Internet Explorer est mort : de qui va-t-on se moquer désormais ?

Tous les darons connectés du monde pleurent des larmes rondes et brûlantes.

31 mai 2021, 7:46am

Tous les darons connectés du monde pleurent des larmes rondes et brûlantes : la semaine dernière, Microsoft a annoncé que la version desktop de son navigateur Internet Explorer ne serait plus supportée par l’entreprise à compter du 15 juin 2022. Autrement dit, Satya Nadella et ses ouailles vont laisser le fameux browser mourir à petit feu. Cette décision n’est pas inattendue : au mois d’août dernier, Microsoft avait déjà proclamé que ses applications et son service de cloud cesseraient bientôt de collaborer avec Internet Explorer, qui ne bénéficiait d’ailleurs plus de nouvelles fonctionnalités depuis 2016. Ainsi disparaît une légende rouillée du web.

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La mort programmée d’Internet Explorer a déjà fait le tour des médias internationaux, ce qui prouve bien que le navigateur occupait encore une place importante dans l’imaginaire collectif du réseau en dépit de ses difficultés. Comme Adobe Flash Player, un autre monument du web primal condamné à mort pour être devenu un machin honteux, Internet Explorer a connu un âge d’or et une dégringolade brutale. Pour bien comprendre le déroulement de cette chute, nous devons revenir aux « Browser Wars » de la fin des années 90.

Internet Explorer a vu le jour en 1995, quand les moteurs de recherche de référence étaient encore Yahoo! et AltaVista et que GeoCities introduisait tout juste les particuliers assez riches pour se payer une connexion Internet aux plaisirs des pages personnelles. Quelques années seulement après la naissance du web de la main de Tim Berners-Lee, un certain chaos régnait encore sur cet Internet enfin navigable. Pendant un temps, de tout petits browsers ont bataillé pour de toutes petites parts de marché. Ensuite, un navigateur appelé Netscape a pris le contrôle de 80% du secteur. Enfin, Internet Explorer a complètement renversé Netscape. 

« Internet Explorer a botté le matricule de Netscape » est un euphémisme : entre 1996 et 2001, le navigateur de Microsoft a conquis 96% du marché. En ce temps-là, le moteur d’exploitation Windows était commercialisé sans le navigateur. Il appartenait aux internautes de le télécharger, ce qu’ils ont fait en masse : du fait de la profondeur abyssale de ses poches, la boîte de Bill Gates était en mesure de proposer Internet Explorer gratuitement aux particuliers. Netscape, au contraire, était distribué sous licence payante. Bien content de soulever la concurrence aussi violemment, Microsoft est allé jusqu’à déposer une reproduction de trois mètres de haut du logo de son navigateur dans le jardin de Netscape.

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Microsoft a largement abusé de sa position dominante pour imposer son navigateur : en 1997, quand l’entreprise a décidé de fournir Internet Explorer avec Windows, son système d’exploitation occupait 90% des parts du marché. De ce fait, les individus qui déboursaient des sommes folles pour acquérir leur premier ordinateur découvraient nécessairement le web avec Internet Explorer. Dans de telles conditions, pourquoi auraient-ils cherché à se procurer un autre navigateur, surtout quand la vitesse des téléchargements dépassait difficilement les quelques kilobits par seconde ? Cette « adoption forcée » était tellement culottée qu’elle a conduit au déclenchement du fameux procès antitrust United States v. Microsoft Corp. en 1998.

United States v. Microsoft Corp. aurait pu aboutir au « désenclavement » d’Internet Explorer de Windows et même à la scission de Microsoft en deux entreprises distinctes. Il n’en a rien été : à force de mauvaise foi et de gesticulations judiciaires, l’entreprise et son navigateur ont gagné le droit de continuer à dominer le marché. Mais plutôt que de profiter de son avance délirante pour doter Internet Explorer des qualités qui lui permettraient de continuer à écraser la concurrence, Microsoft a décidé de glandouiller. Résultat : la sixième version de son navigateur, lancée en compagnie de Windows XP en 2001, était tout bonnement une catastrophe. Son code pourri causait crash sur crash. Son retard sur divers langages de développement l’a grillé auprès des ouvriers du web. Surtout, ses problèmes de sécurité étaient tels que les gouvernements français et allemand eux-mêmes ont demandé à la population de ne plus l’utiliser. 

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Au début des années 2000, se foutre de la gueule d’Internet Explorer était déjà devenu un sport. Loin de prendre ces moqueries comme un signal fort de la chute imminente de son navigateur, Microsoft semble avoir continué à paresser : après tout, Internet Explorer lui permettait encore de contrôler plus de 90% du marché. Cette fainéantise a permis à Netscape de prendre sa revanche. Après avoir été acquis en 1998 par AOL, le navigateur a balancé son code source gratuitement sur Internet. Au fil des années suivantes, ce code source a servi de fondation aux premières versions de Firefox. Grâce à sa bonne sécurité mais surtout à ses addons, le navigateur au renard a connu un bref moment de popularité : au milieu des années 2000, il avait grignoté un tiers des parts de marché. Pas assez pour tuer Internet Explorer.

Chrome, le véritable assassin d’Internet Explorer, a été dévoilé au monde par Google en 2008 par le biais d’une bande dessinée. Dans un climat de clash perpétuel contre le navigateur de Microsoft, Google proposait une approche « rafraîchie » de la navigation pour « apporter de la fraîcheur aux utilisateurs et, en même temps, aider l’innovation sur le web. » Chrome était également présenté comme une initiative open-source. La sauce a pris en un instant : le navigateur de Google était tout bonnement plus cool qu’Internet Explorer et Firefox, notamment parce que l’entreprise disposait de moyens encore plus conséquents que ceux de Microsoft, mais aussi parce que Chrome cachait une forêt de services divers. 

Google semble avoir retenu la technique du rouleau-compresseur de marque déployée par Windows dans les années 90. À sa sortie, Chrome était donc appuyé par toute une gamme de services estampillés Google : Gmail, Google Docs, Google Sheets… Google s’était donné les moyens de retenir ses clients en développant un écosystème horizontal dont la plupart des gens n’ont pas besoin de sortir. Envie de vous balader sur le réseau ? Chrome offre une vitesse incomparable. Besoin de travailler ? Vous avez tout le nécessaire, pas besoin de se frotter aux produits de la concurrence. En lançant les Chromebooks et le système d’exploitation mobile Android, Google a ajouté un peu de verticalité au schéma : pour les internautes, il est vite devenu difficile d’utiliser autre chose que ses produits. 

L’agressivité de Google a porté un coup fatal à Internet Explorer. Microsoft a tout tenté, même l’humour, pour tenter de rattraper le coup. Sans grand succès : victime de sa paresse comme d’une concurrence aussi acharnée qu’opportuniste, son navigateur a vu ses parts de marché dégringoler à moins de 5% contre plus de 60% pour Chrome. Dans ses dernières versions, Internet Explorer était même devenu à peu près bon. Trop tard. Dans les années 90, les internautes vivaient au royaume de Microsoft. Désormais, nous vivons tous dans le petit monde de Google et comme avant, les procès antitrust ne changent rien. Nous n’avons plus qu’à prier pour que le schéma se répète. 

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