Avec ceux qui ont perdu leur accès à leurs bitcoins

« Avec cet argent, j’aurais pu aller en Turquie pour me greffer les cheveux que je suis en train de perdre avec cette histoire… » 

20 janvier 2021, 10:00am

Quand le cours du bitcoin monte, pour atteindre des niveaux quasi-inespérés comme en ce début d’année, le niveau d’inquiétude de certains suit la même courbe exponentielle. « Mais où est-ce que j’ai bien pu mettre mon seed ? » se demandent-ils, les mains moites. Par seed (ou passphrase ou encore phrase mnémonique), on entend dans le monde des crypto-monnaies, une suite de 12 ou 24 mots qui vous permet d’accéder à votre portefeuille numérique. Sans cette phrase (qui peut prendre cette forme – « witch collapse practice feed shame open despair creek road again ice least » – par exemple), impossible de remettre la main sur vos précieux bitcoins. 

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Pour Higoze, 28 ans et cascadeur, l’aventure bitcoin a commencé il y a quelques années. « J’ai investi 200 dollars dans le bitcoin pour le fun. Au début le cours ne bougeait pas trop, mais à un moment je me suis aperçu que j’avais triplé mon investissement de base », remet le jeune homme. « Là je me suis dit que j’étais un vrai mec de Wall Street, que j’allais devenir riche en ne foutant rien, à part mater Netflix sur mon canapé », rigole Higoze, qui voit ensuite le cours de ses deniers numériques replonger bien bas. Retour à la case départ, et même plus bas. « J’étais un peu dégouté, mais je n’attendais pas grand chose du bitcoin, pour moi c’était comme si j’avais perdu 200 dollars au casino. » 

Mais le bitcoin finit par reprendre son inexorable marche en avant, jusqu’à atteindre la barre des 40 000 dollars et de se stabiliser (pour combien de temps encore ?) autour des 36 000 dollars en cette mi-janvier. « Le souci, c’est qu’entre le moment où je pensais que mon investissement ne valait plus rien et aujourd’hui j’ai changé plusieurs fois de téléphone, puis je ne suivais plus du tout le cours du bitcoin », embraye Higoze. En changeant de téléphone, il perd sans le savoir son accès à ses bitcoins via l’application qu’il avait choisi pour son wallet (ou portefeuille numérique) et qui gérait pour lui ces clefs d’accès. Or, pour restaurer ce wallet, la seule solution est de rentrer son seed, sa suite de 12 mots. « J’ai cherché de partout, vraiment de partout », souffle Higoze. « Ça m’énerve rien que d’y penser parce que je sais que c’est de ma faute, ils nous disent bien de garder précieusement son seed », explique-t-il en précisant que son investissement de base doit bien avoir dépasser la barre des 2 000 dollars aujourd’hui. « Avec cet argent, j’aurais pu aller en Turquie pour me greffer les cheveux que je suis en train de perdre avec cette histoire… »

Si la technologie créée par le mystérieux Satoshi Nakamoto peut sembler un poil archaïque sur ce point de la récupération du wallet, elle charrie en réalité la philosophie de la crypto-monnaie. « C’est l’idée même du bitcoin que de dire que la liberté qu’elle offre implique certaines responsabilités », explique Yves Bennaïm, spécialiste suisse des « cryptos ». La responsabilité de garder en lieu sûr son seed donc. Parce que contrairement à votre boite email ou compte Vinted, impossible de demander un nouveau « mot de passe ». « Quand vous perdez votre mot de passe de votre compte Gmail, vous allez voir Google, qui vérifie vos infos comme votre adresse mail ou le nom de jeune fille de votre mère, et vous redonne un mot de passe. Or, avec le bitcoin il n’y a pas d’administrateur central », image Bennaïm. 

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Outre les soucis liés aux applis, certains pionniers ont aussi perdu l’accès à leur bitcoin en ayant sauvegardé leur seed dans un disque dur. Maxime, journaliste au Canada, avait miné du bitcoin à ses débuts, sans doute en 2012 ou 2013 d’après ses souvenirs, pour finir par en récupérer une fraction. « Mon disque dur est corrompu et je suis incapable d’y accéder », explique Maxime, pour qui son bout de bitcoin pourrait valoir quelques centaines ou peut-être un peu plus d’un millier de dollars aujourd’hui. « À ce moment-là, c’était l’aspect monnaie alternative qui m’intéressait, pas la possibilité de s’enrichir. Jamais je n’aurais imaginé qu’il atteindrait les niveaux actuels, sinon j’aurais continué à miner ! » glisse-t-il. « Mais je n’y pense plus, le montant n’est pas assez élevé pour ça. »

Même constat pour Paul*, un streamer français de 38 ans, qui avait acheté pour 400 euros de bitcoins en 2019 afin d’acheter un peu de weed sur le dark web histoire de l’aider à trouver le sommeil. « J’ai fait un achat de 100 euros pour l’herbe donc, puis les mois ont passé sans que je pense trop à cette histoire de bitcoins », remet Paul. « Et un jour je reformate mon disque dur suite à un crash et là je m’aperçois que le ficher texte dans lequel j’avais noté la clé de mon wallet a disparu. Voilà, fin de l’histoire », se marre le streamer. « J’avais pris ça à la légère, je n’avais pas noté ma clé autre part. Si j’avais pris du bitcoin dans le but d’investir j’aurais fait plus attention, mais là je m’en servais comme d'une véritable monnaie. » 

D’après les estimations de la firme d’analyses des crypto-monnaies Chainanalysis, ce sont près de 3,7 millions de bitcoins – sur les 18,6 millions déjà minés – qui seraient désormais inaccessibles comme ceux de Paul, Maxime, Higoze et tant d’autres qui ont perdu bien plus. Du côté du Cercle du Coin, une association française sur le bitcoin, on assure que certains Français n’arrivent plus à mettre la main sur des sommes à 8 chiffres – soit l’équivalent de millions d’euros. 

Et quand il vous arrive ce genre de mésaventure, il est probable que vous ayez envie de contacter Dave, de Wallet Recovery Services (WRS). « Quand le cours du bitcoin monte, je vois arriver davantage de demandes qu’à l’accoutumée, » explique Dave. « Les gens se souviennent alors qu’ils avaient un portefeuille auquel ils n’arrivent alors plus à accéder. » Dave affiche un honnête taux de réussite de 35 pour cent pour les cas qu’il prend. « Je suis plutôt du genre persistant, il y a certains cas où j’ai réussi à débloquer le portefeuille au bout de plusieurs années. » Pour y parvenir, Dave tâche de récupérer le maximum d’informations possibles sur les seeds oubliés avant d’essayer une multitude de possibilités grâce à un logiciel qu’il a créé pour cet objectif. Or, pour servir les services de Dave, il faut être prêt à lui confier 20 pour cent de la somme totale du portefeuille déverrouillé. En revanche, s’il n’y parvient pas, il ne vous en coutera rien. 

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D’autres solutions préventives existent aussi pour ne pas égarer votre seed. « On le note sur du papier laminé et on le met à la banque dans un coffre, ou vous pouvez aussi creuser un trou dans votre jardin et l’enterrer là », sourit Yves Bennaïm. « Ce qui se fait aussi beaucoup en ce moment, c’est de graver votre seed dans du métal », propose aussi le spécialiste. De nombreuses entreprises proposent désormais ce type de petite carte métallique dans laquelle on vient poinçonner sa série de mots. Sur les sites de ces entreprises, les plaques de métal sont soumises à tout type de tests comme la corrosion, le feu ou de gros coups de burins pour prouver que l’accès à votre portefeuille ne sera pas corrompu à cause d’un incendie ou un tremblement de terre. À condition de réussir à remettre la main dessus une fois le sinistre passé.

Si des centaines de milliers de personnes ont perdu leurs accès à leur wallet, ce n’est en revanche pas une mauvaise nouvelle pour tout le monde : notamment pour ceux qui n’ont pas égaré leur seed. « Il existe une citation de Satoshi qui dit que celui qui perd sa clef [pour accéder à son portefeuille] fait une contribution au réseau, puisque tous les autres bitcoins prennent donc un peu plus de valeur », explique Bennaïm. Mécaniquement, plus le bitcoin est rare, plus sa valeur augmente. « En général, lorsque quelqu’un dit avoir perdu sa clé, d’autres utilisateurs viennent le remercier de manière un peu sarcastique pour sa contribution », complète le spécialiste. Sans compter que certains possesseurs de bitcoins n’hésitent pas à déclarer avoir perdu leurs crypto-ronds pour éviter d’être la cible d’une attaque ou d’être suivi de trop près par le fisc – puisque dans nombre de pays, comme la France, il existe un impôt sur la plus-value. « La blague dans la communauté, c’est de dire qu’on a eu un accident de bateau et qu’on est tombé à l’eau avec sa clef et qu’on a donc tout perdu », décrypte Bennaïm. 

Pour Maxime, Paul et Higoze, s’il est peu probable qu’ils fassent appel à Dave de WRS pour régler leur souci – la somme perdue ne valant sans doute pas la peine – ils tâchent de prendre avec philosophie cette petite mésaventure. « Certes, je ne crache pas sur les 1 500 balles que ça doit représenter aujourd’hui mais bon, je me suis fait une raison », explique Paul, assez résigné, mais pas totalement vacciné de la fièvre des cryptos. « Si un jour je reprends des bitcoins, pour investir cette fois-ci, cette clé elle sera sur un disque dur, sur une clé USB et notée dans un carnet, sur du papier. » Quant à Higoze, il relativise aussi. « Ce n’est pas bien grave, on ne parle pas de millions, mais bon si un jour le bitcoin atteint la barre des 100 000 dollars, je n’aurais peut-être pas le même discours. » Quoiqu’il en soit, on ne le reverra sans doute pas sur le marché du bitcoin, un peu découragé par le cours actuel. « Investir dans le bitcoin, ça ne vaut plus le coup pour moi. Avant pour 200 dollars tu pouvais avoir une bonne petite part de pizza-bitcoin, mais maintenant avec mes 200 dollars j’aurais juste la sauce piquante… »

*Le prénom a été changé.

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