Le confinement a poussé les gens à adopter un chien, puis à l’abandonner

On a parlé à Nicolas*, qui a abandonné sa chienne au bout de cinq mois, et Sébastien, qui tient un refuge pour animaux.

07 April 2021, 3:36pm

Lors du premier confinement strict, il nous fallait un motif pour sortir de chez nous et tout d’un coup, on aurait bien voulu avoir un chien à promener au lieu de faire semblant d’apprécier le jogging. Si certaines personnes ont poussé le truc en promenant une peluche, d’autres ont simplement décidé d’adopter un chien dans un refuge, une animalerie ou un élevage.

Les chiffres le confirment. Selon DogID, la plateforme officielle d’enregistrement (obligatoire) des chiens sur l’ensemble du territoire belge, le pourcentage de chiens enregistrés en 2020 a augmenté de 7,5% par rapport à 2019. 

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VICE a rencontré Sébastien De Jong, directeur de l’ASBL Sans Collier qui accueille plus de 1 500 chiens et chats chaque année et Nicolas*, qui fait partie des personnes qui ont adopté un chien au début du confinement avant de rapidement revenir sur leur décision. 

Bonhomme, un american staffordshire terrier du refuge Sans Collier

VICE : Salut Sébastien, toi qui a une vue d’ensemble sur la situation, tu peux nous parler de l’évolution du nombre d’adoptions et d’abandons depuis le début de la pandémie ?
Sébastien :
En général, les chiens restent en moyenne 30 jours au refuge puis ils se font adopter. 90% des chiens partent dans les deux ou trois premières semaines et une dizaine de chiens seulement restent plusieurs mois, voire plusieurs années, parce qu’ils ont des problèmes de comportement. 

Vu que tout a été mis entre parenthèses avec le premier confinement, les abandons ont aussi été suspendus. On a eu une baisse de 25% : du jamais vu. D’habitude, ça augmente d’année en année. Avec la baisse des abandons, on a logiquement pu faire moins de nouvelles adoptions et au final, le refuge était à moitié vide. C’était une bonne chose pour nous et pour les animaux, mais c’était juste provisoire. 

Le nombre des demandes d’adoptions a par contre été multiplié par quatre. Sur l’année 2020, on a reçu 100 000 appels pour des demandes d’adoption, contre 25 000 par an en temps normal. 

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Nicolas, toi aussi t’as voulu avoir un chien pendant le confinement ? 
Nicolas :
Oui. Ça faisait longtemps que je voulais un chien et j’ai décidé d’acheter un chiot de 4 mois dans un élevage en Flandre. C’était une femelle boxer.

« C’était hallucinant : les gens exigeaient un animal tout de suite parce que les enfants n’en pouvaient plus et qu’il fallait les occuper. » – Sébastien

Au refuge, vous avez fait en sorte de « trier » les demandes vu l’augmentation frappante ?
Sébastien :
Tous les appels n’ont pas donné lieu à des adoptions, parce qu’on a considéré beaucoup de ces demandes comme irresponsables. Parfois c’était hallucinant, les gens exigeaient un animal tout de suite parce que les enfants n’en pouvaient plus et qu’il fallait les occuper. Ce type de demande, on en a eu énormément. En refuge, on dit non, parce que notre objectif c’est que l’adoption soit réussie, non seulement pour le bien-être de l’animal, mais aussi pour éviter un retour par la suite si ça se passe mal. 

Nicolas, tu l’as gardée combien de temps ?
Nicolas :
Je ne l’ai gardée que 5 mois. 

Mia, un berger malinois du refuge Sans Collier

Pourquoi ?
Nicolas :
J’ai voulu un boxer car on en avait déjà eu plusieurs quand j’habitais chez mes parents. Mais aujourd’hui, j’habite seul dans un appartement. Je voulais absolument un chien de cette race, mais c’était peut-être pas très adapté pour mon appart, même si je la promenais souvent. 

En fait, je pourrais encore m’en occuper à l’heure actuelle. Mais quand je me projetais dans l’avenir, je trouvais ça plus difficile. Je vais bientôt commencer à travailler dans la restauration et laisser le chien toute la journée dans mon appart, c’est pas possible. Donc j’ai anticipé et je me suis dit qu’elle serait mieux ailleurs. Au plus vite elle aurait une situation stable, au mieux ce serait pour elle. 

Sébastien : De notre côté, on fait des entretiens avec les maîtres·ses pour déterminer les raisons pour lesquelles iels ne veulent plus de leur chien. Beaucoup de gens nous ont dit avoir acheté leur chien lors du premier confinement. Ils l’avaient depuis deux semaines, et finalement, avec la vie qui a repris son cours, ils se sont dit que ça allait être trop compliqué. Il y a aussi d’autres personnes, un peu plus responsables, qui n’arrivent pas à gérer le changement de comportement de leur chien depuis le déconfinement. Ces personnes sont restées 24 heures sur 24 avec leur chien sans que celui-ci puisse voir des terrasses, des marchés, ou même participer à des cours d’éducation… Forcément, avec le déconfinement progressif et les maitres·ses qui recommençaient leur vie, ça peut causer des problèmes comportementaux.

« Notre refuge est censé vérifier la validité des candidat·es par rapport à l’adoption. Mais si on refuse une personne, elle va se diriger vers des structures moins exigeantes. » – Sébastien

Donc le garder aurait aussi été problématique ?
Sébastien :
En fait, c’est surtout cet « après » qui est vraiment merdique, surtout pour les chiots qui n’ont pas sociabilisé ni été dressés, et qui vont se retrouver dans un environnement extérieur qui leur est inconnu. Ça n’ira pas du tout. Ces chiots vont mordre, avoir peur, ils vont être ingérables et seront peut-être abandonnés au refuge. Les clubs d’éducation sont importants pour la socialisation.

Tu t’en veux Nicolas ?
Nicolas :
J’ai quelques regrets, mais je sais qu’elle est bien là où elle est. Quand j’ai décidé de la donner, j’ai pris un mois et demi avant de trouver quelqu’un. Je ne voulais pas la donner à n’importe qui via les réseaux ni l'emmener dans un refuge. Ça s’est fait par le bouche-à-oreille. Au moins,  je sais où elle est, et je sais qu’elle va bien.

L’entrée du refuge Sans Collier situé à Perwez

Donc il semble que Nicolas soit passé entre les mailles de ce processus de sélection…  
Sébastien :
Notre refuge est censé vérifier la validité des candidat·es par rapport à l’adoption. Mais si on refuse une personne, elle va se diriger vers des structures moins exigeantes, comme les animaleries ou les éleveur·ses peu scrupuleux·ses, chez qui vous pouvez avoir un chien en cinq minutes. C’est soit du business, soit des particuliers qui sont moins regardants. Du coup, dès le déconfinement, les gens qui avaient acheté leur chien en animalerie ou chez des éleveur·ses et qui ne pouvaient plus assumer les ont ramenés chez nous. 

« J’ai quelques regrets, mais je sais qu’elle est bien là où elle est. » – Nicolas

C’est pour ça que tu t’es dirigé vers un élevage Nicolas ?
Nicolas :
Non. Mon premier chien venait d'un refuge, mais les boxers se font de plus en plus rares et on n’en trouve plus en refuge. J'avais vérifié.

Comment savoir si une adoption est vraiment responsable ? 
Sébastien :
C’est pas facile de juger la capacité d’une personne à pouvoir adopter. On a un protocole d’échange à travers lequel il y a toute une série de critères qui doivent être validés. Il y a d’abord des critères de base : est-ce que cette personne est apte à avoir un animal, est-ce qu’elle a un seuil de tolérance assez élevé, est-ce qu’elle a déjà abandonné un animal, etc. Pour le dernier point, si c’est le cas, quelle que soit la raison, c’est tout de suite refusé. Mais ce n’est pas une grille d’éléments, c’est vraiment une discussion avec la personne dans l’objectif de déceler des incohérences ou des propos qui ne collent pas avec la vision qu’on a d’une relation entre l'être humain et l’animal.  

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Par la suite, si ça se passe bien, il faut essayer de leur trouver un animal qui convient non seulement aux attentes de la personne, mais aussi à ce qu’elle peut lui offrir. Et il faut que ça match au niveau du feeling. On a parfois des gens qui nous disent : « Je veux absolument un staff parce que j’adore cette race. » Mais c’est juste pour faire le malin. 

« Moi, je l’ai adoptée quand le secteur de l’horeca était à l’arrêt donc ça ne me posait pas de problème. » – Nicolas

Et malgré tout, on vous a ramené des chiens adoptés ? 
Sébastien :
Oui. Le taux de retour, c’est vraiment quelque chose qu’on essaye de diminuer le plus possible. Chaque retour est considéré comme un échec personnel et pour l’animal. Ça peut être révoltant, parce que vous passez parfois trois heures avec une personne qui vous ramène le chien le lendemain pour une connerie. Dans certains cas, ça nous permet de mieux évaluer l’animal. Un animal qui revient, c’est un animal sur lequel on a plus de connaissances. Bon, 90% de réussite, ça reste positif.

Un conseil pour les gens qui hésiteraient encore à prendre un animal durant ce confinement sans fin ?
Nicolas :
Pensez à l’avenir. Moi, je l’ai adoptée quand le secteur de l’horeca était à l’arrêt donc ça ne me posait pas de problème. Pendant le confinement, on a tellement de temps libre, qu’on a envie d’en donner à un chien. D’ailleurs, j’étais tout le temps avec elle. Mais dès que je me projetais, c’était plus la même chose. J’aurais dû me projeter plus tôt.

Sébastien : Premièrement, c’est une vision un peu extrême, mais je considère qu’il y a des gens qui ne peuvent pas avoir d’animaux parce qu’ils n’arrivent pas à décrypter le langage d’un animal. Les gens qui ramènent un chien en disant « C’est impossible, on n’arrive pas à le gérer, il est pas propre », je pense qu’ils ne sont juste pas faits pour avoir des animaux. 

La question principale que les gens doivent se poser et qu’on ne se pose pas assez avant d’acquérir un animal, c’est le seuil de tolérance. Est-ce que je vais accepter d’avoir un chien qui va peut-être me démonter ma cuisine, qui va faire des trous dans mon jardin ? Donc ça consiste à être suffisamment tolérant·e pour laisser une place à l’animal et ne pas s’attendre à ce qu’il soit toujours parfait. 

 *Nom d’emprunt.

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