Qu'est-ce que le syndrome de l’imposteur racial ?

Trois personnes d’origine mixte nous parlent des insécurités et des doutes auxquels elles sont confrontées au quotidien.

17 maart 2022, 8:25am

Je ne me suis jamais sentie à ma place nulle part. Ma mère est néerlando-indonésienne et mon père est irlando-libanais. Je suis née au Canada et je vis aux Pays-Bas. Ce sentiment d’équilibre entre deux mondes — dans lesquels je n’arrivais pas à me faire une place — a provoqué chez moi une crise d’identité. Je ne m’identifie pas à la culture néerlandaise, mais je ne peux pas me prétendre étrangère ; j’ai des racines libanaises, mais je ne parle pas l’arabe. Et puis-je vraiment me dire indonésienne si je n’ai jamais mis un pied en Indonésie ?

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C’est alors que j’ai découvert un concept qui m’a aidé à tout doucement donner un sens à mon identité et à ma relation avec elle. « Le syndrome de l’imposteur racial » est un terme popularisé par un épisode du podcast américain Code Switch, diffusé en 2018. Il décrit les sentiments d’insécurité et de doute qui surviennent lorsque l’expérience d’une personne avec son identité raciale ou ethnique ne correspond pas à la façon dont les autres perçoivent cette identité. Dépourvu d’un sentiment d’appartenance stable, vous finissez par vous sentir comme un « imposteur », essayant tant bien que mal de faire partie d’une communauté qui ne vous accepte pas pleinement.

La psychologue néerlandaise Eneida Delgado Silva explique que ces sentiments proviennent du fait que la culture et le milieu dans lequel nous naissons jouent un rôle énorme dans le façonnement de notre identité. « Pendant la première phase de votre vie, tout est question de sécurité, vous voulez donc être accepté par vos parents », précise-t-elle. « Vous adoptez automatiquement leur culture : c’est une condition sine qua non pour vous sentir en sécurité. Si, toutefois, vous ne pouvez pas l’assumer, cela aura un impact sur votre identité et votre développement émotionnel. »

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Elle poursuit en disant que maintenir un sentiment de cohérence par rapport à son identité devient encore plus essentiel à mesure que l’on grandit. « Pendant la puberté, lorsque vous êtes en mouvance constante, il est important d’avoir une base stable sur laquelle vous appuyer. Cela commence avec vos parents et les membres adjacents de votre famille : comment ils répondent à votre existence, et si vous vous sentez à votre place parmi eux, ou non. »

De nombreux facteurs peuvent contribuer au syndrome de l’imposteur racial. Certains sont externes, comme le fait d’être confronté à la discrimination et au racisme au quotidien. D’autres sont plus internes, comme le fait d’avoir l’impression que les intérêts et les qualités que vous possédez ne correspondent pas à ceux qu’attendent les autres, que votre manière d’agir et de vous comporter ne matche pas avec leur perception de votre identité.

Il convient de noter que le syndrome de l’imposteur racial n’est pas un diagnostic reconnu ou officiel, mais cela ne l’empêche pas d’être un outil de cadrage utile pour les personnes qui ont régulièrement des raisons de remettre en question leur place dans le monde. « Il s’accompagne souvent d’un sentiment de solitude et de vide, d’un désir de surcompenser pour répondre aux attentes des autres, de l’impression de ne se sentir chez soi nulle part et de vouloir changer ce que l’on est », déclare Eneida. « Ce sentiment peut mener à la dépression, à l’anxiété et au burnout ».

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En faisant des recherches sur le sujet, il est apparu que de nombreuses personnes, souvent issues de familles ayant un passé migratoire complexe, sont aux prises avec ces pensées et ces sentiments. Cela peut paraître étrange, mais cette découverte a été significative pour moi : je me suis enfin sentie comprise.

J’ai donc décidé de partager mes conclusions sur les réseaux sociaux, où j’ai reçu pas mal de réactions de personnes qui étaient confrontées à ce terme pour la première fois. Elles m’ont confié s’être senties entendues et avoir enfin trouvé les mots pour décrire un sentiment éprouvé depuis longtemps. J’ai demandé à trois d’entre elles de m’expliquer ce que le syndrome de l’imposteur racial signifiait à leurs yeux.

Rokaya Hamed (21), Marocaine et Libyenne

Plus jeune, je voulais vraiment m’intégrer à l’école, mais on m’a fait comprendre que ce ne serait pas vraiment possible. J’ai grandi dans une petite ville où j’étais l’un des rares enfants de couleur. Les enfants blancs se moquaient de mes cheveux, me demandant si j’avais mis mes doigts dans une prise électrique. Chaque fois que l’islam faisait la une des journaux, ils en parlaient avec moi.

C’était la même chose du côté marocain. Je ne parle pas la langue et je ne suis allée au pays qu’une seule fois dans ma vie. Pour ces raisons, certains Marocains m’ont parfois dit que je n’étais pas « l’une des leurs ». Finalement, il y avait toujours d’autres personnes pour décider de qui j’étais, des deux côtés de mon identité. Elles m’ont systématiquement dit ce que je devais ressentir et ont aussi pointé du doigt ce qui, à leurs yeux, n’allait pas chez moi.

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Je n’étais pas acceptée en tant que telle. Je me sentais trop marocaine avec les Blancs, et trop hollandaise avec les Marocains. J’étais constamment en train de surcompenser. Il y avait une Rokoya différente pour chaque situation, ce qui était très épuisant. Je n’ai trouvé la paix que lorsque j’ai commencé à chercher qui j’étais vraiment, au plus profond de moi. J’ai compris qu’il ne fallait pas chercher la validation auprès des autres, que j’étais la seule personne à pouvoir me la donner.

Jahrai Veldt (33), Surinamien et Coréen

Mes grands-parents néerlandais ont adopté ma mère en Corée du Sud lorsqu’elle était très jeune. Elle a grandi sans trop connaître sa propre culture et ne la connaît toujours pas aujourd’hui. Quand j’étais enfant, je me sentais donc plus attiré par le côté surinamais de ma famille. Mais ma peau est plus claire que celle de tous mes neveux et nièces, et j’ai toujours eu l’impression d’être moins surinamais qu’eux.

Bien que je sois à moitié surinamais, les gens m’appelaient « le Chinois » ou « petit Bouddha ». Je n’ai pas eu de crise d’identité à proprement parler, mais j’étais définitivement moins enclin à vouloir me rapprocher des autres. Tout ça m’a également poussé à essayer de combattre les stéréotypes qui existaient des deux côtés de ma famille. Nous vivons dans une société où les gens s’appuient vraiment sur les attentes qu’ils ont de vous en fonction de leur première impression.

Vous ne devez jamais vous sentir coupable de l’ignorance des autres. Ils ne savent pas ce que vous vivez, alors essayez de ne pas trop vous y arrêter. Je sais que je suis amusant, drôle et gentil. Si ce n’est pas suffisant pour eux, c’est leur problème. Pas le mien.

Emma Kribbe (22), Néerlandaise et Nigériane

Mon éducation a été essentiellement néerlandaise. Mon père nigérian est mort quand j’avais trois mois, je ne l’ai donc pas vraiment connu et en grandissant, je n’ai jamais appris grand-chose de mes racines nigérianes. Je sais qu’elles sont là, mais je ne peux pas vraiment les justifier : je ne parle pas la langue et je n’ai pas beaucoup de contacts avec ma famille nigériane.

Parfois, je me dis que je ne suis qu’une Néerlandaise à la peau mate. Mais en même temps, ça ne suffit pas, parce que je suis aussi Nigériane. J’ai l’impression d’être un imposteur, surtout quand je me trouve avec mes amies d’origine étrangère. Face à elles, je ne me sens pas assez nigériane.

Lorsque je traînais avec des Néerlandais, je remarquais aussi que j’étais « différente ». J’ai subi des micro-agressions, des commentaires sur mes cheveux ou ma couleur de peau. Au lycée, on me chambrait souvent avec ça. J’essayais d’en rire, mais en réalité, je me sentais super mal. Vous faites de votre mieux pour vous intégrer et les autres ne voient que votre différence. En fait, je suis passée par une phase où je détestais tellement être métisse que je faisais tout pour paraître plus blanche.

Avec le temps, j’ai commencé à être de plus en plus fière de ma couleur de peau. Mais je pense toujours que tout aurait été plus facile si mon père avait été là. J’aurais eu quelqu’un qui était comme moi, et qui aurait compris cette partie de moi.

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