De la chair et des corps après des mois interminables de distance

On a fait un tour à l’expo de Horst.

15 July 2021, 11:58am

Il y a sur le site de l’Asiat à Vilvoorde quelque chose de fin du monde qui fait particulièrement bien écho à l’année qui vient de s’écouler. Mais ce dimanche 11 juillet, c’est une joyeuse légèreté qui émanait de cette ancienne base militaire abandonnée. Horst revenait à la vie après deux ans d’arrêt, pour l’ouverture de son exposition « Flying on the raven’s wing ». Une ode à la chair et au corps, en opposition directe au repli virtuel qui a caractérisé les derniers mois.

Comme un écho à l’exposition, des corps libérés bougeaient face aux DJs de Kiosk qui balançaient du son toute l’après-midi. Pas mal aidé·es par le soleil et la bière, on a retrouvé la transe sensuelle et la douce atmosphère des festivals.

Au milieu de cette foule joyeuse, on a rencontré la curatrice de l’expo ainsi que quelques artistes qui y figurent. 

La Horst Exhibition est à voir jusqu’au 5 septembre.

Evelyn Simons (32 ans, Belgique), curatrice

VICE : Comment t’est venue l’idée du le thème corporel de l’exposition « Flying on the raven’s wing » ?  
Evelyn : Durant plus d’un an, ce sont seulement nos têtes qui ont fonctionné et j’avais envie de réfléchir à comment revisiter nos propres corps, à comment ils peuvent s’exprimer et transmettre des émotions autrement que par la parole, et sentir les autres aussi. 

C’est parti de discussions avec Marinella Senatore qui a créé l’œuvre « Bodies in Alliance », qui fait référence à Judith Butler et à une masse de corps protestant ensemble dans la rue.  On voulait mettre ça en relation avec le monde de la nuit. Avec notre équipe, on fait beaucoup de recherches sur le potentiel de la nuit. Pour moi, ça reste un moment où l’on peut échapper à la logique de la journée qui nous demande de performer et de suivre les normes sociales. Je crois que c’est la nuit, quand tout ça est mis de côté, qu’on peut inventer une autre manière de vivre ensemble.

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Comment t’as sélectionné les artistes ?
Je choisis les artistes en fonction de l’histoire qu’on veut raconter ici, mais c’est aussi important pour moi qu’il y ait un clic personnel. C’est une question d’intuition. Je veux travailler avec des artistes avec qui j’ai envie de faire la fête ici en septembre. Mais cette année a été plus difficile parce que j’étais seule derrière mon ordi pour tisser des liens. 

Comment tu travailles avec les artistes pour construire une exposition cohérente ?  
J’aime laisser les artistes libres d’exprimer leur propre vision. Comme on est dans une production in situ, on ne sait jamais ce que sera la pièce finale, comment l’artiste va répondre au lieu et au thème. Il y a beaucoup de leur propre vie qui ont joué dans les pièces qu’on voit ici. Parfois, ça fait peur : je me demande la direction que ça va prendre, si les messages de tou·tes ces artistes mis ensemble vont réussir à se croiser. Mais je trouve ça beaucoup plus intéressant de travailler comme ça, de partir ensemble du même endroit et d’ensuite voir où ça peut nous amener.

Daan Gielis (32 ans, Belgique), artiste

VICE : Hello Daan, quelles sont les pièces que tu présentes ici à Horst ?  
Daan : Ce sont deux pièces en bronze basées sur la peinture de Bruegel Le Misanthrope.  L’une représente un cœur, l’autre un petit personnage. Dans la peinture, on peut voir un homme perdu dans ses pensées, cherchant à s’éloigner du monde. Derrière lui, il y a ce petit personnage portant sur son dos un globe, symbole représentant le monde, qui lui dérobe sa bourse en forme de cœur. Devant l’homme, des pièges disposés sur le sol représentent les dangers qui existent quand tu t’éloignes de la route et que tu te retrouves complètement seul·e. Pour moi, ça parle directement de notre relation au monde et de la nécessité de faire face, malgré les difficultés.

Et pourquoi ça te parle personnellement ?
Il y a une dimension très personnelle à ce travail. Il y a six ans, j’ai eu une opération à cœur ouvert et maintenant, je suis dans l’attente d’une transplantation de rein. Mon corps est aussi un système avec lequel j’essaie de créer une relation. Cette dimension personnelle est utile à mon travail, même si j’essaie ensuite de la mettre de côté pour gagner en universalité.

Pourquoi t’as choisi cet espace sombre pour exposer tes pièces ?
Le lieu que j’ai choisi est plutôt sale, mais j’aimais sa noirceur et toutes ces plantes qui l’envahissent. Il y a ici une lutte entre la nature et l’architecture qui, malgré cette tension, sont obligées de coexister et de fonctionner ensemble. Je trouvais ça beau.

Tarek Lakhrissi (29 ans, France), artiste

VICE : Salut Tarek, tu peux m’en dire plus sur ton installation Horn is a Thorn is a Horn ?
Tarek :
C’est comme une exposition dans l’exposition. J’explore la question du désir en lien avec l’autoprotection et la protection. J’ai travaillé avec des formes d’épines venant à la fois de plantes et de cornes, qui sont suspendues dans l’espace et qui ont une matière liquide, assez érotique. Elles sont assemblées autour d’un poème découpé en six parties.

Que dit le poème ?
C’est un texte romantique queer qui explore la question du désir de connexion et de fusion, mais aussi de son impossibilité.

Tu travailles souvent avec des pièces en suspension ?
Pour moi, l’espace d’exposition est un espace suspendu dans le temps et dans l’espace et ça me plaît de souligner ça, de créer un environnement qui peut procurer une expérience émotionnelle. J’ai pris plaisir à réfléchir aux types formes qui pouvaient entrer et prendre leur sens dans cet espace. Ça m’intéresse de réfléchir à comment des armes, des formes menaçantes, mais attrayantes, peuvent aussi devenir performatives. Ce sont des armes qui sont inutiles, car elles sont réduites à une suspension, elles sont maîtrisées. 

Donc t’as pensé ton installation en fonction de l’espace ?
C’est en effet une pièce in-situ, créée pour le festival. Le lieu est à la fois difficile et passionnant parce qu’il y a un vrai cachet propre à cette ancienne base militaire abandonnée. La nature est également extrêmement présente, elle sort de partout, un peu comme si elle reprenait ses droits. Il y a quelque chose de l’ordre de la contamination. Je voulais vraiment prendre en considération tous ces éléments et réfléchir à comment les pièces pouvaient entrer en tension et créer un décalage. Ça m’a par exemple permis d’avoir un travail sur la transparence. Les plaques en plexiglas sur lesquelles sont imprimées le texte révèlent l’architecture et permettent au texte de trouver une place dans le lieu.

Aline Bouvy (47 ans, Belgique), artiste

VICE : Hey Aline, comment tu t’es approprié les lieux ?
Aline : Lors de la première visite, il y avait ce bâtiment qui me faisait penser fortement à une église ou à un lieu de culte. Comme dans beaucoup d’églises, on retrouve à l’arrière un petit enclos avec des herbes médicinales ou un cimetière, comme une référence au jardin d’Éden. Cette construction a aussi ce jardin, mais ici, on retrouve les anciennes structures qui servaient à la gymnastique des militaires. J’imaginais tous ces corps musclés, entraînés et virils, suer et faire leur exercice dans l’ordre et la hiérarchie. Je me suis dit que c’était un lieu intéressant. Du coup, j’ai pensé une pièce qui aille à l’encontre de cette idée de contrôle et de discipline.

Comment tu t’y es prise ?
Je m’intéresse pas mal aux plantes hallucinogènes et associées à des rites occultes. En faisant des recherches, je suis tombée sur l’atropa belladonna. C’est un hallucinogène très puissant qui peut être mortel - cinq baies suffisent à provoquer la mort chez un enfant. Ce qui m’intéressait, c’est qu’elle procure des hallucinations très particulières qui donnent la sensation de voler. 

On raconte que les onguents faits à partir des baies de la belladone devaient être étalées sur des formes phalliques. Les femmes les mettaient entre leurs jambes et en contact avec les muqueuses vaginales, la substance provoquait des hallucinations de manière très rapide. C’est pour ça que cette plante est liée aux contes de sorcières volant sur leur balai. Je trouve que ça se confronte bien à tout ce que ce site a pu être. De plus, la connaissance des plantes était très féminine, mais c’est un savoir qu’on a enlevé aux femmes, qu’on a masculinisé. J’ai donc décidé de créer un enclos avec cette plante.

La structure de l’enclos que t’as créé évoque un visage. Pourquoi ?
J’ai repris la forme des cages qu’on mettait sur la tête des femmes accusées de répandre de mauvaises rumeurs au Moyen-âge. Elles ne pouvaient plus parler sans pour autant être enfermées, car bien sûr, il fallait qu’elles continuent de s'occuper des enfants. Ces objets de torture peuvent également être perçus comme des objets de plaisir, avec une référence à une esthétique et à un usage BDSM. D’où l’utilisation du métal et des rivets apparents.

Lorsqu’on se tient près de ton œuvre, il y a une vibration puissante qui émane du bâtiment juste à côté de ton installation. C’est voulu ?  
Oui, je voulais lier ce jardin au bâtiment qui m’avait initialement inspiré et pour ça, j’ai fait fabriquer un petit modulateur qui émet un son à 20 mégahertz. Plus qu’un son, ça devient une vibration qui fait trembler l’intérieur du bâtiment. Une vibration qui passe dans le corps, un peu comme le poison. 

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