Une statue inutilement sexy suscite la polémique en Italie

« Ils étaient trois cents, ils étaient jeunes et forts – et pourtant, on n’a montré que mes fesses. »

30 September 2021, 11:40am

« Ils étaient trois cents, ils étaient jeunes et forts, ils sont tous morts. » Lors d'une cérémonie organisée samedi dans la province de Salerne, l'ancien Premier ministre italien Giuseppe Conte a dévoilé une nouvelle statue sculptée en hommage à la Glaneuse de Sapri, héroïne d’un poème écrit en 1857 par Luigi Mercantini.

Mais la sculpture ne ressemble pas tout à fait à ce que les Italiens attendaient. Une photo particulièrement gênante montrant des dignitaires locaux admirant la statue est devenue virale en Italie. On y voit la glaneuse couvrir habilement ses seins d'une main en regardant la mer derrière elle, la brise marine imaginaire révélant la courbure de ses fesses aux politiciens rassemblés.

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Souvent étudié dans les écoles italiennes, La Spigolatrice di Sapri raconte l'histoire d'une femme qui tombe amoureuse de Carlo Pisacane, un personnage historique réel qui fut l'un des premiers penseurs socialistes et anarchistes d'Italie. Dans le poème, elle raconte l'échec de l'insurrection de Pisacane contre le royaume de Naples, où il espérait que les Napolitains locaux se joindraient à ses trois cents hommes dans une révolution. Au lieu de cela, ils se sont rangés du côté des Bourbon au pouvoir, et Pisacane a été tué, ainsi que tous ses partisans.

Plutôt que de représenter Pisacane, ou les trois cents hommes, la sculpture dévoilée ce week-end pour commémorer l'arrivée fatale des révolutionnaires à Sapri est plutôt représentée par la glaneuse, dont le travail consistait à ramasser le grain après la récolte. 

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Mais les Italiens ont vite regretté qu’elle soit moins vêtue qu'une véritable glaneuse de l'époque, et que l'on voit clairement ses fesses à travers sa robe très fine. Selon la députée de gauche Laura Boldrinia, la statue est « une offense aux femmes et à l'histoire qu'elle est censée célébrer ».

Photo : Ivan Romano/Getty Images

Les glaneuses de l’époque, pour vous donner une idée, ressemblaient davantage à celles que Jean-François Millet a peintes dans son tableau Des glaneuses en 1857, année de la mort de Pisacane. On y voit des paysannes du nord de la France, couvertes de la tête aux pieds, naturellement épuisées par leur dur labeur. 

Mais il existe aussi des exemples italiens assez contemporains. Le peintre Francesco Gioli, né en 1846, a peint une glaneuse dans les années 1880 ; un épi de blé dans les bras, elle porte un haut boutonné, un foulard sur la tête et un autre autour du cou, sa jupe flottant par-dessus un jupon visible. 

La Glaneuse de Sapri a manifestement changé de garde-robe. « Cette statue de la Glaneuse ne dit rien de l'autodétermination de la femme qui a choisi de ne pas aller travailler pour prendre parti contre l'oppresseur Bourbon, a tweeté la sénatrice Monica Cirinnà. C’est une gifle à l'histoire et aux femmes qui ne sont encore que des corps sexualisés. » 

Le sculpteur Emanuele Stifano a répondu sur Facebook qu'il était « bouleversé et déprimé » par ce qu'il lisait. « Lorsque je réalise une sculpture, j'ai toujours tendance à couvrir le corps humain le moins possible, quel que soit le sexe, a-t-il précisé. Parce qu'elle fait face à la mer comme dans le poème, j'ai profité de la brise marine pour donner du mouvement à la longue jupe et mettre son corps en valeur. » 

Pour Stifano, le but n’était pas de représenter une paysanne du XIXe siècle, « mais plutôt de représenter un idéal de femme, d'évoquer sa fierté, l'éveil d'une conscience, le tout dans un moment de grand pathos ». 

Mais beaucoup n’y ont pas vu de la fierté. Comme un Italien l'a tweeté : « Ils étaient trois cents, ils étaient jeunes et forts – et pourtant, on n’a montré que mes fesses. »

Photo: Ivan Romano/Getty Images

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