J'étais le beatmaker de Saddam Hussein

En 2003, Nasrat Al-Bader est enrôlé de force par le dictateur irakien pour composer des hymnes guerriers. Au terme de péripéties délirantes, il en réchappera et deviendra le rappeur et producteur le plus influent du pays.

L'article original a été publié sur Noisey France.

Sur le pont d'un yacht, des femmes aux proportions volumineuses se trémoussent, flûtes de champagne à la main. Au milieu d'elles, un homme agite une bouteille à moitié vide, chemise ouverte, pantalon blanc, chaîne en or et regard confiant. La ressemblance est troublante, Nasrat Al-Bader ressemble trait pour trait au rappeur Lacrim dans le clip « A.W.A. ». Il allume une clope, fronce les sourcils et le reconnaît sans détours : « Cet homme me ressemble, mais derrière une caméra je suis toujours plus beau que lui. » Son visage est marqué, ses traits creusés, ses cernes prononcées et sa voix torturée. 37 ans et pas un jour passé à l'ombre, contrairement à son sosie Lacrim. Le big boss de la musique irakienne a pourtant un parcours bien plus agité que celui du rappeur français.

Beatmaker pour Saddam

Situé dans le Nord-Est de Bagdad, son studio est accessible par une sombre ruelle gardée à l'entrée par des militaires armés. « Le gouvernement veut m'offrir des gardes du corps mais je m'en fous, je n’en n'ai pas besoin. Tous les gens dans ce pays m'aiment », prétend-il. Pourtant, tout au long de sa vie, Nasrat n'a cessé de flirter avec la mort, bavassant avec elle, la tutoyant même parfois, sans jamais la suivre définitivement. À 23 ans, alors que Bagdad est sous les bombes des Américains, le parti Baas le réquisitionne et lui met un flingue sur la tempe. Il est alors un jeune beatmaker, tout frais diplômé du College of Fine Arts University. « Depuis le début des années 2000, beaucoup d'artistes dans la musique ont fui l'Irak, se doutant que la guerre arriverait » se souvient Nasrat. Aux premiers bombardements, les rues se vident, les Irakiens fuient la capitale. « Le problème c'est que Saddam Hussein avait besoin de clips de propagandes et des chansons [guerrières] pour encourager l'armée nationale et le peuple à lutter contre les Américains. Mais ses services de renseignement ne trouvaient aucun ingénieur de son, compositeur ou beatmaker confirmé. » Le Studio Hikmet devient alors sa prison dorée.

Nasrat Al Bader, il y a 15 ans, au moment où il est enrôlé par Saddam Hussein pour travailler dans au studio Hikmet. Photo - Sebastian Castelier pour NOISEY.

Comme une poignée de chanteurs réquisitionnés dans la précipitation, Nasrat a pour objectif de composer cent morceaux qui seront ensuite diffusés sur la télévision nationale et la radio. Sous la surveillance accrue des membres armés du parti Baas, tous doivent composer malgré le bruits incessant des bombardements. « Comme le studio était situé en face d'un des palaces de Saddam Hussein, on entendait les bombes tomber nuit et jour. » Sous l'ordre du grand leader irakien, Nasrat et ses infortunés collègues sont cloîtrés sur place. « On dormait tous au studio. Saddam Hussein tenait à ce qu'on y reste jusqu'à nouvel ordre », raconte t-il derrière les plaques d'isolation sonores de son studio.

Whisky et cookies

C'est là que Nasrat développe une addiction à l'alcool. Située juste en face du studio, une échoppe propose des bouteilles de Whisky qu'il achète sans compter. Le jeune beatmaker est soûl, matin, midi et soir. Une nécessité selon lui : « Je coupais mes verres de Whisky à l'eau et je les enchaînais pour oublier les bruits des bombardements. J'ai parfois frôlé le coma », se souvient-il, non loin d'une bouteille vide de vodka en forme de Kalachnikov. En un mois, le petit groupe de bagnards réussit l'exploit de boucler les cents morceaux demandés. Aucune bombe ne tombera sur le Studio Hikmet.

Dans son studio à Bagdad, Nasrat Al Bader nous montre une vidéo, vieille de 15 ans, éditée par ses soins lorsqu’il produisait des vidéos de propagande, quelques semaines avant la chute de Saddam Hussein, le 9 Avril 2003. Photo - Sebastian Castelier pour NOISEY.

Mais dehors, la situation se dégrade. L'armée irakienne est sur le point d'être défaite et les bombardements s'intensifient. Le fameux Mohammed Saïd al-Sahhaf, brutal ministre de l'information, se réfugie au studio, accompagné par ses douze gardes du corps. En Irak, il est l'un des derniers membres fidèles de Saddam Hussein à inonder la télévision et radio nationale de ses mensonges propagandistes. Nasrat est de nouveau réquisitionné. Cette fois, pour accompagner en musique les annonces de Sahhaf. C'est depuis le studio Hikmat, que le très craint ministre de l'information va perdre toute crédibilité. Tel un rappeur, Sahhaf insulte les soldats américains, les traitant de : « desert animals, d'escrocs, de laquais, ou de racistes colonialistes. » « Il disait que son armée se battait contre les Américains, qu'on avait abattu des avions et chars américains, alors que plus personne ou presque ne luttait et qu'il était reclus avec moi et ne mettait jamais le nez dehors », sourit Nasrat.

Le temps passe et les hommes sont forcés de rester bunkerisés dans le studio. Tous les gardes du corps du ministre finissent par se faire la malle. Les réserves de nourriture viennent rapidement à manquer. Sur la fin, seuls quelques paquets de cookies entretiennent l'espoir d'une survie. « On ne pouvait pas sortir. Les Américains, la foule ou des bombardements nous auraient tué », rappelle Nasrat. « Un jour j'ai eu très faim. Je suis allé voir dans la réserve et l'homme qui la gérait m'a dit que ce fils de pute de Sahhaf s'était enfermé pour finir à lui seul les derniers paquets de cookies ! », rigole t-il.

Nasrat Al Bader dans son studio à Bagdad. Photo - Sebastian Castelier pour NOISEY.

Dehors, la guerre finit par se terminer. Une grande foule se regroupe devant le studio Hikmat et réclame la tête du ministre de l'information. Nasrat leur livre les appareils et le matériel de la radio nationale. Mais le jeune homme prend soin de ne pas livrer celui qui pourtant l'a fait prisonnier depuis plus d'un mois. « Ce qu'est devenu Sahhaf après ça ? Il est toujours en vie. Il a rejoint sa famille qui s'était enfuie au Emirats Arabes Unis », sourit-il sans rancune.

« Je les haïssais et j'en avais peur »

Le chanteur met enfin les pieds dehors, pour la première fois en plus d'un mois. Bagdad est en ruines. Sa famille a réussi à se réfugier dans le nord du pays, proche de Mossoul. Mais il ne peut les rejoindre. Rares sont les voitures et transports en mesure de l'y emmener. Il est obligé une nouvelle fois de se réfugier au studio Hikmat. Cette fois-ci, de nouveaux hommes l'y attendent, tout aussi dangereux. « Avant, sous Saddam Hussein, les chanteurs avaient le costume, la cravate et étaient bien coiffées. Mais après le régime, des chanteurs d'un autre style sont apparus : les hommes religieux. Ils ont voulu s'immiscer dans la musique irakienne pour faire une autre forme de propagande. Les hommes qui étaient là ce jour là, faisaient partie de l’armée du Mahdi [ milice islamiste chiite] et étaient les alliés de Moqtada al-Sadr [ leader chiite]. Ils m'ont demandé de faire des mélodies de musique islamique. »

Là aussi, Nasrat n'a pas vraiment le choix. Mais quand on lui apporte les paroles, il se raidit et bondit de sa chaise. Les paroles qu'on lui soumet pour créer la rythmique insultent vigoureusement Saddam Hussein et font les louanges de l'ayatollah Khomeini, ex-ennemi sacré du régime. « J'avais fait pendant un mois 100 morceaux qui vantaient les louanges de Saddam. Et quinze jours après, je devais faire de la musique pour des paroles appelaient Saddam à se faire enculer… J'ai demandé au manager du studio si c'était raisonnable de faire ça, car ses partisans étaient encore à Bagdad et ils auraient pu nous tuer pour ça. Ça ne faisait que quinze jours qu'il n'était plus le leader d'Irak, donc tu peux comprendre que j'avais peur… »

Nasrat Al Bader dans son studio à Bagdad. Photo - Sebastian Castelier pour NOISEY.

Le leader irakien est en effet introuvable, laissant la population dans la crainte et le doute d'un retour potentiel. Mais Nasrat se résout malgré tout à composer les chants demandés par le parti chiite al-Dawa. Problème : l'homme n'a plus accès à l'alcool. Le petit vendeur de bouteilles de Whisky a été assassiné juste après le passage des religieux. « Je les haïssais et j'en avais peur. J'avais besoin de cet alcool et ça se voyait. Ils ont réalisé que j'étais en manque. Alors je leur ai dit franchement que je ne pouvais travailler sans. Comme je leur étais nécessaire, ils m'ont laissé boire », raconte Nasrat, en enchaînant les cigarettes slims. L'expérience dure sept mois, après quoi le musicien partira pour la Syrie rejoindre Damas où il va réapprendre à dormir et à vivre sans la boisson.

4 millions de dollars et Booba

De là-bas, il continue la musique et produit de célèbres morceaux chantés ou rappés. Nasrat s'en prend aux Américains et appelle, via sa musique, à la résistance contre l'envahisseur. « Une résistance pacifique, bien sûr. Mais vous savez, à cette époque là, on ne pouvait pas s'approcher des Marines, ni dialoguer avec eux sous peine de se faire tuer », souffle t-il. L'Etat irakien de Nouri al-Maliki, leader chiite propulsé au pouvoir par les Américains après qu'ils aient écarté les sunnites, place le chanteur sur une liste noire de terroristes à liquider. « Ils ont appelé ma famille en disant que si je n’arrêtais pas, ils les enverraient tous en prison. » De son exil en Syrie, le jeune chanteur gagne en popularité. Ses textes engagés sur la guerre font mouche dans la diaspora irakienne. « Un jour, Nouri al-Maliki en personne m'appelle et me demande de rentrer. Il promet de m'effacer de la liste noire et de me donner 4 millions de dollars. En échange je dois écrire une chanson pour demander aux exilés irakiens de revenir. » Nous sommes alors en 2008, juste avant les élections provinciales. L'Irak a besoin d'unité. Le chanteur prend le risque de revenir malgré la possibilité du traquenard. Mais son retour à Bagdad est triomphant. Il est constamment visité par différents membres de partis politiques pour qu'il participe à leurs campagnes politiques. Nasrat refuse de s'encarter. Il clippe comme promis un titre solennel dans lequel il apparaît en costume trois pièces, bien coiffé, devant d'importants hommes et femmes politiques irakiens. L'homme appelle à la fin du terrorisme et à la création d'un État à la hauteur de la beauté de l'Irak.

Nasrat Al Bader et son staff dans son studio à Bagdad. Photo - Sebastian Castelier pour NOISEY.

Dix ans plus tard, les sanglantes guerres civiles ne sont plus qu'un souvenir et les attentats à Bagdad se sont raréfiés. Les ennuis du chanteur sont aujourd'hui un peu plus futiles. Comme Booba en France, Nasrat lance aujourd'hui les carrières de jeunes talents. Et certains des élèves tentent de dépasser le maître, allant même jusqu'à le clasher. « Certains jeunes chanteurs que j'ai poussé sur le devant de la scène et que j'ai rendu célèbre, ont voulu m'attaquer et me surpasser alors que je les ai élevés et que j'ai été leur maître. Et ce sont des gosses en plus… Ils sont juste attirés par les filles faciles et l'argent », souffle t-il. Un de ses amis pousse la porte du studio avec en main quelques contrats et gros chèques à plusieurs zéros qu'il fait signer à son boss. « J'ai eu quelques soucis avec l'ancienne génération aussi. Mais aujourd'hui ils viennent me voir car j'ai le miel et je produis les meilleurs sons du pays. Je suis la pièce maîtresse en Irak et ils ont fini par le comprendre. Personne ne peut me faire de problèmes et parler mal de moi. » Le chanteur fait partie d'une grande tribu, très ancienne, appelée Al-Saidi. L'homme dit parfois pouvoir régler ses bisbilles avec d'autres concurrents via la tribu et ses cheikhs. Le clash entre Booba et Rohff ? Impensable en Irak. « Ils ont besoin de créer cette tension et confronter leurs fans pour vendre des CD. Mais ici ce genre d'histoires médiatisées ne fonctionneraient pas car Bagdad est sous tension 24h/24 », rigole t-il.

Quentin Müller est sur Noisey.

Toutes les photos sont de Sebastian Castelier. Il est sur Instagram.

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