Un artiste efface les policiers des photos de violences policières

« En soulevant la question de la censure et en faisant mine de s’y soumettre, l’image ne montre plus que les personnes subissant un assaut, mené par un vide spectral qui n’a plus ni corps ni visage. »

27 novembre 2020, 11:04am

Cela fait maintenant plusieurs jours que le débat national porte autour de la proposition de loi Sécurité globale. Cette proposition a franchi un nouveau cap cette semaine. Votée et approuvée par la majorité (388 voix pour, 104 contre et 66 abstentions), cette loi est controversée, critiquée et interroge notamment à cause de son article 24.

Celui-ci prévoit de punir d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende le simple fait de diffuser des images d’un policier, en exercice, « dans le but manifeste qu’il soit porté atteinte à son intégrité physique ou psychique ». Une définition floue venant notamment empiéter sur une loi fondamentale, celle de 1881 sur la liberté de la presse, qui inquiète entre autres les journalistes et les défenseurs des libertés.

Une loi qui interroge aussi les artistes, comme Thierry Fournier. Dans son projet La Main Invisible, en osmose avec l'actualité, l’artiste transforme des images de violences policières en effaçant totalement les policiers des photos saisies lors de manifestations.

Thierry Fournier, La Main invisible #2, 2020, d’après une photographie de Anne Paq, manifestation féministe du 7 mars 2020 à Paris.

Le jour où le gouvernement préparait une loi pour interdire aux gens de filmer, Fournier s’est tout de suite senti concerné : « Je me suis dit qu’il y avait quelque chose d’extrêmement important, fondamental qui se jouait : le droit des citoyens à constituer leurs propres images de ce qui se passe. Je me suis dit qu’en tant qu’artiste j’avais mon mot à dire là-dessus. En poussant la logique jusqu’au bout, jusqu’à l’absurde, j’ai dit “OK, vous ne voulez plus qu’on filme les policiers ? OK, donc enlevons-les des images.” »

Il embraye : « Les photographes font un travail d’information, de documentation des manifestations et des mouvements sociaux. En plus ils prennent des risques physiques, on le voit bien en ce moment. Eux ils font un travail plus politique direct. Moi je m’intéresse à ça avec un petit peu plus de distance de par mon travail d’artiste. »

L’objectif du projet La Main Invisible est donc de montrer les victimes confrontées à une violence sans visage, une violence qui n’a plus de corps, une force avec laquelle on ne pourrait plus dialoguer, comme un fantôme, une silhouette disparue du cadre. « En soulevant la question de la censure et en faisant mine de s’y soumettre, l’image ne montre plus que les personnes subissant un assaut, mené par un vide spectral qui n’a plus ni corps ni visage, » décrypte Fournier, qui cherche à ce que l’on voit que l’image a été modifiée. « Je n’essaye pas de cacher au mieux la présence des policiers. J’essaye de montrer une image qui a été modifiée de sorte qu’on comprenne que le vide apporté fasse penser à la censure. »

Thierry Fournier, La Main invisible #4, 2020, d’après une photographie de NnoMan, manifestations contre la réforme des retraites, Paris, 2019

Ce terme de « main invisible », il l’emprunte à Adam Smith, qui l’utilise pour imager sa théorie selon laquelle l'ensemble des actions individuelles des acteurs économiques, guidées uniquement par l'intérêt personnel de chacun, contribuent à la richesse et au bien commun. Un emprunt critique que Fournier justifie ainsi : « On ne voit plus qui exerce la violence, c’est une violence qui n’a plus de visage. C’est une violence avec laquelle on ne peut plus dialoguer. Puis, il y a une relation directe entre le capitalisme et la violence. »

Son travail relève d’un caractère assez paradoxal. Thierry Fournier trouve une inspiration créatrice dans la limitation de liberté. Or, il rappelle que l’art et la politique ont évidemment souvent été mêlés, surtout en termes de violences et de répression : « Les artistes ont souvent abordé des questions de cet ordre-là. La question des violences liées à l’ordre ne date pas d’il y a deux ans. Goya peignit les Tres de Mayo au début du 19ème siècle en montrant les violences des forces de l'ordre françaises. Il y a une tradition ancienne de regard des artistes sur ces situations. Les artistes ont un rôle différent, ils proposent une vision plus transversale, plus générale, qui n’a pas de vocation informative à la différence des photographes de presse. »

Thierry Fournier, La Main invisible #3, 2020, d’après une photographie de Amaury Cornu, manifestation des Gilets Jaunes à Paris, 2019

Quand on lui demande si les artistes, et leurs œuvres, doivent être indépendants de la politique actuelle, il répond ainsi : « Je considère que le rôle d’un artiste est de se tenir à distance et prendre du recul. C’est important d’être conscient, d’avoir un point de vue critique, de proposer des œuvres qui fassent réfléchir, qui ne soient pas en réaction immédiate à ce qui se passe. Ça c’est le rôle des journalistes, des photographes, et des politiques dans une certaine mesure. Je ne pense pas que ce soit le rôle des artistes. Pour la société, il est important que l’art garde une forme de recul et travaille sur des questions plus générales, pas forcément apposées à l’actualité. »

Thierry Fournier est également professeur, et imagine un avenir différent mais pas impossible avec la mise en place de cette loi. Selon lui, il est important que les artistes gardent une conscience engagée, qu’ils l’exercent dans leur travail, mais il ne faut pas que « ça ne devienne pas un gimmick, il ne faut pas que ça devienne une excuse pour le travail. Je pense que les artistes ont des positions critiques, mais ils ne sont pas là pour documenter les choses de manière littérale. »

Thierry Fournier, La Main invisible #5, 2020, d’après une photographie de Julien Pitinome, manifestations contre la loi travail, Lille 2016

Le travail de La Main Invisible a été réalisé grâce à la collaboration de différents artistes, photographes, ou les deux, comme NnoMan, Amaury Cornu, Benoît Durand, Anne Paq, Julien Pitinome, Kiran Ridley et Charly Triballeau. « Mon travail n’existerait pas s’il n’y avait pas le travail des photographes, » indique Thierry Fournier. « Pour moi c’est politique ça aussi, que tout le monde soit reconnu, que le travail de tout le monde soit reconnu à sa juste valeur. »

Les œuvres de Thierry Fournier sont à retrouver sur son site Internet.

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