On a discuté avec celui qui a dépénalisé les drogues au Portugal

Depuis 20 ans maintenant, les consommateurs ne risquent pas d'aller en prison pour usage de stupéfiants.

08 juillet 2021, 7:44am

« La drogue ne doit pas être accompagnée mais combattue », selon le ministre de l’Intérieur français, Gérald Darmanin. La France abrite les plus gros consommateurs de drogues en Europe, elle arrive première sur le podium en ce qui concerne le cannabis et le pays est l’un des plus répressif en ce qui concerne l’usage des drogues de notre continent. Autrement dit, l’inverse de ce propose le Portugal qui fête ses 20 ans de dépénalisation de toutes les drogues.

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Dépénaliser ne veut pas dire légaliser. En comparaison avec la France, le Portugal préfère ne pas condamner le consommateur. En cas de contrôle, il ne risque pas d’aller en prison mais est généralement envoyé vers une commission de dissuasion composée de psy et de médecins pour l’orienter vers des soins. Et en cas de récidive, il risque une amende.

À l’occasion de l’anniversaire de cette réforme qui a marqué le pays, VICE a interrogé João Goulão, le médecin qui est derrière cette dépénalisation. Membre du groupe qui a mis en place la réforme qui a menée à ce modèle encore rare.

VICE : Le Portugal était-il particulièrement sujet aux trafics de drogue ? 
João Goulão : Nous avons eu de très graves problèmes de drogues au Portugal. Dans les années 80, 90, la consommation d’héroïne est devenue un énorme problème dans notre pays. Puis le SIDA est arrivé et a encore plus compliqué les choses. Ça s’est propagé dans toutes les strates dans notre société. Chez les pauvres mais aussi dans les classes moyennes et supérieures. Tout le monde avait quelqu’un de son entourage qui avait un problème avec la drogue. 

Comment cette réforme est-elle née ?
À la fin des années 90, il a été décidé de construire une stratégie de la part d’un groupe de plusieurs experts à la demande du gouvernement. Nous étions neuf, il y avait des profils très différents et complémentaires, des juges, des psychiatres et des médecins, dont moi, pour proposer une solution à ces problèmes de drogues. On a travaillé autour du traitement, de la prévention et de la réintégration. L’idée était que nous avions un problème sanitaire et social, plutôt qu’un problème d’ordre criminel. Un consommateur n’est pas un criminel mais quelqu’un qui a besoin d’aide. Et dans cette optique, nous avons proposé la dépénalisation de toutes les drogues. 

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Concrètement, c’est quoi la dépénalisation ? 
On retire la consommation de drogues des procédures criminelles tout en gardant des punitions administratives. On peut comparer ça à ceux qui n’utilisent pas leur ceinture de sécurité en voiture. Si tu conduis sans, la police t’arrête et te dresse une amende et t’oblige à prendre des cours de conduite. Pour autant, tu ne vas pas en prison et ça te poursuit pas et te stigmatise pas jusqu’à la fin de ta vie. La condamnation empêche bien souvent de retrouver un travail ou encore d’avoir un crédit plus tard.

« Avant, on avait au moins un mort par overdose par jour au moins donc plus de 360 par an et aujourd’hui on en a 60 par an »

Quels sont les résultats après 20 ans de dépénalisation ? 
On a observé une diminution du nombre de nouvelles infections au VIH. C’était la toute première évolution positive. On a aussi remarqué une baisse du nombre de décès par overdose. Avant, on avait au moins un mort par overdose par jour au moins donc plus de 360 par an et aujourd’hui on en a 60 par an. Il y a eu une baisse de prises de drogues problématiques. La plupart des gros consommateurs sont maintenant sous traitement ou en centre de désintoxication. Et ils reçoivent un vrai soutien médical qui leur permet de faire de réels progrès concernant leur état de santé. Ça a aussi retardé l’âge moyen de la première expérience de drogue chez les jeunes. On a eu une baisse de la criminalité. La police a pu se concentrer sur la lutte contre les trafics plutôt que sur les petits consommateurs.

Que répondez-vous à ceux qui disent que ça encourage à se droguer ? 
Que ce n’est pas du tout le cas. En réalité, ça a juste contribué à réduire le tabou autour des drogues. Maintenant, il est plus facile d’en parler librement. Cela a grandement facilité notre travail de prévention de pouvoir aborder directement les vrais problèmes. Ce qui serait bien plus compliqué si ces sujets restaient secrets. On a justement contredit ceux qui disaient que le Portugal deviendrait une destination paradisiaque pour les drogués puisque nos chiffres de consommation sont au plus bas.

La même chose serait-elle possible en France ?
Évidemment et notre expérimentation en est la preuve. Aujourd’hui, on peut observer que même les partis politiques qui se sont à l’époque opposés et qui ont voté contre, aujourd’hui les approuvent. Même si l’on n’a pas totalement résolu tous les problèmes liés à la drogue, tout le monde reconnaît aujourd’hui que c’était une vraie avancée. On a ouvert une voie pour les autres pays. C’est le cas de la Norvège, par exemple, qui a approuvé, cette année, un modèle qui est très proche du nôtre.

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Portugal, héroïne, dépénalisation

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