangères s’explique par deux raisons. Alors que les épouses caucasiennes sont considérées comme des trophées, les femmes non blanches - d'Asie du Sud-Est, par exemple - sont souvent perçues comme un échec social, l’homme étant trop pauvre pour attirer des Chinoises ou des blanches, explique Wang. Sans nier qu’il existe des Ukrainiennes qui cherchent à se marier en Chine pour échapper à la pauvreté dans leur pays.

La plaisanterie sur l’hébergement des femmes ukrainiennes s’est attirée les foudres de nombreuses Chinoises. Dans une vidéo publiée la semaine dernière, une étudiante chinoise en Ukraine précise que les remarques méprisantes sur les "beautés ukrainiennes" ont contribué à alimenter un sentiment anti-chinois, mettant les Chinois d'outre-mer en situation de danger.

Les plateformes telles que Weibo, Douyin et WeChat, ont ensuite supprimé les blagues sur les Ukrainiennes. Les médias d'État affirment que les remarques vulgaires n'ont été faites que par quelques personnes, mais qu'elles ont ensuite été amplifiées par des groupes anti-chinois.

Mei, l'influenceur célèbre pour avoir une femme ukrainienne, a vu ses comptes bloqués après avoir posté des séquences de guerre qui, selon des internautes, ne proviendraient pas d'Ukraine.

Publicité

« Cela me laisse penser que les propos désobligeants ne sont reconnus comme tels que lorsqu’ils portent atteinte au peuple chinois, plutôt que d'être considérés comme offensants et discriminatoires envers les femmes ukrainiennes », déplore Elena Barabantseva, chercheuse à l'Université de Manchester qui a étudié la question des femmes ukrainiennes en Chine.

Selon Mme Barabantseva, la blague sur les "beautés ukrainiennes" remonte au conflit de 2014 dans le Donbass, région de l'est de l'Ukraine qui est contrôlée par des groupes séparatistes pro-russes. En réalité, les couples sino-ukrainiens restent un phénomène rare et ils suscitent bien souvent la curiosité du public.

Le gouvernement chinois refuse de condamner l'invasion orchestrée par Moscou, tout en rejetant la responsabilité du conflit sur le bloc occidental dirigé par les États-Unis. La toile chinoise est désormais dominée par des voix pro-russes, et de nombreux partisans de la paix en Ukraine gardent le silence.

Les influenceuses ukrainiennes en Chine, dont certaines sont des épouses de Chinois, font partie des rares voix à offrir un autre son de cloche. Elles parlent de la bravoure des Ukrainiens, partagent la douleur de leurs familles empêtrées dans la guerre, et plaident contre l'invasion.

Lisa, l'influenceuse de Douyin, déclare qu'après le déclenchement de la guerre, elle a reçu des messages agressifs tels que « j'espère que tu vas mourir » et « va en Ukraine et meurs avec eux » - avant même de publier quoi que ce soit sur l'invasion. Les demandes de mises en relation avec des Ukrainiennes, de leur côté, ont continué d’affluer.

Face à ce déferlement de haine, Lisa, qui a toujours trouvé les Chinois polis et aimables depuis qu’elle réside en Chine, reste perplexe. Entre-temps, elle s’est mise à poster des vidéos s'opposant à l'invasion et aux meurtres de citoyens ordinaires, qu’ils soient Ukrainiens ou Russes.

Lisa précise que ses followers et ses amis chinois du Canada la soutiennent, bien que les commentaires pro-russes récoltent toujours des milliers de “j’aime” sur sa page. Sous sa dernière vidéo, "La Russie doit gagner !" est le commentaire le plus liké.

Qu’à cela ne tienne. La jeune femme ukrainienne n’a pas l’intention de quitter Douyin pour autant. « Peu importe qu’on me balance des conneries au visage. Mon but, c’est que plus de gens voient la vérité, et qu’ils comprennent ce qui se passe vraiment, dit-elle. Avant de conclure : Même si cela ne touche que deux ou trois personnes. Ce sera toujours ça de pris. »

Suivez Viola Zhou sur Twitter.

Suivez Koh Ewe on Twitter et Instagram.

Tagged:

Culture, Ukraine, réseaux sociaux, Chine

Dans
le même genre
En RDC, de vastes territoires tombent sous l’emprise du M23
Le plus vieux quartier rouge de Singapour rend son dernier souffle
Qui sont ces gens qui utilisent encore des lecteurs MP3 aujourd'hui ?
Le gâteau, le livestream et l'influenceur chinois dans l’œil du cyclone
À Bali, les touristes n'arrêtent pas de se désaper sur des sites sacrés
Des soupçons de triche aux poissons lestés secouent le monde de la pêche
Graille et pot d'échappement : bienvenue au Saint-Maur Food Trucks Festival
Les Iraniennes luttent pour leurs droits, pas (forcément) contre le foulard