Bruxelles, bouge-toi le cul pour le Byrrrh&Skate bordel !

Le seul vrai skatepark de la capitale risque de disparaître, ce qui va sans doute condamner les skaters à la spirale du vide.

Toute la culture et l'art de vivre de la scène locale du skate est à découvrir dans notre série VICE « LE SKATE EN BELGIQUE ».

La capitale de l’Europe. C’est beau comme formule. Ça fait rêver. Quand on voit le genre de skateparks incroyables auxquels ont droit des villes comme Berlin ou Paris, sans même parler de Barcelone ou Copenhague, on pourrait facilement penser que Bruxelles doit être du même niveau. Que dalle. Depuis la création du Square des Ursulines en 2005, pratiquement rien n’a été fait par la ville pour sa communauté skate. Or le milieu à radicalement changé depuis les années 2000. Faut-il le rappeler, le skate est désormais un sport reconnu, présent aux Jeux Olympiques, bankable pour les sponsors, super fédérateur et familial ; bref, rien à voir avec l’image marginale qu’il s’est longtemps traîné dans l’inconscient collectif. 

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Et c’est pas un problème propre à la Belgique, mais bien à Bruxelles. Quand on sait que la Flandre compte à elle seule plusieurs dizaines de skateparks extérieurs dont certains figurent parmi les plus grands d’Europe (Gand ou Hasselt en sont de très bons exemples), auxquels on peut aussi ajouter plusieurs skateparks intérieurs (Ostende, Bruges, Louvain, Courtrai ou Anvers, qui en possède deux), on ne peut que s’interroger concernant la volonté bruxelloise… Comment expliquer que dans la capitale, là où le vivier de skaters est plus important que dans toutes les villes belges citées précédemment, on ne soit pas foutu d’avoir des infrastructures correctes ? Même la Wallonie, elle aussi souvent pointée du doigt comme étant en retard au niveau des sports qui ne se jouent pas avec un ballon rond sur du gazon, a très bien rattrapé ce retard dans les dernières années. Le sud du pays compte maintenant des skateparks en béton de très bonnes factures, parfois dans des villes de taille moyenne. On peut citer Tournai, Mons, Liège ou même plus récemment Louvain-La-Neuve et Andenne, désormais toutes équipées d’infrastructures permettant à leur scène skate de se développer d’une manière saine. 

À Bruxelles, la pénurie de parks force les skaters à investir les places de la ville. De Trône à la Place Morichar de Saint-Gilles, en passant par la dalle du Parlement Européen, toutes ces places vivent et fonctionnent grâce à l’implication des skaters, qui amènent quotidiennement des modules créés sur leur propres fonds pour s’offrir à eux-mêmes, ainsi qu’aux plus jeunes générations, un spot bien situé et qui comprend le minimum syndical. Ces initiatives personnelles permettent aussi de faire office de points de rencontre et d'ancrage pour cette communauté volatile et orpheline d’un lieu de pratique officiel. On s’en remet à la débrouillardise et la filouterie. 

Le seul lieu qui sauve cette ville, et particulièrement l’hiver, c’est le Byrrrh&Skate Skatepark, situé à Anderlecht et géré par Youssef Abaoud depuis sa création. On avait d’ailleurs été à l’inauguration du park extérieur, en 2018. Youssef est le meilleur espoir de BX dans ce domaine. Depuis cinq ans, il tente avec ses petits moyens de combler l’énorme vide laissé par la ville à ce niveau. Le skatepark comprend une partie intérieure dont chaque module en bois à été construit par Youssef, ainsi qu’une partie extérieure en béton construite par des bénévoles et qui permet au skatepark une utilisation continuelle. De nombreuses activités liées au skate s’y déroulent toute l’année, comme des stages pour enfants pendant les congés scolaires ou des ateliers d’initiation gratuites pour des écoles d’Anderlecht. Les lundis, le skatepark intérieur propose aussi des sessions intégralement réservées aux filles. « Je suis très fier d'avoir développé tous ces aspects de la vie du skatepark, me confie Youssef. Ça montre qu'il y a beaucoup d'implication et que les jeunes sont très curieux. Dès qu'on leur offre la possibilité d'avoir accès au lieu, on en tire que du positif. Ça devrait faire réfléchir. » Ces initiatives permettent donc à tout le monde de bénéficier d’une porte d’entrée sécurisée et adaptée dans un monde du skate qui semble parfois dangereux et inaccessible aux profanes - lesquel·les n’ont parfois aucun contact dans le milieu ou sont simplement trop timides pour faire du skate en ville. Sauf qu’avec le Byrrrh aussi, y’a un truc qui coince. 

En fait, c’est déjà le troisième emplacement différent pour le bébé de Youssef qui, depuis 2013, voyage au gré des baux d’occupation temporaires. Dès que la ville trouve bon d’abattre, transformer ou reconstruire un lieu qui accueille le Byrrrh, celui-ci est forcé de bouger. Et aujourd’hui encore, le skatepark est menacé d’expulsion. Dans moins d’un an, le bail d’occupation temporaire du Byrrrh prendra fin et sonnera le glas pour toute la communauté skate bruxelloise. Car déménager un skatepark aussi sophistiqué, c’est autre chose que déménager un appartement, et l’idée de perdre les tonnes de bétons, de bois et de ferrailles nécessaires à la construction du park est tout bonnement aberrante. Si bien que ça pousse Youssef à entrevoir une fermeture définitive de ce lieu, alors qu’il est devenu incontournable pour des centaines de pratiquant·es : « J'ai déjà déménagé deux fois. L'idée de tout reprendre à zéro encore une fois me déprime. Je suis aussi papa depuis peu, ça joue forcément sur l'énergie et le temps que j'ai à investir dans tout ça. »

La fermeture du Byrrrh serait un drame pour une discipline pourtant plus populaire que jamais. Les différents confinements ont notamment contribué à ce que le nombre de pratiquant·es explose, au point que les places de la ville débordent parfois de skaters et que les boutiques spécialisées vendent plus de planches que jamais auparavant. Je travaille moi-même dans un skateshop a Saint-Gilles, et je suis en première ligne pour constater l'engouement autour du skate depuis le premier confinement. C'est un truc de fou le nombre de gamin·es qui s'y mettent mais aussi les parents qui reprennent ou découvrent ce sport grâce à leurs enfants. Et si l’image marginale que le skate a longtemps subi semble enfin s’estomper c’est justement grâce à des projets de qualité comme le Byrrrh. L’ASBL de Youssef a même obtenu une affiliation à l’ADEPS, ainsi que des aides de la COCOF ; bref, de très bons indices sur l’évolution qu’a subi ce monde sur les quelques dernières années. L’enjeu est de maintenant faire comprendre aux autorités concernées qu’avoir un skatepark intérieur est dorénavant tout aussi nécessaire à la vie de leur ville que d’avoir une piscine, une piste d’athlétisme ou un terrain de basket. Surprenant donc de constater qu’aucune alternative n’est proposée à Youssef par nos politiques, si ce n’est de nouveaux baux d’occupation temporaires à d’autres endroits, condamnant le Byrrrh à rester une structure fragile et dépendante pour de nombreuses années encore… Grosse grosse fatigue. 

Le samedi 7 mai, la communauté du Byrrrh s’est réunie pour un ultime baroud d’honneur. Car il faut que tout ce qui vient d’être dit arrive jusqu’aux oreilles (et peut-être au cœur, qui sait ?) des décideur·ses bruxellois·es. Sensibiliser et éduquer les politiques belges c’est toujours très compliqué, mais plusieurs choses étaient prévues pour ça : des compétitions, des concerts, une expo photo et une conférence destinée à ouvrir les yeux et la sensibilité des politiques sur le phénomène skate qui leur échappe complètement, ainsi que sur toutes les applications culturelles et sociales qui peuvent aller de pair avec. Le but était de faire en sorte que ces personnes de pouvoir comprennent bien que cette communauté est l’une des plus inclusives ; aucun club, équipe, aucun entraîneur, aucun horaire, la pratique libre du skate va dans ce sens. Il n’y a pas de limite d’âge, de niveau ou de genre quand il s’agit de pratiquer ce sport. L’événement était accessible gratuitement. 

Que peut-on attendre après une telle manifestation de bonne volonté de la part de la communauté skate ? Un minimum de reconnaissance déjà, et peut-être quelques décisions allant dans le bon sens, qui sait ? « Je vois plusieurs possibilités, avance Youssef. La ville pourrait acheter ou louer un terrain adéquat pour m'aider et me soulager du loyer. Maintenant que le skate est un sport reconnu, il y a aussi beaucoup de possibilités de subsides par différents organismes. Je prends tout ce que Bruxelles m'offrira ! » Même sans achat ou location d’un lieu définitif par la ville, des opportunités autres que ces fameux baux d’occupation temporaire doivent être saisies par la ville de Bruxelles, pour permettre à Youssef de gérer ce lieu lui-même de manière saine, sans être toute l’année en mode survie et en suspens concernant l’avenir.

Bruxelles comprend 19 communes et ne possède qu'un skatepark vraiment attractif, qui risque donc de disparaître. Le square des Ursulines, certes très bien situé, n’a quant à lui jamais vraiment été considéré comme un skatepark, même lors de sa conception par le collectif BRUSK en 2005, à la demande de la ville. Depuis, un tout petit skatepark à vu le jour à Watermael-Boitsfort, sur la place Wiener, mais il est incapable de combler à lui seul le gigantesque manque bruxellois. Une tentative très maladroite à également vu le jour en 2021 du côté du canal, avec un skatepark certes en béton, mais vraiment mal conçu, complètement excentré et bourré de malfaçons et de fautes de conceptions en tous genres : installation au bord du canal, disposition des modules mauvaise et frustrante, différences au niveau des plats, etc. Comble ou foutage de gueule ? L’été dernier, une campagne de pub de Bruxelles Mobilité demandait aux skaters bruxellois·es de ramener des médailles des Jeux Olympiques de Tokyo, soulignant leur maladresse quand il s’agit de parler du sujet. Sans un terrain de jeu adapté, le niveau nécessaire ne sera jamais atteint. Le potentiel est pourtant bel et bien présent partout à Bruxelles… Cette campagne publicitaire souligne finalement très bien tout le fantasme autour du skate depuis quelques années et le changement d’image à son égard - des trucs positifs gâchés par l’incompréhension et l’abandon de la question. 

Youssef conclut : « La ville ne se rend pas compte de ce que ça apporterait à notre jeunesse d'avoir un skatepark dans pratiquement chacune de ses 19 communes. Les jeunes bougeraient, ça créerait une communauté super curieuse de savoir ce qui se passe dans la commune d’à côté. Bref, je pense que tout le monde y gagnerait. Reste à le leur faire comprendre. »

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